Friday, 5 October 2007


















L'explication de Heidegger avec Hegel

Deux écrits des années 1938-1942 nous invitent dans l’atelier heideggérien du questionnement et de l’élucidation


Martin Heidegger: Hegel, la négativité, Eclaircissement de l’Introduction à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, Traduit de l’allemand par Alain Boutot, 174pp, Gallimard, 2007.

A Première vue, Hegel ne tient pas dans la pensée de Heidegger la place centrale d’un Kant, d’un Nietzsche ou même d’un Schelling. Mais au vu de la longue liste des textes et cours qu’il lui a consacrés totalement ou partiellement du début de son enseignement (1925-1926) au séminaire du Thor (1968), le dialogue, ou si l’on veut la confrontation, a été permanente. L’intérêt de l’auteur d’Etre et Temps pour Hegel n’est pas pour une « philosophie du passé » où il y a « beaucoup de choses remarquables à apprendre » et qui sert à « aiguiser l’entendement », ni en raison de son impact sur son époque et la notre. «L’idéalisme allemand en son entier, notamment la philosophie de Hegel, a déployé une efficace historiale dont nous-mêmes ne percevons absolument pas encore l’ampleur ni les limites parce qu’elle nous submerge de toutes parts sans que nous en sachions rien. » Cette pensée a « déterminé » jusque ses adversaires (le positivisme du XIXe siècle et de notre temps) ainsi que « la théologie chrétienne des deux confessions » et les contre théologies. Son ‘influence’ (terme à repenser) s’exerce surtout sous les formes du ‘renversement’, du ‘travestissement’ ou de ‘l’antagonisme’ dirigé contre elle mais qui la sauve en son intégralité.

Le nécessaire positionnement de Heidegger par rapport à Hegel tient essentiellement pour deux raisons. D’une part, la métaphysique de ce dernier n’est pas une philosophie parmi d’autres, mais ‘l’accomplissement’ de la pensée occidentale auquel le penseur désireux de ‘dépasser’ la métaphysique doit se mesurer. Nietzsche qui s’est affranchi tardivement du mépris de Schopenhauer pour Hegel et reconnu graduellement son importance, n’a pas médité, ni peut être lu, La Science de la Logique. D’autre part, comme le note le traducteur Alain Boutot dans une préface courte et éclairante, Heidegger cherche à marquer sa rupture fondamentale avec un philosophe dont on l’a rapproché au point d’affirmer qu’il était pour Hegel ce que celui-ci est pour Kant et ce que Leibniz est pour Descartes : un approfondissement et un élargissement.

Le présent ouvrage réunit, selon le vœu du philosophe, deux œuvres indépendantes désignées expressément comme des Traités, mais rédigées pour des exposés oraux et d’aspect parfois fragmentaire: 1) La négativité Une explication avec Hegel en prenant élan dans la négativité, notes concises datant de 1938-1941 ; 2) Un éclaircissement de l’introduction à La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, rédigé en 1942, commentaire suivi de 15 alinéas du texte, mais seulement ébauché pour le seizième et dernier sous l’intitulé « la métaphysique absolue ». Ce commentaire annonce, tout en s’en distinguant par la progression, le long article « Hegel et son concept de l’expérience » publié dans Chemins qui ne mènent nulle part en 1950 mais écrit en 1942-1943. Les deux traités, écrits à des dates rapprochées et réunis par un même débat, ont cet intérêt complémentaire de nous introduire dans l’atelier heideggérien du questionnement.

Dans le premier texte, Heidegger pour son explication fondamentale avec Hegel, cherche à saisir le point de vue le plus originaire de sa pensée sans vouloir l’introduire de l’extérieur. Il soutient que cet « élément fondamental dans sa déterminité et sa force déterminative » est la négativité, une ‘énergie’ de ‘la pensée inconditionnée’. Cette détermination n’est pas questionnée et ne peut l’être parce qu’elle est posée avec le domaine qu’elle présuppose, la pensée elle-même. Nous sommes donc de plein pied dans la philosophie occidentale pour laquelle l’être ne peut être appréhendé que dans l’horizon du logos.

Le second traité cherche à élucider la Phénoménologie de l’Esprit à partir du titre initial qui lui était destiné : Science de l’expérience de la conscience. Heidegger y montre que, d’une part, l’expérience hégélienne se distingue de celle d’Aristote et de Kant, en tant qu’elle porte sur l’être de l’étant et non sur l’étant lui-même, d’autre part, que le sujet de cette expérience n’est pas la conscience finie, mais l’absolu qui revient à soi à partir de sa figure la plus extérieure. La Phénoménologie ne serait pas ainsi l’introduction à une théologie(la Logique), mais cette théologie elle-même.

Les propos sibyllins qui précèdent rendent mal un travail d’élucidation ardu mais rigoureux et salubre. Ainsi, ce que Heidegger appelle « l’être », Hegel le nomme « l’effectivité » ; et ce que Hegel désigne par « être », Heidegger l’appelle « l’objectivité ». Ces différences de terminologie ne sont pas arbitraires, mais procèdent d’une ‘nécessité philosophique’. La confrontation des concepts ne vise pas pour Heidegger à dépasser dialectiquement Hegel, mais à revenir en deçà. L’enjeu lui va bien au-delà des chapelles de pensée pour se rapporter au destin de l’Occident « déterminé par ce qui s’appelle en général philosophie ».