Thursday, 6 May 2021

POUR UNE REPUBLIQUE LIBANAISE EGALITAIRE SOUVERAINE RICHE D’ESPOIR

 Nawaf Salam: Le Liban d’hier à demain, Sindbad/Actes Sud-L’Orient des livres, 2021, 176pp.

 

Le soulèvement libanais du 17 octobre 1919, sa générosité, son refus de la corruption et du confessionnalisme, son omniprésence sur le territoire entier de la République, enfin son refus de l’ensemble de la classe politique ont propulsé le nom et la candidature de Nawaf Salam au poste de premier ministre d’un gouvernement d’indispensables réformes. L’homme, professeur et avocat, était connu pour ses initiativesdans la plupart des cercles rénovateurs de Beyrouth au tournant du siècleet pour ses contributions sur les sujets les plus épineux. Son ambassade auprès des Nations unies (2007-2017) fut suivie avec attention et confiance. Son mandat à la cour internationale de Justice de La Haye, depuis 2018, contribue à son aura. Le resurgissement actuel « des monstres » sur la scène politique nationale avec leurs conflits et impasses au milieu d’une conjoncture catastrophique nécessitait sans doute de s’adresser à « la génération de l’espoir », à lui dévoiler le « vaste champ du possible », à lui mettre sous les yeux les travaux de plus d’un quart de siècle continuellement repensés et mis à jour.

Le Liban d’hier à demain n’est pas seulement un appel aux réformes, à des réformes amples et radicales; il les justifie en raison, les ancre dans l’histoire. D’où son côté éminemment éducatif. A cela on peut ajouter plusieurs traits liés : la modération, les tentatives de neutre objectivité, le plaidoyer permanent pour les jeunes et les femmesle parti pris institutionnel surmontant luttes et partages factionnels. Le propos ne cherche pas une originalité retentissante. Il se veut une synthèse distinctedes thèses en cours, accueillant les plus pertinentes, nuançant les plus abruptes, leur cherchant des homologies dans le monde contemporain comme dans sa prospection d’un système électoral adéquat, fouillant les généalogies historiques en des temps reculés (les communautés) ou plus près de nous dans cette actualité qui ne cesse de nous écharper (guerreaccords, impasses). L’auteur déploie une vaste érudition, s’en autorise pour étayer ses observations et opinions, en profite pour étoffer des concepts et pondérer des analyses.

Le traitement de la crise financière et la construction d’une économie moderne sont vitales. Elles passent par la centralité de la réforme politique, l’édification d’une dawla Madaniyya « qui s’appuiera sur les valeurs d’égalité, de liberté et de justice sociale, et non sur le confessionnalisme, le clientélisme et les passe-droits. » La société libanaise est plurielle, multiconfessionnelle. Elle appelle un système ouvert qui accorde et harmonise sa richesse. Le régime confessionnel l’a fragilisée. « Le drame des Libanais reste d’être des citoyens empêchés dans un État inachevé. » Salam énumère un à un les défauts du confessionnalisme ; il en recense dix qui portent atteinte soit au citoyen, soit à l’Etat. Persévérer dans ce système ou essayer de l’améliorer sont d’une complète inutilité. Ce à quoi il faut parvenir, c’est inverser les termes de l’équation : « Il ne s’agit ici ni d’un État à construire contre les communautés, ni d’un État qui soit seulement toléré par elles, mais plutôt d’un État capable de les contenir et de les transcender. »

L’accord de Taëf a esquissé des solutions pour parvenir à la suppression du confessionnalisme affirmée dans le préambule de la constitution. Elles n’ont pas trouvé voie à l’application : Bicaméralisme ; administration déconfessionnalisée ; décentralisation administrative ; indépendance de la magistrature ; loi électorale adéquate … On lui doitd’avoir fait taire les canons. Mais en raison de sa déformation, de son application partielle, des hégémonies extérieures et du rôle dévolu aux milices de la guerre…il n’a pu mettre le Liban sur la voie de la reconstruction étatique. « À la lumière de l’expérience passée, il est bien douteux que cela puisse encore se faire rien qu’en remettant Taëf sur les rails. » La véritable déconfessionnalisation sera donc tributaire de l’émergence et du développement de nouvelles forces sociales et de nouveaux groupements politiques, à caractère non confessionnel. Le plan par étapes de la déconfessionnalisation prévu par la Constitution ne pourrait être qu’un reflet du développement de telles formations au Liban.

En attendant l’émergence ou plutôt la consolidation de telles forces, il est nécessaire de se pencher sur des dysfonctionnements de la constitution, certains anciens, d’autres nés des amendements de 1991. Sans remédier aux imperfections de Taëfon condamne l’Accord à une mort lente mais sûre« alors qu’il constitue toujours le fondement de la paix civile au Liban. » Il faut éviter ces blocages qui ne cessent de se répéter et qui trouvent leur source dans des imprécisions constitutionnelles, dans des déséquilibres à redresser, dans des failles à combler…La liste de Salam est convaincante et tous les litiges cités ont abouti soit à la paralysie de l’Etat soit à des dénouements à ses détriments et à ceux de ses principes fondateurs. Il est d’un grand intérêt de revenir au détail des dilemmes comme à celui des solutions proposées. L’auteur se fait fier de rechercher non une redistribution du pouvoir entre les diverses confessions, mais un renforcement du rôle des institutions constitutionnelles fût-ce aux dépens des prérogatives dont jouissent leurs titulaires à titre individuel ou communautaire. Seule la « raison des institutions » doit prévaloir 

 

Le livre de Nawaf Salam embrasse plusieurs champs pratiques et théoriques. Dense, souvent méticuleux, il est servi par une mise en pages aérée et reposanteLa voie pour dégager le Liban de ses impasses et de ses monstres est encore ardue. Mais nous éclairent désormais des lumières et des itinéraires 

 

Thursday, 1 April 2021

BAUDELAIRE, MALEDICTION ET SPLENDEUR

 


« Baudelaire n’a fait que grandir. Sa grandeur a été faite de lecture réelle par des lecteurs et non du crédit. Argent comptant.- Il est une nécessité » note Valéry dans un de ses carnets. Le poète (1821-1867) est lu, relu, récité, chanté.  Cette assertion ne lui est pas la plus laudative, mais elle résume avec mesure le destin d’une œuvre dont le tracé recoupe une vengeance. Avant de devenir le réconfort des poètes, leur soutien dans le métierla référence, termes de PJ Jouve, Baudelaire a été accablé et son recueil critiqué. Les malheurs, insultes configuraient unemalédiction prototypique et  ne laissaient pas le créateur indifférent : « Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit… »

Baudelaire craignait qu’on ne trouvât pas assez épais son volume, qu’on le prenne pour un placard. Des poètes rivaux ont noté son incapacité à reproduire  la performance et sont allés à parler de sa « stérilité » (Leconte de Lisle). Mais cela n’est rien devant l’accusation, l’année de la parution des Fleurs du mal (1857) d’«outrage aux bonnes mœurs et à la morale publique », du procès et de la condamnation à supprimer de l’édition 6 pièces majeures ; le livre changeait de registre; la vie, sulfureuse par certains côtés de l’auteur, se mêlait à la querelle pour entacher une œuvre noble, solennelle et pure, innovante par ses aspects poétiques et spirituels. Des écrivains avaient difficilement apprécié « dans le ciel de l’art… on ne sait quel rayon macabre » (V. Hugo), d’autres trouvent de mauvais goût la présence des charognes (Borges).  Sur le plan proprement juridique, c’est en 1949, et après le vote d’une loi, que la cour de cassation «casse et annule le jugement rendu le 27 août 1857 » et «décharge » la mémoire de Baudelaire et de ses éditeurs de la condamnation prononcée. Le poète n’a donc retrouvé son rang actuel adéquat qu’après de grandes campagnes de légitimation

La vie de Baudelaire fut riche en malheurs. En 1947, Sartre prononce contre l’homme un impitoyable réquisitoire. Dans un essai d’analyse existentielle, le poète est  complice voire auteur de ses malheurs. Il serait épris de sa  singularité au point de  se dédoubler pour se contempler dans un geste narcissique.  Tout dans la vie de Baudelaire serait négatif et signe de défaite: une éternelle minorité, le refus de l’action et de l’effort utile, l’incapacité à renverser l’autorité du père, un désir qui demeure à l’état de désir et un Mal qui transgresse le Bien sans le réduire…Mais ce que la tentative de Sartre omet reste l’essentiel : l’homme incriminé est le poète des Fleurs du mal !

L’essai accusatoire de Sartre se trouvera rapidement en face de défenseurs du poète ; le premier d’entre eux, Georges Bataille, rendant compte de  l’ouvrage, étendra sa défense en une théorie de la poésie et de l’art. Si de nombreux éléments de l’analyse de Sartre peuvent être pris en compte, on peut y déceler le contraire de ce qu’en déduit le philosophe : le refus de Baudelaire est celui « d’agir en homme accompli, c’est-à-dire en homme prosaïque ». L’auteur de La Littérature et le mal ajoute : « Je me demande même : un tel choix n’est-il pas celui de la poésie ? N’est-ce pas celui de l’homme ? » En bousculant les termes, on peut reconnaître chez le poète un élément ludique, souverain, l’irrévérence de l’enfance, la hâte de grandir en se défendant du sérieux, le goût des risques périlleux qui donnent la possibilité de s’observer, de se connaître…

Pour Bataille, et sans entrer dans le dédale d’une pensée riche et nuancée, « Le refus de Baudelaire est le refus le plus profond puisqu’il n’est en rien l’affirmation d’un principe opposé ». Le poète n’échoue donc pas, mais il fait une conquête inattendue. Il n’oppose pas à une pensée logique une autre de semblables catégories, mais ouvre au désordre du silence, de l’éros, de la mort… une voie propre à la manifestation et à l’expression. Une nouvelle poésie et une nouvelle esthétique sont nées.

La défense de Baudelaire continuera par d’inimitables voies. En 1984, Philippe Muray voit dans l’essai de Sartre  « un procès de Moscou ». Il affirme que la pauvreté, l’exclusion et la persécution vécues par le poète sont des marques de son génie. Il cite cette phrase des Fusées : « Je ne conçois guère (mon cerveau serait-il un miroir ensorcelé ?) un type de Beauté où il n’y ait du Malheur. »

 

L’essence des Fleurs du mal comme leur fécondation de la poésie ultérieure demeurent les points principaux. La première tâche dépasse le cadre de cet article et nous ne la traiterons qu’à travers les auteurs invoqués; de la seconde, nous laisserons de côté « les trois grands poètes » que la lecture des Fleurs a « engendrés » : Verlaine, Rimbaud, Mallarmé.  « Le mélange puissant et trouble de l’émotion mystique et de l’ardeur sensuelle [du premier]…la profonde conscience des sensations et de leurs résonances harmoniques [chez le second] sont nettement présents et reconnaissables dans Baudelaire… » note Valéry avant de poursuivre : « Tandis que Verlaine et Rimbaud ont continué Baudelaire dans l’ordre du sentiment et de la sensation, Mallarmé l’a prolongé dans le domaine de la perfection et de la pureté poétique ». Contentons-nous de visites rapides à trois lectures  instructives : Valéry, Jouve, Bonnefoy.

En 1924, le premier prononce une conférence pour repérer « la situation de Baudelaire ». Il y affirme d’emblée ses trois traits : une poésie qui sort pour la première fois des frontières françaises et accède à la mondialité; une poésie qui s’impose comme celle de la modernité ; une poésie qui féconde et engendre partout des imitateurs. Baudelaire arrive à un moment où le romantisme est à son apogée avec une « éblouissante génération » (Lamartine, Hugo, Vigny, Musset…). Elle le contraint à faire autre choseD’, malgré son origine et ses goûts romantiques, sa figure classique : il « porte un critique en soi même et l’associe à ses travaux ». L’œuvre manifeste à chaque page l’acte et la volonté d’intelligence. On peut citer comme source de cet autre courant  le poète et conteur américain Edgar Allan Poe que Baudelaire admirait, traduisit et fit connaître. Dans la composition de Poe, mathématique et mystique, logique et imagination s’unissent et ciblent la poésie absolue. Une leçon théorique et pratique retenue. 

 Dès 1925 et lvita nuova qu’il inaugure alors, le poète, romancier et critique Pierre Jean Jouve (1887-1976) se met sous le parrainage de Baudelaire, dont il évoque la « puissance d’invention, d’expression et d’achèvement. » Si le poète des Fleurs veut « extraire la beauté du Mal » ainsi qu’il l’affirme, son autre préoccupation majeure est la spiritualité. Il « exige l’absolu et le bien, la perfection, le salut ; et il les cache sous la splendeur du mal. Il adore Dieu et il nomme Satan. » (Tombeau de Baudelaire, 1958). Dans le poème A une Madone, par exemple, on trouve sous la Madone la maîtresse et sous la maîtresse la Madone. « L’inconscient dans l’esprit du poète veut et impose la forme blasphématoire de la foi. » Le « secret » profond de Baudelaire est la recherche de l’inconscient comme moteur de la poésie, la rencontre d’une sexualité et d’une sentimentalité intenses, presque perverses, lacérées par l’instinct de mort, avec une volonté de salut et demysticisme. Dans Proses (1960), écrit poético littéraire, Jouve boucle ainsi la vie et l’œuvre de Baudelaire: «Toujours il a inventé et créé, solitaire et répandu, misérable et maniant l’argent, sans femme avec toutes les filles, sans joie dans le plaisir et presque sans existence. »

Yves Bonnefoy (1923-2016) regroupe quinze essais échelonnés de 1955 à 2009 dans Sous le signe de Baudelaire (2011). Pour lui, les Fleurs sont  « le maître livre de notre poésie », et leur auteur, avec Rimbaud et Mallarmé, à « l’origine de toute poésie ultérieure ». Mais il cherche surtout à trouver,   sous le Baudelaire « indéniable » attaché au culte d’un Beau idéal, un autre plus « essentiel »,  même si les deux sont pris dans des contradictions et des conflits. La question est de taille parce que l’essence de la poésie est en jeu. Bonnefoy prête attention à des poèmes peu  ancrés dans la renommée et la mémoire (Le CygneLes Petites VieillesLe Masque, « La Maison Blanche »…) et essaie d’en étendre la portée au recueil entier. L’analogie n’y est pas verticale vers le divin, mais horizontale entre les données de la perception,  le parfum l’emportant sur la couleur et le son.

Bonnefoy finit par distinguer deux façons d’être et deux façons d’écrire. Celle de faire lever un monde fictif,  de croire que l’écriture est sa propre fin au-delà de la présence du temps et de la mort. Celle opposée d’aller vers le simple, l’inévitable, le personnel, l’inaccessible à travers erreurs et embûches mais en désécrivant les formulations prêtes.  Cette guerre intestine se retrouve chez les grands poètes contemporains des surréalistes à Jouve et Artaud. Bonnefoy a choisi sa voie, il y inscrit une bonne part des Fleurs.

La création moderne reconnaît envers Baudelaire une dette esthétique, symbolique et matérielle. Ses malheurs personnels, malédiction, infortune, maladie, ont été retournés contre soi, pour être transcendés en une poésie innovante, enivrante, salvatrice, universelle. Le pur don d’un poète généreux …

 

Monday, 15 March 2021

LA PARCELLE PRECIEUSE 150 ANS DE FRANCOPHONIE LIBANAISE


Les auteurs libanais de langue française n’ont pas accepté d’emblée l’idée de francophonie. Ils pensaient que le rapport de leur pays avec la France était, sur un fond élitiste, très intime, très ancien. Leurs traditions évoquaient des liens avec Saint Louis et Louis XIV. Leurs programmes secondaires les rendaient familiers de Corneille et Racine comme d’Hugo et Nerval. Ils se voulaient de langue française comme Apollinaire et Beckett. Mais peu à peu la francophonie s’est imposée comme un phénomène cosmopolite riche d’attraits, de ramifications, fourmillant d’auteurs novateurs. Leur nombre et leur sujet ne pouvait être négligé. La page était sinon tournée, du moins hors de propos.

Pour donner un panorama succinct de la francophonie libanaisedurant le siècle et demi qui se sont écoulés, nous la diviserons en 4 périodes  tenant compte des tournants historiques majeurs. Nous donnons à chaque temps le nom d’un auteur pionnier, en partie par défi. Evidemment la plupart d’entre eux ont outrepassé leur heure. Les dates entre parenthèses serviront de garde-fous.      

 

1. GENERATION CHEKRI GANEM (FIN XIX – 1920)

Dans les dernières décennies du XIXème siècle, Paris forme, avec Le Caire et Alexandrie, le cœur du patriotisme libanais. Entendons par là les appels à agrandir le Mont Liban, à le soustraire totalement à l’Empire ottoman dont il fait partie (avec des privilèges certains), à  le pourvoir de ports, côtes et terres agricolesLa Montagne est trop assujettie aux notables conservateurs incapables d’initiative ; le Beyrouth ottoman lorgne vers plus d’un horizonLa capitale française fait place à de nouvelles élites sorties des collèges missionnaires du Levant. Elles sont moins tributaires des mythes communautaires, cherchent à définir un avenir post-impérial, ouvertes à des options diverses et opposées (réformisme ottoman, panarabisme, pansyrianisme,  libanisme).

De cette époque riche surtout en opuscules et manifestes politiques, retenons les noms d’un poète et le titre d’un ouvrage.         

Le beyrouthin Chékri Ganem(1861-1929) fut élève du collège d’Antoura où il apprit à manier les vers dans une verve romantique et  parnassienne. Journaliste et publiciste à Paris, il commet en 1914 un court roman Daad relatant l’histoire d’une juive de Beyrouth. La principale œuvre de ce contemporain d’Edmond Rostand est un drame en vers, Antar(1910) où le poète antéislamique appelle en alexandrins à  une renaissance arabe.  Cette œuvre, transformée en opéra par Gabriel Dupont, est saluée par la critique lors de sa création en 1921 au Théâtre national de l'Opéra. Sur le plan politique, ses opinions trop proches du Quai d’Orsay et réclamant une Grande Syrie sous protectorat français  lors du congrès de Versailles (1919) lui valent l’adversité de ses amis libanistes. 

En 1908, sous le pseudonyme Jouplain, paraît à Paris un épais volume La Question du Liban étude d'histoire diplomatique & de droit internationalC’est la thèse d’un Kesrouanais, Boulos Noujaim. Al’aube du vingtième siècle, elle reste la mieux documentée des revendications pour un Liban « dans ses frontières naturelles et historiques » indépendant du joug de ses voisins 

Centralité de la place de Paris, usage politique et indépendantiste de la langue française, gout pour les lettres et les vers, tels sont les principaux traits de cette période.  

 

2. GENERATION CHARLES CORM (1920-1943)

 

En 1920 le Grand Liban est proclamé et il restera sous mandat français jusqu’en 1943. Ces années voient le déplacement de la francophonie libanaise de Paris à Beyrouth. Sans être ni le seul représentant de cette période ni peut être le plus doué de ses poètes, Charles Corm (1894-1963) y occupe une place centrale. Il fonde en 1919 La Revue phénicienne dont quatre numéros seulement paraîtront, mais qui traite avec sérieux patrimoine et avenir et donne la parole à des auteurs jeunes et prometteurs. En 1934, il fonde une maison d’édition du nom de sa revue et fait paraître sa Montagne inspirée dont l’impact sera grand sur les lettres arabes et françaises. L’idée phénicienne cherche tout à la fois à réconforter les Libanais dans leur patrimoine historique et à évoquer une époque où ils se trouvaient unis hors leurs confessions actuelles:

Si je rappelle aux miens nos aïeux phéniciens 

C’est qu’alors nous n’étions au fronton de l’histoire,

Avant de devenir musulmans ou chrétiens,

Qu’un même peuple uni dans une même gloire, 

Et qu’en évoluant, nous devrions au moins, 

Par le fait d’une foi d’autant plus méritoire,

Nous aimer comme aux Temps où nous étions païens !

Mais dès l’époque postérieure à la conquête musulmane, le Liban s’identifie à la minorité chrétienne refugiée dans la montagne : 

Mon frère musulman comprenez ma franchise :

Je suis le vrai Liban sincère et pratiquant(…)

La langue arabe que les écrivains de la Nahda (renaissance) libanaise du XIXème  étaient fiers d’avoir sauvegardée et revivifiée perdait son privilège :

Mais non, vous n’êtes pas ma langue maternelle 

Les auteurs libanais, comme le promet la quatrième de couverture du recueil, peuvent s’exprimer dans toutes les langues et bien évidemment le français. La maison d’édition publiera bien des poètes dont Elie Tayane (Le Château merveilleux, 1934), Michel Chiha (La Maison des champs, 1934), Hector Klat (Le Cèdre et le lys, 1935)… La cause patriotique n’est pas le sujet unique et on y trouve la plupart des thèmes romantiques. Les vers français sont généralement dominés et je pense qu’on peut retenir des divers livres une belle anthologie.

Cette période ne peut être résumée par ses seuls poètes phénicianistes. Citons pour compléter la haute bourgeoise, féministe et militante beyrouthine Evelyne Bustros (1878-1971).  En 1926, elle publie à Paris La main d’Allah, roman dont elle puise l’intrigue dans l’histoire arabe, l’institution par les omeyyades d’un califat héréditaire. Elle publiera en 1958 un autre roman Sous La baguette du coudrier où elle narre subtilement le rapport ambivalent entre une mère et son fils.

Deux éditorialistes conférenciers ne cesseront d’exercer leur emprise sur la vie politique et culturelle libanaiseG. Naccache (1904-1972)cofondateur du quotidien L’Orient (1924) est un pamphlétaire et un styliste de premier ordre. Dans nombre de ses articles comme dans ses conférences, il jette des vues éclairantes sur la vie libanaise dépassant le cadre étroit de sa rubrique. Des anthologies de ses opinions ne cessent d’être publiées. Michel Chiha (1891-1954) fonde en 1934 Le Jour (1934) contre L’Orient. « La sensation fine, la perception belle et pure, le raisonnement profond » (G. Tuéni) ont fait de ce journaliste francophone le plus important des penseurs du Liban officiel. Fournissant au pays les concepts fondamentaux de sa vie politique et économique, ses écrits n’ont cessé d’être regroupés et publiésLes bacheliers libanais concourent tous les ans, en 3 langues, pour commenter ses pensées.

Enfin citons le poète Fouad Abi Zeyd (1914-1958) encore peu connu dont Poèmes de l’été paraît en 1936 suivi de deux autres recueils en 1942 et 1945. Je l’ai présenté en ces termes : Poète d’une trempe pure et d’un souffle unique, FAZ est l’auteur d’une œuvre intense où les impulsions intimes se nouent aux éléments premiers (l’air, l’eau, la lumière…) et aux cycles cosmiques (le jour et la nuit, les saisons…)  dans une strophe ample, inventive, visionnaire et néanmoins d’une rigueur manifeste.

En 1946, Farjallah Haïk publie à Beyrouth un réquisitoire contre le mandat français, Dieu est libanais.     

 

 

3. GENERATION GEORGES SCHEHADE (1943-1975)

 

Pour préluder à l’époque de l’indépendance, signalons la trace d’un grand éducateur français, conseiller culturel et fondateur de l’Ecolesupérieure des Lettres (1944 ), Gabriel Bounoure (1886-1969). Salah Stétié qui fut de deux générations de suite, et que nous réservons pour la prochaine, salue en lui le « fondateur »  de la francophonie libanaise, « parcelle précieuse de la francophonie universelle ». Il aida des auteurs à devenir eux-mêmes, leur assura des liens avec de grands écrivains français. 

Ce sont principalement des poètes qui dominent cette génération francophone, même si figure avec eux un romancier d’envergure. Tous jouent sur une double scène, Beyrouth et Paris, et leur œuvre est publiée par les deux capitales

C’est d’abord Georges Schehadé (1905-1989), poète et dramaturge, inventeur d’un anti théâtre poétique qui connaît grâce à la Compagnie Renaud Barraulplus d’une heure de gloire et est joué sur denombreuses scènes européennes. Poète publié par la revue Commerce dès 1930, il est salué par les plus grands (Perse, Char…) en des termes insurpassables. Dans sa simplicité merveilleuse, il demeure au firmament de la littérature une œuvre à savourer et discerner.   

C’est ensuite Fouad Gabriel Naffah (1925-1983), poète maudit dont le principal recueil La Description de l’homme, du cadre et de la lyre est publié tour à tour à Beyrouth et à Paris. Nous ne saurions mieux en parler qu’Yves Bonnefoy : dans ce livre, « rien n’apparaissait qui ne fût le mystère de l’évidence, la vibration nombreuse du simple, la note éternelle -comme disait Baudelaire de bien peu d’écrivains,- dans la parole pourtant la plus ouverte à la vie de tous les jours. »

C’est encore Nadia Tuéni (1935-1983) reconnue « pour une poésie qui porte en elle les rythmes, les visions, la somptuosité du vers arabe ». La violence régionale puis la guerre du Liban pourvoient son lyrisme d’un tragique qui allie justesse et divination dans des vers oraculaires:

Mon pays que limitent la haine et le soleil

Mon pays où la mer a des pièges d’orfèvre (…)

Mon pays où la vie est un pays lointain…

Andrée Chédid (1920-2011) née en Egypte ajoute une veine nilotique à ses racines libanaises. Elle s’installe avec sa famille à Paris(1946), écrit romans et poèmes où s’illustrent son sens poétique aigu, son humanisme pacifiste, sa sympathie pour les héroïnes populaires.    

Farjallah Haïk est l’auteur de nombreux romans dont deux sont régulièrement réimprimés en France, L’Envers de Caïn (1955) et Joumana (1957). Le premier a été préfacé par Albert Camus qui a salué en son auteur un des écrivains de la Méditerranée. Ce roman dont les événements se passent en des lieux alors inopinés de Beyrouth est une œuvre crue et dure sur la révolte, l’adolescence, la quête de pureté dans un monde implacable. « Écrit dans une langue incisive, à coups d’images et de figures extrêmement fortes et sans concession, coupant avec netteté dans les descriptions pour privilégier un rythme narratif vif et nerveux, L’Envers de Caïn ressemble par son style à la vie et aux rêves violents et joyeux de Basile [son héros] » (Charif Majdalani).Joumana narre un amour incestueux pour une jeune nièce dans un Liban partagé entre l’Orient et l’Occident et à une période charnière de l’histoire, celle de l’indépendance, nourrie d’autant de rêves que de peurs.

Ces auteurs ne sont évidemment pas les seuls et bien des domaines de pensée sont assumés en français. L’ampleur du champ nous laisse cependant un espace mesuré. Mais ce que nous ne pouvons passer sous silence, c’est, d’abord, l’importance d’une institution bilingue Le Cénacle libanais fondé par Michel Asmar en 1946 et qui fut un perpétuel forum d’échanges culturels. C’est, ensuite et surtout, l’étroitesse nouvelle des liens entre les francophones et les auteurs de langue arabe à l’heure où ces derniers ont épousé la modernité et se sont plongés dans les courants artistiques universels les plus récents. 

 

4. GENERATION SAMIR KASSIR (A partir de 1975)

 

La génération présente est-elle contournable et en peu de paragraphes ? En cette époque de mondialisation effrénée et de violence renouvelée, la francophonie libanaise a pris une ampleur imprévue. Les recueils, les romans, les thèses, les auteurs se multiplient, les réseaux sociaux sont de la fête, des maisons d’édition voient le jour. De nombreux périodiques disparaissent, mais L’Orient-Le Jour persévère et son supplément L’Orient littéraire continue depuis 2006 son avancée, grâce surtout à la ténacité d’Alexandre Najjar et de ses collaborateurs

Nous avons choisi de donner à la génération issue de la guerre le nom de Samir Kassir (1960-2005): après avoir été l’un des premiers et des plus sérieux historiens du conflit, il a été la victime de son engagement dans la « révolution du cèdre », bataille pour une nouvelle indépendance.Mais il avait déjà commis plusieurs ouvrages importants. Il écrivait en arabe et en français et ses éditoriaux au Nahar restent des contributions percutantes. Son magazine mensuel L’Orient Express (nov 1995 - fév 1998)  marqua une date dans l’histoire de la francophonie libanaise : Samir eut la sagacité de réunir et dénicher les talents, de remuer les sujets, de faire lever un vent novateur sur la presse de Beyrouth. Les collaborateurs se retrouvent dans tous les champs de la production intellectuelle.

Dans le champ littéraire, nous assistons à la prédominance du roman. Dominique Eddé (à partir de 1989) narre par un style magique la guerre du Liban, ses confins et ses suites. Ghassan Fawaz suit la génération perdue des années 1970 et 1980, leur vie parisienne et fonde une maison d’édition Le Sycomore à Paris. Amin Maalouf reçoit en 1993 le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios. En 2011, il est le premier libanais élu à l’Académie française. Ses essais sont très appréciés pour leur pertinence et leur justesse.  Charif Majdalani (né en 1960) et Alexandre Najjar (né en 1967) sillonnent l’histoire libanaise en amont et en aval, chacun avec son génie propre. Leurs œuvres connaissent des succès mérités, collectent des prix littéraires, sont rapidement repris en livres de poche et traduits en diverses langues. Ramy Zein (né en 1965)outrepasse, par les sujets, les frontières du pays ; il est, par ailleurs,l’auteur d’un Dictionnaire de la littérature libanaise de langue française (1999) complet pour un sujet en plein devenir. Hyam Yared(née en 1975) est passée de la poésie au roman. La liste ne cesse de croître et de nombreux auteurs auront raison de nous en vouloir pour les avoir oubliés.

Des poètes de la génération précédente donnent après 1975 le meilleur de leur production. Salah Stétié (1929-2020) dont la « très singulière respiration, entre aise et malaise » sous-tend une poésie dense, allie le sensuel, le terrible et le spirituel, exalte le désir et la femme, pointe la déchirure, le désespoir, la disparition. Vénus Khoury Ghata (née en 1937) ne cesse de rénover sa poésie et produit, à côté de ses romans historiques, une poignante œuvre autobiographique. Marwan Hoss (né en 1948) a persévéré dans une poésie rare et intense. Fady Noun (né en 1946), Antoine Boulad (né en 1951), bien d’autres continuent leur recherche et notre enchantement. « En vers et avec tous », est le titre de la collection bruxelloise dirigée par le dernier.

Dans le domaine du théâtre, on trouve Wajdi Mouawad (né en 1968 au Liban), venu en France de Montréal, nommé en 2016 à la direction duThéâtre national de la Colline à Paris, très novateur par ses écrits et ses mises en scène.  

 

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Remarques additives :

1. Dans ce qui précède, nous avons insisté sur les littéraires en laissant presque de côté des domaines de pensée où la francophonie libanaise s’est continuellement illustrée : le droit (Chucri CordahiEmile TyaneIbrahim Najjar, Ibrahim Fadlallah, Fayez Hage Chahine), l’histoire (Edmond RabbathGhassan SalaméGeorges Corm ), la philosophie (René Habachi, Nassif Nassar, Paul Khoury, Paul Audi, Jad Hatem…), le dialogue islamo chrétien (Michel Hayek, Youakim Moubarac), la sociologie (S. Abou, Antoine Messarra, Ahmad Beydoun…), la psychologie (Jacques Nassif)la démographie (Youssef Corbage) Les nombreux noms omis n’ont souvent rien à envier en importance aux noms cités.
2. La francophonie outrepasse parfois la langue elle-même comme on le voit pour la musique et le cinéma. Que ce soit pour les compositeurs (Béchara Khoury, Gabriel Yared…) ou les virtuoses (Abd el Rahman El Bacha, Henry Ghoraieb, Ibrahim Maalouf…) nous avons des générations de franco libanais qui animent  la vie culturelle des deux pays. Il en est de même de cinéastes (Maroun Baghdadi, Nadine Labaki, Danielle Arbid)

Ce qui est vrai de la musique est également patent pour les arts plastiques (Farid Aouad, Chafic AbboudAssadour).    

3. La francophonie n’est plus l’apanage d’une seule communauté libanaise, en clair des chrétiens. Elle est devenue commune à tous les citoyens.
4. La littérature libanaise en langue maternelle ne se subordonne plus aux frontières arabes. Elle est désormais traduite en Europe, en Amérique, en extrême orient…La France demeure un espace de choix pour auteurs libanais dont les sujets se rapprochent mais les langues diffèrent et cela ne tardera pas à donner des effets nouveaux. 
5. Il était courant de dire, outrepassant le cas Gibran Khalil Gibran (1883-1931) et son Prophet que les Libanais peuvent lire en anglais, mais n’écrivent qu’en français. Cette page est tournée et on voit par exemple Rabih Alameddine (né en 1959) narrer avec brio en anglo-américain la vie d’une libraire beyrouthine dans An Unnecessary Woman (2014) [Les Vies de papier]Avant lui, le libano canadien Rawi Hage  dans De Niro’s Game (2006) [Parfum de poussière] avait raconté le passage à l'âge adulte de deux amis d'enfance, dans un  Beyrouth ravagé par la guerre interne.Evénements à prendre en compte !
6. On trouve à présent des auteurs bilingues ou même trilingues (Ghassan TuéniFawaz TraboulsiNawaf Salam…). 
7. L’intensification de l’émigration libanaise dans toutes les directions (Amérique, Afrique, Europe) et le rhizome franco phonique mettent fin au duo Paris-Beyrouth et créent de nouveaux réseaux multipolaires. 
8. Si les théories d’un bilinguisme franco-arabe consubstantiel au Liban paraissent désormais étriquées, la francophonie universelle continuera à offrir à notre pays un espace immense de richesse, d’ouverturede liberté. 

 

 

On trouve dans ce blog des articles sur :

Fouad G Naffah, Georges Schehadé,  Laurice SchehadéSalah StétiéMarwan HossCharif Majdalani, Alexandre Najjar, Percy Kemp,  M. Gharios;  Des Libanais comme traducteurs, Antoine Messarra, Paul AudiMilad DouaihiMelhem Chaoul (sociologue), Younes (auteure d’un livre sur Wittgenstein), Henri Eddé (architecte & politique)

Et de nombreux articles en rapport : Le projet d’une exposition Paris- Beyrouth ; le Cénacle libanais, la NRF Et Liban, le roman de Pierre Benoit La châtelaine du Liban, le Quatuor féminin  de Beyrouth…