Thursday, 5 June 2008

DOMINIQUE CHEVALLIER
L’ŒUVRE, LE SEMINAIRE, L’HOMME

Quand Dominique Chevallier soutint en mai 1971 à la salle Louis Liard en Sorbonne, sa thèse sur La société du Mont Liban à l’époque de la révolution industrielle en Europe, les étudiants libanais et arabes, majoritairement de gauche, étaient nombreux dans l’assistance. La plupart avaient lu, dans la revue communiste beyrouthine Al Tariq, la traduction de son long article sur « Lyon et la Syrie. Les bases d’une intervention » qui réconfortait leurs croyances et donnait une figure concrète, précise et fouillée à l’impérialisme et au colonialisme : la présence des forces françaises au Levant en 1919 venait couronner l’activité économique des soyeux vieille de plusieurs décennies.

Si la nouvelle recherche allait encore plus loin dans la confrontation de la nouvelle économie européenne et des relations internationales subséquentes aux réalités identitaires accumulées au cours des âges dans la montagne libanaise et l’ensemble du Proche Orient, elle n’en portait pas moins un coups fatal, bien documenté et argumenté, à une vision qui réduisait l’histoire aux classes et à leur lutte. Une place nouvelle était faite à la famille, à la communauté, à la spécificité locale du contrôle des paysans par les notables. Elle ne s’appuyait pas seulement sur une connaissance plus étendue et plus objective des sources, mais intégrait dans un champ historique qu’elle rénovait largement les apports de nouvelles disciplines comme la démographie et l’anthropologie…

Le livre de Chevallier insère la société du Mont Liban dans les structures arabes environnantes et montre l’appartenance des diverses communautés à un même modèle familial, voire tribal. Il renvoie dos à dos deux ‘miroirs’ de l’histoire politique: l’un qui fait du Liban une réalité très ancienne, sinon éternelle ; l’autre qui y voit une création de la France en 1920. La Montagne n’est pas une entité géographique et son processus d’unification exigea une gestation démographique, politique et communautaire longue de plusieurs siècles. Mais la « vérité » de la thèse soutenue éclata à nos dépens et alla au-delà de toute prévision : la guerre du Liban commence en 1975 et les structures pérennes ne cessent depuis de se reproduire, pour revenir à un terme marxiste.

Devenu l’autorité française sur la question et donnant de nouveaux titres de noblesse à l’histoire contemporaine du Liban, Chevallier eut l’occasion de diriger de nombreux travaux d’étudiants libanais sur leur pays. Cela n’alla pas parfois sans malentendus. Le professeur recevait toujours avec courtoisie, ne se départait pas de sa distance et maniait l’ironie en virtuose. Accusé par un camp de partialité surtout aux premières années de la Guerre, il ne tarda pas, sans faire de concessions, à être bien accueilli par toutes les tendances politiques. Surprenant quelques doctorants par sa rigueur lors des soutenances, il savait garder les amitiés et se disait « épanoui » de veiller aux destinées de ses étudiants dont deux furent sauvagement assassinés : Antoine Abdelnour et Samir Kassir.

Le séminaire du mardi qu'il dirigea (1971-1997) à Paris IV embrassait un plus large horizon et devint une institution culturelle franco-arabe aux confins de la science et de la politique. On y croisait d’anciens ministres et de futurs présidents, mais c’était surtout un lieu d’échanges multidisciplinaires où l’urbanisme, l’architecture, l’économie, la géographie… venaient enrichir la connaissance historique. Parallèlement, le Centre d'Histoire de l'Islam Contemporain qu’il créa apporta sur bien des points dont la ville arabe, naguère confondue avec l’Anarchie, des lumières décisives.

Dominique Chevallier fut un grand voyageur et ses voyages tenaient à la fois de la quête du nouveau et de l’éternel retour. Au fil des ans, il fut acquis à une tendresse qu’il refoula longtemps et abandonna un discours diplomatique qui voilait de plus en plus mal son parti pris pour les libertés libanaises. Ses derniers articles dans AnNahar et dans L’Orient Le jour l’attestent suffisamment.

Avec les Arabes, Puissance de l’amitié fut le titre donné aux Mélanges offerts au Professeur Dominique Chevallier (Paris-Sorbonne, 2005). Rien ne saurait mieux résumer notre maître et dire notre reconnaissance.

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