Thursday, 30 October 2008



















La Méditerranée fut et reste un berceau d’avenirs

Paul Balta, Claudine Rulleau : La Méditerranée Berceau de l’avenir, Les essentiels, Milan, 64pp; Béatrice Patrie, Emmanuel Español : Méditerranée Adresse au président de la République, Nicolas Sarkozy, Sindbad, 2008, 352pp.

Si la Méditerranée, mer si chère à ses riverains, et aux hommes en général puisqu’elle s’affirme être la première région touristique de la planète, est aujourd’hui le sujet de tant de publications en France, c’est à première vue, en raison du Partenariat euro-méditerranéen établi par la déclaration de Barcelone en 1995 et de l’initiative du président français. Plus profondément peut-être l’offre éditoriale répond à une fascination toujours renouvelée pour la richesse des civilisations qu’elle a vu naître et pour être, avec ses prolongements du golfe persique à l’Afghanistan, la scène principale de la confrontation déclarée ou larvée de l’Occident avec son autre.

Paul Balta et Claudine Rulleau présentent, dans la collection « Les essentiels » aux éditions Milan, un petit ouvrage en bleu et blanc où on peut glaner bien des informations utiles et combler mainte lacune de notre connaissance. De l’ère tertiaire où il y a 43 millions d’années a été provoquée la fracture où s’est coulée la Méditerranée aux ambiguïtés et points positifs et négatifs de la conférence de Barcelone et du Partenariat, la tâche n’était pas facile. Le résultat ne manque ni d’ordre ni de clarté, vertus par excellence méditerranéennes. Nous nous permettrons cependant deux remarques. La première concerne la place de la Grèce antique : elle ne figure dans le livre que dans la rubrique « polythéismes » ; mais ne doit-on pas aux cités hellènes de la période classique la démocratie, la philosophie, la science…bref la raison ? Le seul « miracle » que Bertrand Russell reconnaissait était le « miracle grec ». Par ailleurs, les auteurs ont bien fait d’insister sur le futur dans leur titre : La Méditerranée Berceau de l’avenir; mais il aurait été plus respectueux du passé et moins hasardeux de dire Berceau d’avenirs !

Béatrice Patrie et Emmanuel Español ne nous sont pas des inconnus pour avoir consacré à notre pays un ouvrage intitulé Qui veut détruire le Liban ? (Sindbad, 2007) dont la conclusion principale était : « le mythe de la démocratie communautaire a vécu ». Ils prennent aujourd’hui, volens nolens, le risque d’étendre ce « mythe » à un ensemble planétaire bien plus vaste. Chez le même éditeur et sous une chatoyante couverture où domine la couleur turquoise, ils publient un volume copieux où, sous le couvert d’une discussion de l’idée sarkozyste jugée « dérisoire » d’une Union de la Méditerranée, ils conçoivent un grand dessein pour les 50 ou 100 prochaines années : une « Europe à 50 », plus exactement un espace géographique regroupant l’Europe et tous les pays de l’est et du sud de la Méditerranée, « un ensemble régional intégré sur le plan politique, économique et culturel, dans une conception multipolaire du monde. »

Béatrice Patrie, députée européenne et déléguée nationale du Parti Socialiste français, est la présidente de la délégation pour les pays du Machreq au Parlement européen ; Emmanuel Español est historien des religions. Ils connaissent de près le contentieux méditerranéen et présentent des analyses fournies de ce qu’ils appellent « les grands défis » : de « l’horizon indépassable du conflit israélo-palestinien » à la question turque et à la « proximité complète » du Maghreb. Cela leur permet de mettre à nu l’imprécision et la pauvreté du projet sarkozyste qui, d’une part, ne délimite pas les pays concernés, d’autre part, ne semble apporter aucune valeur ajoutée aux programmes d’action entrepris dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Refusant l’idée d’une Europe « cathédrale » ou « club pour peuples blancs et chrétiens » autant que l’idée d’une Europe « supermarché », ils balaient bien des idées reçues et sur l’islam (quitte à formuler des réticences tortueuses : « On ne saurait nier que les principes de la charia consacrent le statut inférieur de la femme, mais, une fois encore selon un esprit et dans des termes assez identiques à ceux de tous les systèmes patriarcaux, ce qui bien entendu ne constitue pas une justification. ») et sur le christianisme : L’Europe est déjà multiculturelle avec ses musulmans des Balkans et ses immigrés et elle est en voie de se détacher de la religion.

En parlant d’un ensemble euroméditerranéen « fondé sur une laïcité intégratrice mais respectueuse des croyances religieuses et des opinions philosophiques, et un multiculturalisme garant du vivre ensemble » l’intellectuel libanais retrouve son vocabulaire, ses problèmes et ses projets de solution. L’appui de l’Europe sera sans prix pour les démocrates arabes. Mais si l’audacieux projet nous laisse dans l’amertume et la méfiance, c’est pour deux raisons au moins : son incapacité, tout comme celui de Sarkozy, à délimiter les frontières (peut-on séparer la Syrie de l’Irak et de l’Arabie et ces pays de l’Iran, ainsi que l’Europe de la Russie…) et donc à définir de nouvelles identités ; la capacité prouvée des communautés de faire fi des religions en raison de temporalités différentes et suite à des conjonctures prévisibles ou imprévisibles.

Reste que la pluralité des projets fait du Mutawassitt un passé plein de futur : « Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie roule sa hanche jusqu’à nous. » (Saint John Perse)

Wednesday, 1 October 2008



















UNE MAGISTRALE BIOGRAPHIE DE VALERY

Monsieur Teste rendu à une vie ardente et replongé dans son milieu culturel

Michel Jarrety : Paul Valéry, 1366pp, Fayard, 2008.

A l’heure où la forme biographique dite à l’anglo-saxonne, c'est-à-dire couvrant un homme dans les détails les plus infimes de sa vie commence à être contestée au bénéfice d’un retour à des Vies à la Zweig ou à la Maurois moins copieuses et dégageant mieux les lignes générales, mais où cette forme occupe un terrain de plus en plus vaste dans les champs universitaire et éditorial, le travail de Michel Jarrety sur Paul Valéry marque sans doute une date. Nous sommes en présence d’un travail immense et admirable à tous les niveaux.

Appareil critique mis à part, nous avons affaire à douze cents pages de narration dense, claire et continue. Véritable encyclopédie valéryenne, la biographie ouvre la voie à deux possibilités de lecture. La première à partir d’un index alphabétique fourni de plus de 50 pages où ne figurent pas seulement les noms des auteurs, mais aussi, pour nombre d’entre eux, l’intitulé des œuvres, en deçà même des ouvrages : vous trouverez à Mallarmé outre Igitur et Le coup de dès, « Toast funèbre » ou « Le cygne » et à Breton « Forêt noire » et « Pour Lafcadio » à coté de Nadja et de L’amour fou… Quant aux titres des textes de Valéry, ils occupent à eux seuls 11 colonnes. Mais le nombre de renvois à l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ou au « Cimetière marin » ne peut que décourager toute quête facile. La seconde lecture, celle qui accompagne le livre dans l’ordre de ses chapitres, doit en principe se prévaloir de plus de courage et de ténacité. En fait, non seulement elle est indispensable à l’élucidation du mystère Valéry, mais on s’y laisse prendre à une quasi fiction attachante, pleine de rebondissements, bien pourvue et habile à entremêler des sources abondantes, éparses dans le monde entier et largement inexplorées. La combinaison obligée des deux voies fera en sorte que cet ouvrage demeurera longtemps au chevet de ses lecteurs avant de se mettre à la proche portée de leur recherche.

Poète classique ou néoclassique, symboliste ou inclassable, obscur ou lumineux, intellectuel ou interprète d’une sensualité débordante, critique averti et représentant de « la nouvelle prose française » ou ennemi juré de toute écriture et justifiant la sienne « par faiblesse », penseur et auteur d’un classique Regards sur le monde actuel (1931) ou oracle servant à la troisième république ses poncifs ? Le livre de Jarrety introduit toutes ces interrogations dans un récit historique où l’on voit Paul Valéry (1871- 1945) poète précoce, né à Sète sans une goutte de sang français dans les veines puisque corse par son père et italien par sa mère, abandonner l’art des vers, s’imposer à 25 ans par deux ouvrages en prose, et publier après un long silence La Jeune Parque (1917), poème dont ‘ l’obscurité le mit en lumière’ et à propos duquel fut risquée une formule belle et énigmatique : ‘ une autobiographie par la forme’. Charmes, son plus important recueil de vers, paraît en 1922. L’importance de cette biographie est d’éclairer l’activité créatrice de l’intérieur et de l’extérieur. Se fondant essentiellement sur les Cahiers et la correspondance rédigés au quotidien et où, comme nul autre, l’auteur de Monsieur Teste se montre lucide, penché sur son œuvre et projetant sur elle un œil critique implacable, Jarrety met en lumière les doutes, les pannes, l’ensablement et les renaissances d’une œuvre en gestation. Il éclaire aussi, avec une érudition inégalée, la submersion de cet élan créateur dans une ère culturelle des plus riches de l’histoire de France, la première moitié du vingtième siècle. On y voit celui qui « restera pour la postérité, le poète représentatif, le symbole du poète de la première moitié du XXe siècle » (Eliot), titre qu’il ravit, selon l’auteur de The Waste Land à Rilke et à Yeats, traqué par ses éditeurs, encouragé par ses amis, victime de la perfidie de ses ennemis, laissant les membres de sa famille dans l’ignorance de son activité littéraire et fascinant ses interlocuteurs de Breton à Malraux…

La maîtrise d’un matériel bibliographique des plus riches (notons, pour l’anecdote, une petite omission : Georges Schehadé, soutenu alors par Saint-John Perse, ne figure pas dans la liste des poètes lancés par la revue Commerce à laquelle un chapitre est consacré) permet à notre biographe de nouer une triple gageure dans un tissu indistinct : dégager la vie privée, familiale, professionnelle, amoureuse, amicale…et la situation financière précaire de l’individu Valéry ; éclairer le processus créateur de l’intérieur et en situation dans son époque, tout en essayant de donner des réponses définitives aux questions posées plus haut sur l’identité véritable du poète et de l’écrivain et sur la portée de l’oeuvre; mettre en lumière les fonctions culturelles, diplomatiques et politiques du poète suite à sa notoriété, des missions européennes et internationales à la création d’une chaire de poétique au Collège de France, et du Discours de réception du maréchal Pétain à l’Académie française aux funérailles nationales du poète organisées sous le patronage du général De Gaulle.

« Qu’est-ce qu’un poète ? » est-on amené à se demander au bout de la lecture de cet édifiant ouvrage, jamais vraiment achevée. Et on est tenté de répondre : c’est un homme dont l’expérience créatrice l’a mené au plus intime des dieux, qui sait le prix d’une inspiration capricieuse et d’un travail interminable et qui, chu dans le monde social pour lequel il n’a plus aucune déférence, est prêt à bien des compromis tout en se sauvant par l’ironie et en s’abandonnant aux passions amoureuses.

Quant à notre biographe, il ne doit pas estimer sa mission accomplie : lui reste à écrire les vies posthumes de Paul Valéry dont certaines, et non des moindres, dans notre culture arabe.