Monday, 5 May 2008

















Un intempestif nommé Michel Foucault


Michel Foucault: Le gouvernement de soi et des autres, Cours au Collège de France, 1982-1983, Gallimard Le Seuil, 386pp, janvier 2008.

Paul Veyne : Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, Bibliothèque Idées, 216pp, 2008.

Près d’un quart de siècle après la disparition de Michel Foucault (1926-1984), sa pensée ne cesse de nous interpeller par sa force et ses énigmes, plus exactement de nous « entretenir », pour emprunter à Maurice Blanchot son expression, si présents sont-ils l’un dans l’œuvre de l’autre. Le titre ‘L’entretien infini’ vient donc naturellement réunir, pour nous, deux publications quasi simultanées et en livrer un sens important: l’avant dernier cours de Foucault au Collège de France et un livre exemplaire de ‘l’Amitié’ ( titre d’un autre ouvrage de Blanchot, apparenté au premier), celle de Paul Veyne pour l’auteur de Surveiller et punir.

Il n’est d’abord pas inutile de noter que l’une des richesses de la vie intellectuelle française d’aujourd’hui, accusée souvent de marasme, est la publication posthume des cours et séminaires de maîtres à penser de la deuxième moitié du siècle passé et qui ne cessent de bousculer notre champ de vision: Lacan, Castoriadis, Foucault... L’enseignement de ce dernier, après le rassemblement de ses Dits et écrits (1954-1988) en 4 (1994) puis en 2 volumes (Quarto, 2001), est édité, grâce au zèle de collaborateurs compétents dont F. Ewald, de façon exemplaire. Le septième volume vient de paraître, mais dans l’irrespect de l’ordre chronologique. Ce qui fait la valeur intrinsèque des cours de Foucault est de ne pas redoubler les œuvres publiées ou d’en être la simple ébauche, mais de défricher un champ de recherche nouveau, de le problématiser, d’en élaborer les questions, de tâtonner et de proposer à titre d’hypothèses des voies de réponse… Tout cela dans la rigueur, l’ordre et la clarté et sans que les leçons soient dénuées d’humour et coupées de points d’amarre avec l’actualité.

Mais commençons par le livre de Veyne, si riche, si complice avec la ‘personne’ qu’il a connue de très près ‘amicale, loyale et généreuse’, si acharné à restituer la ‘pensée’ dans ses enjeux véritables et si soucieux de lui apporter les explications complémentaires. Veyne nous mène à « l’appartement impeccablement tenu de la rue de Vaugirard » (j’y fus longuement reçu en 1979 pour un entretien publié dans an-Nahar arabe et international) où hétérosexuel, il eut droit au titre ‘homosexuel d’honneur’ et prend le risque, au-delà de l’évocation des ‘rituels de l’amitié’ de ‘tomber dans l’anecdotique’. Nous avons droit, à coté du portrait vivant (« Ce personnage élégant, pétri de sang froid et de clarté, était courageux, inflexible, coupant plutôt qu’ironique… » n’écoutait guère de musique, aimait Manet et avait une « sensibilité littéraire aiguë »), à des conversations et échanges substantiels, microcosme indéniable des 2 œuvres et de l’époque.

Mais c’est surtout l’œuvre de Foucault, dans ce qu’elle a d’irréductible et de concepts propres (discours, dispositif, subjectivation, esthétisation…) que cherche à défendre et illustrer Veyne contre incompréhensions et mésinterprétations. Il est facile de caractériser Foucault par diverses négations : ni structuraliste, ni soixante-huitard, négateur du transcendant, du transcendantal… Mais Veyne cherche à énoncer son profil affirmatif : un sceptique qui ne croit qu’à la vérité des faits historiques, un empiriste partisan de l’entendement contre la raison, un nominaliste qui ne croit qu’aux singularités au double sens du mot, objets étranges et rétifs à toute généralité, un partisan du positivisme herméneutique, un intempestif…

Par delà les schémas sans commune mesure avec la chair de l’ouvrage, il faut lire Foucault, Sa pensée, sa personne pour les développements intéressants sur le structuralisme qui fut en son temps un ‘choc fécondant’ et une couveuse à idées nouvelles, sur les rapprochements faits avec Max Weber, sur Heidegger qui perpétue par d’autres moyens ‘une sensibilité religieuse’, sur le rapport de Foucault à Nietzsche…

Sur un point essentiel, le cours de 1982-1983 intitulé par Foucault Le gouvernement de soi et des autres vient apporter , me semble-t-il, un correctif à la vision de Veyne: le rapport de la philosophie à la politique, qui y fait l’objet d’une analyse soutenue, en sort moins lâche que dans la description de l’historien. Foucault inaugure en ces années une recherche sur la notion grecque de parrêsia qu’il rend en français par le dire-vrai ou le franc-parler. Celle-ci, à la grande époque de la démocratie athénienne, peut être schématisée par un ‘rectangle constitutif’. Les 4 sommets en sont par ordre : la démocratie comme égalité de tous les citoyens et liberté pour chacun de prendre la parole ; l’ascendant de ceux qui persuadent et dirigent; le dire-vrai, c'est-à-dire le logos comme référence à la vérité ; le courage du franc-parler dans la joute et l’affrontement. Des 4 conditions qui constituent la parrêsia , la première est formelle, la deuxième factuelle, la troisième de vérité et la dernière morale. Après avoir établi la notion, Foucault la repère dans des textes clés comme les 3 discours de Périclès cités dans Thucydide pour finir par affirmer : « Si la démocratie peut être gouvernée, c’est parce qu’il y a un discours vrai. »

Par ailleurs, nous trouvons dans ce cours, liée à l’élucidation de la parrêsia et la dépassant, une interrogation sur la figure du philosophe qui part de la réponse moderne de Kant à la question Qu’est-ce que les lumières ? pour retrouver dans les lettres et dialogues de Platon le rapport de la philosophie à la politique, à la rhétorique et à la direction d’autrui( pédagogie et érotique). C’est dans ce mode d’être antique et retrouvé depuis le seizième siècle que Foucault cherche à s’inscrire : « la philosophie comme ascèse, la philosophie comme critique, la philosophie comme extériorité rétive à la politique… »

Qu’il s’agisse donc de « la tension inhérente à toute démocratie» (Frédéric Gros) ou du profil retrouvé du philosophe, les leçons de Foucault sont capitales.

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