Wednesday, 5 March 2008



















Au Fondement des sociétés le politico-religieux


Maurice Godelier: Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l’anthropologie, 295pp; Editions Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 2007.

Introduction générale à l’œuvre ou synthèse d’une recherche de quarante ans? Le nouveau livre de Maurice Godelier, « l’anthropologue français le plus discuté à l’étranger après Claude Lévi-Strauss» selon la quatrième de couverture, relève plus de la seconde alternative. Il a certes le mérite de la clarté, de renvois bibliographiques utiles, voire indispensables aux non initiés et de qualités pédagogiques indéniables. Mais le propre de cet ouvrage qui intègre dans un plan net, articulé, suivi et complet, des conférences et des contributions présentées en des occasions diverses, est de présenter le bilan d’une réflexion mûre et bien aguerrie sur un objet pointu mais sujet à litiges: le fondement même des sociétés humaines. Aussi nous surprenons l’auteur parfois à parler, en ce qui concerne l’articulation de la société et de la sexualité par exemple, de ‘fait ontologique’ ou de ‘réalité ontologique’ voulant sans doute signifier par là la volonté de saisir ce qui est fondamental, originel, universel.

Mais de ce qui précède il ne faut nullement conclure que nous sommes en présence d’une œuvre abstraite ou d’analyses purement conceptuelles. Maurice Godelier est d’abord un anthropologue de terrain. Il a vécu et travaillé plus de 20 ans auprès des Baruya de la Nouvelle Guinée (1967-1988), tribu appartenant à une vaste ethnie dont elle partage la langue et la culture, mais qui n’en est pas moins une société distincte pouvant entrer en conflit avec les autres tribus. Il nous relate l’histoire de cette forme sociale telle qu’il a pu la reconstruire à l’écoute de ses membres et voisins. Il nous décrit ses cérémonies, ses clivages, comme ses pratiques sexuelles, les unes hétérosexuelles entre hommes et femmes adultes, les autres homosexuelles entre jeunes initiés (mais sans sodomisation). Ces conduites s’inscrivent dans des croyances plus ou moins mythiques et dans des visions cosmiques. Si l’ensemble de ces descriptions sert à polir les concepts adéquats (qu’est-ce qu’une culture, une ethnie, une tribu, une communauté, un territoire, un rapport social ou idéel… ?) et à formuler des thèses parfois vigoureuses, il n’en pique pas moins la curiosité du lecteur tout en dévoilant l’ample imaginaire des sociétés.

Les mœurs des Baruya ne sont pas seules à fournir la chair colorée de l’ouvrage. Godelier tantôt multiplie les données ethnographiques (7 sociétés sont comparées pour montrer le rôle de puissances extrahumaines dans la fabrication d’un enfant), tantôt étend son investigation à des aires géographiques et historiques plus vastes allant de Sumer au christianisme et à l’islam d’une part, et aux Etats modernes qui dissocièrent le politique du religieux, d’autre part. Son présupposé est simple : « L’altérité sociale, historique, des autres n’est jamais absolue. Elle est toujours relative, et de ce fait déchiffrable, intelligible à certaines conditions. » L’anthropologie peut ainsi être sauvée du contexte colonial où elle est née ; elle devra se reconstruire par un effort sur soi pour affronter le double mouvement inverse d’intégration économique et de segmentation politique et culturelle entre les sociétés et Etats anciens et nouveaux, de même qu’à l’intérieur de chacun d’eux.

Pour donner une idée de la richesse du livre et de ses enjeux théoriques, le plus sûr moyen est peut-être d’énumérer les titres de ses chapitres qui forment autant de jalons dans l’itinéraire intellectuel de Maurice Godelier: « 1- Des choses que l’on donne, des choses que l’on vend et de celles qu’il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre. 2- Nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté. 3-Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant. 4- La sexualité humaine est fondamentalement a-sociale. 5- Comment un individu se constitue en sujet social. 6- Comment les groupes humains se constituent en société.» Qu’elle discute le potlatch, le shamanisme ou l’oedipe, aucune de ces parties n’est sans tenir sa promesse et sans apporter des lumières sur le problème débattu.

Parti du marxisme pour qui toute société repose sur les rapports économiques entre groupes et individus, l’auteur de Rationalité et irrationalité en économie (Maspero, 1966) revient sur cette thèse : tout comme celle qui fonde les sociétés sur la parenté, elle n’est pas « vérifiée par les faits » et est « sans efficacité analytique». Mais Godelier refuse le primat accordé par Lévi-Strauss au symbolique sur l’imaginaire et le réel : les deux premières instances n’épuisent pas la dernière et c’est la deuxième qui joue le rôle déterminant et rend l’invention de l’homme par lui même possible : « C’est en s’incarnant dans des pratiques et des objets qui le symbolisent que l’Imaginaire peut agir non seulement sur les rapports sociaux déjà existants entre les individus et les groupes, mais être aussi à l’origine de nouveaux rapports entre eux qui modifient ou remplacent ceux qui existaient auparavant ». De l’imaginaire aux rapports politico-religieux qui donnent leur fondement aux sociétés, la notion de territoire joue le rôle clé.

Godelier donne parfois l’impression d’être scolaire et de défoncer des portes ouvertes. Son bon sens anthropologique n’est pas sans poser des problèmes. L’exposé soigné, appuyé sur les analyses de l’anthropologue d’origine irakienne Hosham Dawod, qu’il donne sur le wahhabisme en conclusion de l’ouvrage, pour servir d’ « Eloge des sciences sociales », ne nous semble pas d’un intérêt capital. Mais ces ombres légères n’enlèvent rien à l’importance d’une synthèse incontournable, d’un exercice de pensée majeur et d’un acte de foi dans l’homme et sa science.