Saturday, 5 January 2008



















Une orchestration magistrale des laideurs de l’Occident


Histoire de la laideur sous la direction d’Umberto Eco ; traduit de l’italien par Myriem Bouzaher ; Flammarion ; 454pp.

Comment la laideur a-t-elle pu donner un aussi beau livre ? est la question qu’on se pose au bout de la traversée jamais neutre de cet élégant ouvrage. Plus d’une page est rebutante, certes, et bien des œuvres reproduites sont difficiles à supporter, mais l’ensemble est envoûtant au point de se demander si la laideur multiforme a été vaincue par une présentation érudite, soignée et luxueuse ou si on est attiré par un ressort secret et un mauvais goût tenace vers des difformités insoupçonnées. Mais le propre de l’objet même de cette histoire n’est-il pas d’emmêler les eaux et de noyer la netteté des figures ?

Trois ans après Histoire de la beauté (2004) qui fut un énorme succès de librairie (500.000 exemplaires vendus), Umberto Eco publie, chez le même éditeur et dans un format identique, Histoire de la laideur. Il prend cependant soin de citer sur le rabat de la jaquette du livre le mot de Victor Hugo : « le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. » La seconde histoire peut emprunter à la première sa maquette, elle ne saurait en être la contrepartie symétrique, en raison de ce que Rosencranz, philosophe post-hégelien, a nommé « l’autonomie du laid » (1853) et qui va, selon lui, de l’incorrect au répugnant en passant par l’horrible, le niais, le dégoûtant, le criminel, le spectral, le démoniaque, l’ensorceleur. La laideur n’est donc pas une simple négation de la beauté, mais une notion bien plus riche et plus complexe.

Pour s’avancer avec « prudence » dans un champ variable aux déclinaisons multiples, l’auteur commence par identifier trois phénomènes différents : le laid en soi (les excréments, une charogne décomposée…), le laid formel, déséquilibre dans la relation organique des parties d’un tout (une personne édentée…), le laid artistique qui représente les deux premiers mais porte en lui, comme on le sait depuis Aristote, la possibilité de leur rédemption par la maîtrise de l’imitation.

Ces distinctions préalables vont perdre leur simplicité dans une œuvre qui se distribue, par une orchestration magistrale dont les effets sont autant de concentrer l’attention que de la disperser, en trois séries: des textes courts et bien structurés d’Eco survolant les questions abordées ou au contraire creusant une notion avec une extrême subtilité; une anthologie de textes philosophiques ou critiques, mais aussi des poèmes, des extraits littéraires… annoncés pour la plupart par les présentations de l’auteur; une riche iconographie empruntée principalement à la peinture, mais aussi à la sculpture, au cinéma, à la photographie, à des planches scientifiques ou pseudo scientifiques, à l’affiche, à la caricature... Ces trois séries se développent en courants parallèles, s’entremêlent et débordent l’une sur l’autre. Grâce à l’inégal défi du laid et à la variable présence du beau dans les icônes superbement reproduites, nous baignons dans un ensorcellement anxieux et porteur d’interrogations. Saint Bernard n’avait-il pas parlé « des horribles beautés et des belles horreurs » ?

Eco restreint son enquête à l’Occident, les concepts de beau et de laid et leur arrière fond culturel étant trop différents d’une civilisation à l’autre : « Pour un Occidental, un masque rituel africain peut sembler effrayant - alors qu’il représente pour l’autochtone une divinité bienveillante. » Il subdivise son ouvrage en quinze chapitres dont le premier est consacré au monde classique(essentiellement la Grèce) et le dernier à « la laideur d’aujourd’hui ». Mais si l’ordre chronologique se profile toujours à l’arrière plan de l’ouvrage (hellénisme/christianisme/ Moyen âge/ Renaissance / ère industrielle…) et se retrouve dans chaque chapitre( l’enfer est étudié de l’Apocalypse à Sartre en passant par Dante), il fait néanmoins place tantôt à des regroupements thématiques autonomes ( le diable, monstres et merveilles, le comique et l’obscène, la femme, physica curiosa, l’inquiétante étrangeté…) tantôt à des courants artistiques (le romantisme, les avant-gardes du XXème siècle, le Kitsch, le Camp). Cette liberté laisse à l’auteur l’exercice de son originalité, permet à l’érudit de déployer sa vaste culture et ouvre au sémioticien la pertinence des approches. A la fin de l’ouvrage, Eco ne manquera pas d’évoquer les « réjouissances » de son entreprise.

Après un monde classique dominé par l’équilibre entre le fond et la forme, l’idéal et le sensible, mais traversé de contradictions et comportant des zones souterraines peuplées de héros et d’actions atroces et d’êtres épouvantables, le moment chrétien opère une inversion cruciale. Le monde est désormais beau, mais c’est le Dieu qui souffre ; Saint Augustin affirme que Jésus sur la croix semblait difforme, mais que « par cette difformité extérieure, il exprimait la beauté intérieure de son sacrifice et de la gloire qu’il nous promettait. » De la Renaissance au baroque au film de Mel Gibson sur la Passion du Christ, « une érotique de la douleur » ira crescendo intégrant sur son chemin les martyrs, les pénitents, la mort elle même.

A l’autre bout de l’histoire, nous avons aux premières décennies du siècle passé des avant-gardes (futurisme, expressionnisme allemand, cubisme, dada, Duchamp, surréalisme…) qui cherchent par provocation, ou dans un but de dénonciation sociale ou esthétique non pas à donner de belles représentations de choses laides, mais à fournir de laides représentations de la réalité. Ces diverses manifestations posent avec acuité le problème du retard du goût sur l’apparition du nouveau à un tournant culturel.

Le kitsch donne l’occasion d’une réflexion intéressante, car cette pacotille qui rassemble les images pieuses, les nains de jardins, les faux canaux vénitiens des casinos de Las Vegas, l’art commémoratif du stalinisme, de l’hitlérisme et du fascisme…n’est telle que pour une culture « élevée ». Eco finit par le définir : « Est Kitsch l’œuvre qui, pour justifier sa fonction de stimulatrice d’effets, se pavane avec les dépouilles d’autres expériences, et se vend comme art sans réserves. » Le Camp, sur lequel Susan Sontag a fourni les Notes les plus approfondies (1964), comporte un élément d’extrémisme contre nature (Gaudi), refuse l’axe esthétique bon/mauvais pour se réfugier dans l’expression « affreux à en être beau » et ne peut jamais être intentionnel, reposant plutôt sur une certaine candeur de l’artiste. Quant à l’époque actuelle où l’on voit proliférer des « monstres laids et adorables » comme ET et les personnages de Star Wars, elle vit sans dramatisation la coexistence du beau et laid, célébrant ensemble de beaux acteurs et des chanteurs défigurés par piercings et tatouages.

A la fin de son ouvrage, Eco réaffirme au-delà des différences entre les cultures, les époques et les classes sociales, l’existence de la laideur en tant que telle, irréductible à toute valeur. On risquait de l’oublier au bout de cette Histoire suite à laquelle on ne peut voir d’un même oeil les œuvres et les choses.