Friday, 2 June 2017

AUX SOURCES DE LA TRADUCTION POÉTIQUE






La "sentence orientale" de La Peau de chagrin due à Hammer-Purgstall

Quand passion et rigueur, beauté et vérité font  cause commune        
Pierre Larcher: Orientalisme savant Orientalisme littéraire, Sept essais sur leur connexion, Sindbad Actes sud, 2017, 238pp.
          Voltaire a-t-il lu Le Coran et s’est-il inspiré de quelques épisodes d’une de ses sourates, « La caverne » (al-kahf), pour le chapitre « L’hermite » de son conte philosophique Zadig (1748)? Non seulement nous avons droit, dans le texte de Pierre Larcher, à un répertoire historique des traductions du livre saint en langues consultables par Voltaire, à un état précis et comparé des textes en question, à la piste qui a pu servir de l’un à l’autre…Mais certains éléments mis à jour nous mènent plus loin que la source supposée vers une origine orientale dont la variante coranique n’est qu’une version. Et l’enquêteur de conclure : les histoires circulent librement et se jouent des frontières linguistiques, religieuses, spatiales, temporelles comme des limites du sacré et du profane.
          Cette investigation précède six autres, dont deux inédites. Elles sont classées selon l’ordre chronologique de leur objet. Où Goethe a-t-il puisé le « chant de la vengeance » du poète arabe antéislamique Ta’abbata Sharran qu’il a adapté en quatrains libres dans son Divan occidental-oriental (1827) ? Qui est cet Ernest Fouinet dont Victor Hugo dit qu’il a mis « une érudition d’orientaliste au service d’un talent de poète » et enrichi Les Orientales (1829) d’une précieuse petite anthologie de la poésie arabe archaïque ? Pourquoi la « sentence orientale » de La Peau de chagrin (1831) de Balzac est-elle en arabe alors qu’elle est présentée comme « sanscrite » ? Comment est-on passé du poète ‘Antara à la sîra (geste) de ‘Antar puis à la pièce de Chekri Ghanem (1910) ? Quel crédit donner aux « arabisations » - revendiquées par Aragon surtout en ce qui concerne les temps verbaux- de son écriture, de « Bouée » (1923), poème surréaliste de jeunesse, au Fou d’Elsa (1963)?
Pierre Larcher professeur de linguistique arabe à l’université d’Aix-Marseille,  et surtout l’inégalable passeur de la poésie arabe préislamique  en français, met ici en lumière quelques uns des fondements de ses interprétations sur les plans linguistique et stylistique. Posant des questions précises, en relation avec l’histoire littéraire mêlée à l’Orient et cherchant à y répondre, il déploie une telle érudition et fait montre d’une si ample minutie que l’intérêt de son ouvrage dépasse de loin les sujets abordés et touche aux fondements grammaticaux (la différence entre les systèmes verbaux sémitique et indo-européen…). On y trouve en filigrane l’esquisse d’une histoire de la pénétration de la poésie (et des récits) arabes en Europe et le récit d’un orientalisme à l’assaut de la littérature arabe.  De la collecte des données,  on est allé à la méthode historico-critique. Mais pour faire passer une poésie lointaine dans l’espace et le temps, il faut la « chaleur » d’un Goethe, la sympathie d’un Fouinet… Ce dernier tire profit de « l’étude longue, intelligente, approfondie  de la langue » produite par Silvestre de Sacy et note: « un poète ne peut être rendu que par la poésie, dans quelque langage que ce soit ». Antoine Galland (1646-1715) reste le prototype de ceux qui ont conjugué orientalisme savant et orientalisme littéraire, réunissant les Mille et une nuits et produisant une œuvre de belle qualité.




Larcher ne cesse de s’opposer à la vision que donne de l’orientalisme Edward Said et la juge essentialiste et lacunaire,  s’arrêtant à 2 siècles (19e-20e) et à 2 langues (le français et l’anglais), ignorant des travaux rédigés en latin  remontant à la Renaissance et la dimension européenne de la recherche où les Allemands sont en bonne place. Un Hammer-Purgstall (1774-1856), que Balzac a rencontré à Vienne, a traduit le persan Hafez, le turc Baki, Mutannabbî , Ghazali…Il n’est jamais mentionné par Said alors qu’il est une « interface »  entre les 2 orientalismes et qu’il l’est à l’échelle du continent.
          Dans le septième et dernier chapitre, et comme pour souligner une omission d’Edward Said, pourtant « musicologue reconnu », Larcher esquisse un tableau historique de la présence de l’orient sur la scène lyrique depuis Monteverdi. Après une période de références aux croisades et « croissantades », les « turqueries » s’installent. Suite aux défaites ottomanes (1529, 1571, 1683), les sultans ne font plus peur et le Turc peut faire rire. Les visites d’ambassadeurs sont assez rares pour donner prétexte à moquer les prétentions nobiliaires de la bourgeoisie. Dans L’Enlèvement au sérail (1782) de Mozart, non seulement le « sujet est turc », mais aussi le motif de la musique inspiré de celle des janissaires, avec instruments à percussion ; il est « récurrent de l’ouverture au finale et ‘rythme’ l’opéra.» Mais cette œuvre, à l’instar d’autres, révèle une autre facette de l’époque, la piraterie et la captivité d’Européens « en terre d’islam ». Par la suite, ou le livret authentiquement « oriental » n’accompagne pas une musique « orientalisante » (Abu Hassan, 1811, de Weber), ou les « arabismes » de l’un -marqués par « l’expérience maghrébine » française- répondent aux « arabesques » de l’autre (Mârouf, savetier du Caire (1914) d’H. Rabaud,  ou, comme dans Djamileh (1872) de Bizet se manifeste un « emploi discret de la gamme arabo-andalouse. » Enfin, Le Roi Roger (1926) de K. Szymanowski (1882-1937) a pour théâtre la Sicile médiévale imprégnée de grécité, de christianisme et d’islam ; le rayonnement de cet opéra complexe ne cesse de s’étendre et ses interprétations se succéder.

          On peut regretter certaines assertions de Pierre Larcher qui ne relèvent pas de son domaine propre : « Entre la Grande Syrie et le petit Liban, c’est une troisième voie qui fut choisie : celle du Grand-Liban, dont l’histoire ultérieure devait montrer que c’était la pire… » On peut rejeter sa roideur envers Aragon dont il ne « sait » pas « s’il fut ou non un grand poète »…Mais on ne peut qu’être ravi de l’avoir accompagné dans des enquêtes où il a su conjuguer l’orientalisme savant et l’orientalisme littéraire et montrer combien passion et rigueur, beauté et vérité sont à même de faire cause commune.         

Thursday, 4 May 2017

FORCE DU VOULOIR, PUISSANCE DE LA CLAIRVOYANCE: SAMIR FRANJIEH





GOYA: Lutte dans le sable voulant 


               Quand Samir Franjieh m’appela il y a quelques mois, à l’occasion de  l’hommage que je lui ai rendu après la réception de la légion d’honneur, et paru dans L’Orient-Le Jour (11/10/2016), il commença par dire : « il n’est pas dans l’habitude d’un zghortiote de remercier un zahliote, mais je vais, pour une fois,  déroger à la règle! » Son profil taquin ne démissionnait jamais et c’était un trait propre à lui, avec les amis qu’il ne voyait pas continuellement, de renouer par une plaisanterie qui marquait une vérité et sa caricature, une appartenance et la distance et qui pointait, dans l’assiduité, les origines. Nous nous étions connus, après le cataclysme arabe de 1967, comme appartenant à des groupuscules venus de deux centres chrétiens et cherchant dans la radicalité marxiste un baume aux malheurs et le plus adéquat des instruments de combat. Les voies ne cessèrent de diverger et de se rejoindre, l’étoile de Samir ne cessa de monter dans le firmament beyrouthin et national, et lui de se montrer plus pugnace dans le militantisme et la presse. Bien qu’il fût presque toujours difficile à « attraper », il ne s’abstenait jamais, dans la limite de ses moyens, de prêter main forte aux demandes. Son autorité morale couvrit précocement les protestataires issus des groupes d’allégeance au Régime, et la force de son argumentation lui donnait une place à part parmi les fils des familles et seigneurs politiques.
De la prime période, ce souvenir si propre à son décor social : arrivé tôt dans l’appartement de Samir près du Musée pour être sûr de le coincer, j’y découvre, dans l’attente de son réveil, un Amine Maalouf carré et exalté. Le jeune bey nous reçoit couché dans son lit couvert  d’une large fourrure et, écoutant Amine clamer un article (ou un tract), distribue avec hauteur et naturel ses remarques et corrections.
***
          Il y a peu de temps, lors d’un colloque tenu pour évaluer les accords de Taëf (1989) un quart de siècle après leur conclusion, je modérais un débat auquel participait Samir. Un intervenant de la salle, qui ne manquait pas de corpulence, prit à partie son papier et défendit solennellement  le projet dit grec-orthodoxe de loi électorale. Samir sortit de son calme habituel et défendit avec véhémence la citoyenneté (et non le communautarisme) comme fondement constitutionnel de tout vote. On eut soudain l’impression que le contradicteur prit peur et il se confondit en excuses. Le bey adorait la relation de cette scène et me la fit répéter à Samer. La question demeurait : d’où venait la force de Samir, cette aura qu’il eut d’emblée et qui ne fit que s’affermir?
          Samir Franjieh joignait à une « légitimité » politique (mythique ou réelle) une rébellion profondément justifiée et bien argumentée. Il put par la suite incarner sa communauté tout en combattant « ses » options majoritaires. Au service de ce socle qu’il ne reçut que pour l’élargir et le réinventer, il mit une volonté hors-pair pour imaginer des voies et des issues alors que les embûches et les impasses se multipliaient. Homme d’ouverture et de dialogue attaché à une justice sociale étendue à tous les citoyens (son legs de gauche), il ancra ses buts dans la quête d’un Liban réconcilié et indépendant, libre et démocratique, arabe et méditerranéen. Il ne pouvait faire adopter ses choix, ou faire progresser des solutions, qu’en inspirant une confiance absolue dans son intégrité politique et morale et dans son intelligence aiguë, ce dont il s’acquitta. Son courage politique, comme son courage face à la maladie, mesurent une force prodigieuse.

          Partant après Ghassan Tuéni et Fouad Boutros,  Samir Franjieh emporte avec lui une part du fil d’Ariane qui sert à conduire patriotes et amis dans le dédale libanais.             

Friday, 31 March 2017

GHASSAN TUÉNI, GARDIEN DE LA MÉMOIRE



         

                 


Ghassan Tuéni gardien de la mémoire ? l’affirmation paraît une évidence pour ceux qui ont suivi de près les combats du grand journaliste et éditeur, après la guerre, pour sauver tel immeuble, restaurer telle église, embellir tel musée, rendre à la vie ce festival international ou ressusciter une œuvre oubliée. Elle n’en est pas moins chargée de paradoxes, de ces apories que chérissait le Maître. Nous en évoquerons deux pour simplifier et gagner en clarté. D’abord il est difficile d’imaginer Ghassan Tuéni en gardien tant il était un partisan de l’offensive, homme d’action et d’imagination porté sur l’avenir et cherchant à le modeler, à l’inscrire dans la modernité et le progrès. Ensuite parce que sa mémoire n’est pas une mais multiple à l’instar de tout Libanais et plus que tout autre Libanais. C’est de mémoires au pluriel qu’il faut parler et ces mémoires, loin de se juxtaposer, s’enchevêtrent, se nient, se coordonnent, rentrent dans un ordre, une hiérarchie où la paix et l’équilibre ne vont pas de soi. Essayons de les citer sans prétendre les épuiser : mémoires personnelle, conjugale, familiale, partisane, corporatiste, urbaine, communautaire, religieuse, nationale, humaine…et n’oublions pas que chacune d’elles étend plus d’un domaine sous son aile : les lettres, les arts, les institutions, les pratiques, les événements, les pierres, les langues…
          Assumer  la sauvegarde des mémoires comme activité créatrice, l’investir dans la fidélité à des identités et des amitiés, l’inscrire dans des luttes politiques renouvelées dont l’enjeu est clair et décisif, conserver à chaque patrimoine son signe propre et sa valeur intrinsèque sous l’hégémonie vivante d’un combat pour un Liban démocratique, souverain, uni et pluriel, voilà le projet, ses prolongements et ses nombreuses facettes.
          Un exemple parmi d’autres : Le livre de l’indépendance paru en arabe en 1997, repris en français en 2002. Dans les dernières années du 20ème siècle, le Liban est sous tutelle syrienne et l’indépendance un souvenir estompé et un vœu pieux. Gébran Tuéni qui avait milité les 2 décennies précédentes aux côtés du parti destourien ne joue aucun rôle en novembre 1943, ce qui agace son fils aîné. Qu’à cela ne tienne, le projet prend corps de mettre à la disposition des Libanais un livre mettant en corrélation informations, images et documents capitaux, intégrant les faits dans un récit qui relate les événements depuis les élections législatives et présidentielles qui ont vu Béchara Khoury arriver au pouvoir, Riad el-Solh former son premier gouvernement, prononcer sa déclaration ministérielle et amender la constitution née sous le mandat français en 1926. Ghassan Tuéni (et nous[1] sous sa houlette) rend aux journées de novembre 1943 leurs multiples dimensions sociétales et populaires –certaines largement inconnues-, les inscrit dans le contexte régional et international, sans lui donner la prééminence. La réhabilitation de l’événement avait opéré son retour dans la réécriture de l’histoire, après avoir été écartée un temps par l’école des Annales. Le livre de l’indépendance est un reportage où s’investit un art journalistique ; il est une mise en narration où de nombreux « retours amont » donnent à l’ouvrage la tournure baroque qui est propre au génie littéraire de Ghassan. La remise en chantier d’une date qui restitue aux Libanais leur confiance en leur unité et sa force s’est conjuguée avec son élan naturel de générosité et d’invention. La mémoire a emprunté la voie de l’imagination et de l’action.
          Ghassan Tuéni a veillé sur sa mémoire personnelle. Il a tenu à regrouper, au fur et à mesure,  en livres et fascicules, ses plus importants éditoriaux, toutes ses interventions parlementaires, ses projets ministériels, ses conférences multilingues, et même ses poèmes d’écolier (1940-1943) écrits en français sous l’inspiration de Baudelaire, des romantiques et des parnassiens. Il a relaté sous des formes diverses son itinéraire journalistique et sa vie intellectuelle. Il est scandaleux de voir aujourd’hui paraître des articles à son sujet qui ne font aucun effort pour se reporter à ses écrits. Son activité de diplomate à l’ONU au service de la République libanaise (1977-1982), publique et secrète, a été sauvegardée et est disponible. Elle ne fait pas partie de son legs propre, mais de celui de l’Etat libanais ; elle  restitue à chaque acteur de cette époque cruciale son rôle véritable.
          Sa fidélité à la mémoire paternelle est à noter, consacrant au fondateur du Nahar un  ouvrage très attractif par ses astuces éditoriales et réimprimant en fac similé une année entière d’Al Ahrâr al mussawwara (1926). Sa déférence, il la témoigne aussi aux grands journalistes libanais et à leur tête le couple francophone ennemi, Michel Chiha et Georges Naccache,  éditorialistes de Le jour et de L’orient et partisans de 2 écoles différentes : l’écriture apostolique et le journalisme de combat. Grâce en grande partie à ses efforts, nous pouvons lire en fac similé La revue phénicienne (1919), Phénicia (1938-1939), Al Ma’rad (1921-1936) et nous avons failli lire Al Makchouf , mais le projet se révéla trop ambitieux. Son engagement dans le parti d’Antoun Saadé, dont il affirmait paradoxalement ne pas savoir s’il en était toujours membre, a donné lieu à une de ses plus belles conférences en 2004.
          Sa profonde urbanité beyrouthine, il l’a montrée en défendant le projet d’un Musée pour la ville, en cherchant à rénover et à développer le musée Sursock, en soutenant des livres sur le Cénacle libanais de Michel Asmar et Dar al Fann wa-l-adab de Jeanine Rubeiz. La restauration de la cathédrale Saint Georges du centre ville dans une splendeur probablement inconnue jusque là, la construction de la chapelle Nouriyyé relèvent tout autant de l’attachement à Beyrouth et que de la religiosité profonde de Ghassan Tuéni ancrée dans la grecque orthodoxie. El Bourj, Place de la liberté et Porte du levant que nous avons dirigé ensemble en 2000 et qui fit appel à de nombreux collaborateurs est un chant d’amour à une place où le vivre en commun et les échanges commerciaux et culturels n’ont cessé d’affronter les défis et de s’opposer aux formes d’oppression. Cinq années plus tard, les manifestations de la Place même, désormais scrutée  par l’immeuble du Nahar, mettaient fin à l’occupation syrienne et la mémoire s’appropria l’avenir, ou l’inverse. Nonobstant des faiblesses et les crimes.




          Nous n’avons évoqué sans doute qu’une infime partie de ce que nous devons au grand Tuéni et loin de nous l’idée qu’il fût seul dans ces combats ou qu’il faille occulter leur dimension collective. Reste à dire un mot de ce joyau de l’édition libanaise durant plus de 2 décennies (années 1986-2005), la collection PATRIMOINE conçue comme une Pléiade libanaise pour les poètes et auteurs francophones. Les Œuvres poétiques complètes suivies d’un volume de prose de Nadia Tuéni l’inaugurèrent, joignant l’élévation littéraire, la fidélité amoureuse, l’identité libanaise et la langue de Rimbaud. Dans un format élégant, des présentateurs de qualité s’associaient à des peintres pour souligner la beauté de l’œuvre et aider à la situer. D’autres écrivains suivirent, oubliés, inconnus, méconnus, introuvables : Fouad Gabriel Naffah, Evelyne Bustros, Chékri Ghanem, Fouad Abi Zeyd, Georges Schehadé dont Gallimard n’est toujours pas prêt de réunir la poésie et le théâtre. Il faut lire les lettres adressées par Laurice Schehadé, elle aussi publiée en 2 volumes délicieux, à Ghassan Tuéni pour apprécier pleinement le bonheur qu’amenaient aux auteurs encore vivants de telles publications. Poésie d’Emile Aboukheir clôtura la collection et ce magistrat bibliophile eut droit aux belles illustrations de ses éditions originales en tirage limité. Patrimoine répertorié ? Patrimoine réinventé ? On ne saurait, dans tous les cas, minimiser l’initiative fondatrice. Encore moins ignorer le renouvellement perpétuel : la seconde édition des Œuvres de Nadia en opuscules séparés (2001) est plus probante que la première et le livre d’Emile Aboukheir brille d’un feu somptueux.
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          Ghassan Tuéni était un auteur parfaitement trilingue. Ses principaux combats furent livrés en arabe et c’est dans cette langue que sa pensée eut le plus grand impact. Mais je voudrais, en ce mois de la francophonie et à mes risques et périls, affirmer que la langue la plus proche de son cœur était le français, langue de ses premiers poèmes, de ses premières chroniques artistiques, des recueils de Nadia et des Fleurs du mal. Je crois qu’elle lui accordait, jusque dans l’écriture politique et historique, une relative distance apaisante dont le privaient le pragmatisme anglo-saxon et les nécessités du pugilat arabe. Wallahou a‘lam, disaient les chroniqueurs.       



[1] Nawaf Salam et moi même sont les coauteurs du livre.

Friday, 3 March 2017

PALESTINE SECULAIRE ET ININTERROMPUE




Yajûr Copyright Bruno Fert


Bruno Fert, texte de Elias Sanbar: Les Absents, Le bec en l’air, novembre 2016. Bilingue français/anglais.
Les absents de Palestine sont-ils encore présents sur la terre de leurs ancêtres, de leurs parents, d'eux mêmes en tant que déplacés, réfugiés, propriétaires d'un legs culturel ? Voilà ce que les 40 superbes photos de Bruno Fert parviennent à montrer avec délicatesse et magnificence, comme si la pudeur peut seule affronter l'ampleur du crime commis et qui ne cesse de se perpétuer et de s'étendre, comme si la beauté des lieux montrés, de leur représentation est seule digne du sujet, de l'enjeu. La retenue est partout: dans la mise en pages, dans le corps typographique prêté aux noms des lieux face aux photos, dans la place donnée in fine aux textes, dans la couverture noire où les poinçonnages bleus sur la carte signent les positions embrassées parmi mille autres jamais totalement perdues... Elle l’est essentiellement dans la vérité des images guidées sans artifice, sans exagération, sans souci de pureté ou d’inquisition, mais l’œil nu, amoureux et scrutateur. 
Que les paysages soient désormais rendus à la nature comme à Sirîn ou à Dayr al-Shaykh,  que les édifices d'avant l'exode soient religieux, politiques ou sociétaux, délabrés ou dressant leur belle architecture, que les pierres soient blanches ou les végétations vertes et fleuries, qu'on soit proche de la modernité israélienne ou éloigné d'elle,  ou encore livré à ses vacanciers, déchets et bouteilles vides, que de nouveaux mariés s’infiltrent dans les ruines d’un château (Majdal Yâba) ou que des pierres tombales se trouvent bousculées…c’est toujours cette vie historique séculaire et ininterrompue qui parvient à respirer dans la lumière éclatante, brumeuse et nocturne de la terre de Palestine. Comme le note l’écrivain israélien Yehonathan Geffen cité par Elias Sanbar: « Cela fait un moment que je sens que cette maison ne m’appartient pas. Mais dernièrement, un autre sentiment est venu s’ajouter au premier, je sens que quelqu’un vivait dans cette maison avant que nous y venions. »  Loin d’être un album de nostalgie,  ce livre authentifie l’affirmation, la présence et l’espoir.


Pour être limité dans ses pages, le texte de Elias Sanbar va à l’essentiel tout en sauvegardant à son itinéraire la liberté de la randonnée sémiotique (rails, cimetières et fantômes). L’érudition ne se fait jamais lourde, la passion du territoire est toujours déférente, la remarque pointue. Les notes historiques sur les villages expulsés en 1948, succinctes et précises, jettent les lumières indispensables. Le gai, tragique et sensuel savoir se cueille aux sites saisis.    

UNE FRESQUE HILARANTE DE L’ADMINISTRATION JUDICIAIRE








Paul Audierne: Passage à travers le décor, Bada’e’, Beyrouth, 2016, 244pp.
          La naissance d’une maison d’édition à l’ère de la crise du livre est un acte de courage et de confiance. Il demande à être salué ainsi que son maître d’œuvre, notre ami Chibli Mallat dont le patronyme apparaît comme propriétaire d’un immeuble voisin de la colonne Vendôme dans le roman de Paul Audierne. L’auteur publié réitère-t-il une tradition des peintres de la Renaissance ? Foin des suppositions et appuyons le choix judicieux de l’éditeur.
          Le récit relate les 6 journées de 2 personnages, le narrateur Henri Heim et son ami Paul Crochet. Le choix des dates est perspicace puisqu’on va du mercredi, en pleine semaine de travail, au lundi « jour de la vérité » en passant par un week-end riche en péripéties. Le tout dans un Paris hivernal et mondialisé. Les 2 hommes sont liés depuis l’école primaire de Lyon et exercent des fonctions proches au ministère de la justice, le second administrateur civil, le premier attaché principal d’administration centrale (APAC donc, acronyme « entre ‘apache’ et ‘attaque’, ‘sorte de plancton’ nécessaire à ‘l’écosystème’ des administrateurs et magistrats). « Nous nous parlions sans parures ou peintures de guerre, même si Paul avait parfois la tentation de ressortir le petit sceptre d’énarque qu’il gardait dans la manche lorsque l’échange tournait à son désavantage ». Ils sont sous la garde des Sceaux dont la fonction s’est enrichie de la sauvegarde des libertés fondamentales et des droits de l’homme. Leurs tropismes les mènent à d’autres champs d’élection. Henri est peintre depuis sa fenêtre et vit avec son chat noir Blanchette, Paul est l’auteur de Jardins secrets, ouvrage publié à compte d’auteur et dont « l’érotisme floral avait le goût du navet. »
          Les réminiscences ne manquent jamais à notre lecture : nous sommes tantôt dans Rear Window de Hitchcock, tantôt dans l’Ulysse de Joyce, tantôt dans une œuvre  de Le Carré centrée sur une supercherie (avec un assassinat suicide), tantôt dans le fait divers et le vaudeville, tantôt dans un Céline féroce éreintant la vie quotidienne, tantôt dans un Tchékov juxtaposant banal et tragique,  …Mais surtout nous jouissons d’une veine rabelaisienne et nous sommes mis face aux Hommes de Justice de Honoré Daumier réinstallés au XXIème siècle. Non pas le monde des tribunaux et de l’avocature, mais celui des commissions aux noms et sigles barbares et ridicules (DGRHEEP pour la direction générale des ressources humaines, de l’efficience, de l’expertise et de la performance, OSTRAJUS (‘une sauce, un légume ?’), le progiciel Pénélope, la mission Artémis…) et qui brillent par leur inefficacité, leur logomachie, le temps et les énergies qu’elles font perdre. Elles fabriquent des « écureuils » qui « pédalent avec passion dans la roue », des dépressifs et servent aux ambitieux pour gravir l’échelle.
          Dans ces institutions, comme dans leur famille, nos héros sont « à double fond ». D’une part, le ‘décor’, la ‘scène, le ‘personnage de fiction’ ; d’autre part, la vérité, le prétendant à l’amour et à la création… «Mais ce monde clandestin ne communiquait pas avec la scène. Faute de pouvoir émerger…il demeurait à peine plus qu’un fantasme. » Pour être trop intellectuel, le titre couvre bien les aventures et mésaventures du livre : Passage à travers le décor.
          Audierne se donne à cœur joie au ludisme du verbe. Son vocabulaire est riche. Ses personnages ont des noms tordants : Lehardi, Pantalucci, Gegenberg, Karim Achouche, Blase, Derage-Gagnon…la mère libanaise du narrateur s’appelle Waha. Le jeu de mots est partout, les phrases bien martelées : « Le suicide [d’une fonctionnaire] redonnait à chacun un peu d’entrain, pour ne pas dire un peu de vie. » Les pages regorgent de réflexions sur divers sujets : le droit d’aînesse, le vaudeville, la pingrerie (« le spectacle de la pingrerie, surtout quand elle est honteuse, a quelque chose d’obscène… »), l’amour propre, l’amitié («seule l’amitié libère de soi- même, autant dire de tout »)…
          Mais outre la description hilarante de l’administration judiciaire, ce qui donne au roman son tonus et sa richesse, c’est la description de la vie parisienne et l’art consommé de construire des conversations. Nous ne cessons d’assister à des scènes rituelles (déjeuner à la cantine, vernissage…) et surtout nous sommes perpétuellement en train de traverser Paris en métro, en bus, à pied. Chaque moyen de locomotion est sujet à des descriptions où l’observation et le fantasme se mêlent, où la drôlerie, la méchanceté et la justesse font cause commune. Les conversations, leurs sous entendus, leur dit et leur non dit, leurs stratégies sont menés avec maestria.

          En dépit d’un intellectualisme omniprésent, quelques longueurs et l’étroitesse sociale du milieu décrit, l’ouvrage est libérateur et mérite le plus large lectorat. 

Friday, 3 February 2017

INITIATION A KANT






Luc Ferry: Kant, une lecture des trois “critiques”, coll. «Collège de philosophie», Grasset, 2006, 375p.


A peine fermée la parenthèse de ministre de l’éducation nationale (2002-2004), Luc Ferry commet deux ouvrages qui s’inscrivent dans la droite ligne et l’approfondissement de son activité de pensée antérieure. D’une part, un Apprendre à vivre, Traité de philosophie à l’usage des jeunes générations (Plon), une excellente incitation à assumer son destin par l’exercice libre de la philosophie et d’autre part, une monographie consacrée à Kant (Grasset), dont il est le co-traducteur des Œuvres à La Pléiade et  qui lui sert  de caution et de référence : « peut-être le plus grand d’entre tous ». Plus d’une affinité relient les deux livres. Le second prolonge les visées du premier : « Il est impossible d'entrer vraiment dans la philosophie si l'on ne prend pas le temps de comprendre en profondeur un philosophe.» Les vertus pédagogiques de l’un et de l’autre sont patentes. Le philosophe de Königsberg ouvre, par ailleurs, la modernité a-cosmique et a-religieuse dans laquelle Ferry cherche à penser : l’ordre du monde n’est plus donné, il est à construire ; la nature n’est pas bonne en soi et les hommes doivent édifier par leur liberté un « Règne des fins » autonome.
Qu’importe que le livre sur Kant reprenne  et restructure plusieurs passages  des oeuvres antérieures de Ferry en leur ajoutant des développements inédits, l’essentiel est son propos : une « initiation » (Einleitung) à un philosophe majeur, voir à un « moment » déterminant de la philosophie occidentale. Celle-ci consiste à proposer au lecteur un ensemble de fils conducteurs pour pénétrer dans l’oeuvre, y puiser des idées « géniales » et l’aider à penser par lui-même.
L’ouvrage se divise en trois parties. La première et la plus longue introduit à la lecture des trois Critiques. Occupant la moitié du livre, elle s’attelle à une tâche « modeste et laborieuse », l’explication et la rend prenante non seulement en la sauvant de l’écueil des lieux communs mais par la maîtrise des problèmes, la clarté de l’énoncé, les comparaisons et tableaux historiques, voire le recours à des exemples volontiers anachroniques. Il n’est pas exagéré de suivre l’auteur dans son affirmation qu’un lecteur non spécialiste peut, moyennant  un certain effort intellectuel, entrer par cette voie dans le domaine kantien.
Cette première partie de l’ouvrage trouve son complément dans la troisième et dernière : une vue d’ensemble du système de Kant, ce qu’il nomme l’Architectonique, et juge aussi achevé et indépassable que Hegel  le sien. A la suite d’autres (Rousset, Cohen, Heidegger…) envers lesquels il reconnaît sa dette, Ferry essaie d’articuler les 2 parties de la philosophie de Kant (systèmes de la nature et de la liberté) avec ses 3 Critiques et ses 4 questions (Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ?) Suit en second volet un chapitre final où pour saisir le rapport entre Droit et Histoire dans la pensée politique de Kant, l’auteur part des réflexions de ce dernier sur la Révolution française. Démêlant les prises de position des divers philosophes idéalistes allemands, il montre l’attachement de Kant, et du vieux Hegel, aux résultats de la Révolution qui souleva partout l’enthousiasme tout en condamnant sans réserve son processus « rempli de misères et d’atrocités ».
Entre les 2 parties explicatives et éclairantes du livre s’intercale une partie interprétative consacrée à « la chose en soi » (distincte du phénomène senti et pensé) que Kant estimait être le problème le plus difficile de toute la philosophie moderne. Pour être les plus ardues de l’ouvrage, ces pages n’en proposent pas moins une lecture de la cohérence de la première critique.
Un professeur de philosophie ne peut que se réjouir de la parution d’un ouvrage qui embrasse avec une telle maîtrise et une telle clarté l’ensemble de la pensée kantienne. Il est heureux non seulement pour ses étudiants mais pour lui-même : désormais, il peut énoncer avec une plus grande facilité la théorie du schématisme, mieux saisir comment l’éthique kantienne se déduit littéralement de l’anthropologie de Rousseau, expliquer d’une manière simple l’accord libre et imprévisible de l’imagination et de l’entendement dans l’art, méditer sereinement « l’élargissement de l’objet » qu’opère « l’esprit » en établissant des rapprochements entre éléments éloignés et différents et qui correspond aussi, Kant dixit, à un « élargissement du sujet »…Il peut certes regretter telle ou telle lacune, rester sur sa faim sur une question insuffisamment approfondie ou non convaincante, mais le bilan est globalement positif et Luc Ferry en consacrant à Kant un tel ouvrage répudie définitivement les accusations de « divertisseur », de « médiatique essayiste » …portées contre lui.

Plus loin encore : en appuyant sa philosophie, c'est-à-dire sa quête humaniste et démocratique d’un « salut sans Dieu », sur la notion de « pensée élargie » élaborée, pour le champ de l’art, dans la Critique du jugement (« penser en se mettant à la place de tout autre »), Ferry se retrouve avec d’autres (Habermas, Rawls) dans la postérité de cette idée. Mais il donne par là une assise judicieuse à sa réflexion et puise dans  la créativité incessante de la pensée de Kant.   

1/2/2007 

QUAND LA CRITIQUE PARTICIPE DE LA BEAUTÉ DU MONDE







Jean Starobinski: La Beauté du monde, La littérature et les arts, Edition établie sous la direction de Martin Rueff, Quarto Gallimard, 1344 pp, 2016.

Starobinski réclame, comme Baudelaire, « la difficile alliance de la singularité passionnelle et de l’élargissement de la vue »
Jean Starobinski est-il « le plus grand critique littéraire de la langue française au XXe siècle » comme l’écrit le directeur du présent ouvrage Martin Rueff,  poète et penseur ? Sans prétendre à l’érudition nécessaire pour confirmer ou infirmer une telle affirmation, nous pouvons dire que les nombreuses études de ce livre volumineux, opera loin d’être minora puisqu’elles épousent la forme rituelle de la majorité des écrits de l’auteur, ne peuvent qu’induire dans ce sens, tant ils sont instructifs et profonds.
Starobinski est né à Genève en 1920 de parents juifs polonais. Il eut, sur les traces paternelles, une double vocation, celle de médecin-psychiatre et de critique écrivain, fréquentant 2 universités, mêlant 2 carrières. Celui auquel Eugenio Montale aurait consacré un poème l’appelant Il Ginevrino (le genevois) fréquente alors Marcel Raymond, Albert Béguin…Durant la guerre, la venue de P. J. Jouve, son salon où critique, poésie, musique se rejoignent dans l’amitié et l’intensité de la parole, ainsi que la multiplication de publications et de maisons d’éditions françaises bénéficiant de l’expression libre et échappant au fascisme font de la cité suisse un fervent foyer culturel. La configuration d’une École de Genève se perpétuant de Thibaudet à nos jours est loin d’être un mirage. « Un homme se définit, entre autres, par l’espace des amitiés dont il est entouré. C’est par là qu’il marque sa différence, sa solidarité. »



Pierre-Jean Jouve


Dans le domaine médical, Starobinski s’illustre par sa recherche critique et clinique sur la mélancolie, élargissant le domaine étudié et remettant constamment en question la discipline par la philosophie, la psychanalyse, la Daseinsanalyse, la littérature …Partant d’Hippocrate et de Démocrite, il traverse Burton et Freud pour parvenir à l’expression artistique dans l’œuvre de Madame de Staël, Baudelaire, Jouve. Si le terme a survécu tout au long des siècles, ses significations changent ainsi que les pratiques dans lesquelles il s’insère. Dans le domaine des lettres et des arts, Starobinski instruit principalement l’histoire des Lumières. Il renouvelle sans fin la connaissance de Rousseau (tout en étendant sa réflexion à Montesquieu et Diderot) et se donne pour tâche de «déchiffrer le rapport complexe d’un art en cours de libération et d’une réflexion exigeante qui cherche à le comprendre, à le guider, à l’inspirer… Ce siècle [le XVIIIème] se voulait libre pour la chasse au bonheur comme pour la conquête de la vérité. Libertins et libertaires. » (L’Invention de la liberté, 1700-1789, 1964) Cette mission, il la mène dans les lieux mêmes de l’invention : l’expérience de l’espace, le style rocaille, la fête, les prisons de Piranèse où la liberté finit par se nier…
 La centaine d’études (1946-2010) réunies dans La Beauté du monde se nourrit des deux veines mais naît de sujets propres : ce n’est ni tout à fait le même auteur, ni tout à fait un autre. Elle couvre un vaste domaine littéraire qui va d’Homère à Kafka, Celan et Jaccottet et lui adjoint deux autres : la peinture et la musique, « Regarder » et « Écouter ». Dans l’article « Guardi, Tiepolo, Sade », par exemple, Mozart et ses opéras sont les invités de marque ; dans un autre, l’attachement à Alban Berg et Mahler est montré chez Jouve et Bonnefoy. Le critique donne un rôle prééminent à la poésie, ce qui est non fréquent chez ses collègues de la deuxième moitié du XXème siècle.
 Son auteur de prédilection est évidemment Baudelaire qui a défini « le principe de la poésie » comme « l’aspiration humaine vers une beauté supérieure » ; elle surpasserait l’opposition de la passion et de la raison, de la beauté et de la vérité. L’unité et l’originalité de l’œuvre entier, poésie et prose, sont mises à jour. Quinze études lui sont ici consacrées, une approche fragmentaire mais continuelle. Non seulement Starobinski approfondit la connaissance de Baudelaire, le poursuit à travers brouillons et champs, complète ou contredit des commentaires célèbres dont il a été l’objet (W. Benjamin, Lévi-Strauss et Jakobson…), mais il fait siennes ses approches critiques, prolongeant sa quête dans d’autres domaines esthétiques, particulièrement la peinture et la musique. « La critique, tel qu’il (C. B.) la souhaite, sera un rameau de l’art même ; il réclame la difficile alliance de la singularité passionnelle et de l’élargissement de la vue. »



BAUDELAIRE

Remettant la main sur « Les chats », Starobinski poursuit le thème du félin domestique dans d’autres poèmes des Fleurs du mal, en repère les incidences psychologiques (l’intimité avec la mère) puis les mène jusqu’aux commentaires sur l’art de Delacroix («  c’est l’infini dans le fini ») et de Wagner (« la sensation de l’espace étendu jusqu’aux dernières limites concevables »). Dans l’étude du poème « Je n’ai pas oublié », il est heureux de signaler « que ce texte échappe à la désertification qu’introduirait le souci exclusif de l’autoréférence ».
La tentative d’énumérer tous les enrichissements de l’œuvre  de Starobinski (très bien présentée et située dans ce volume Quarto) est sans doute superflue tant ils sont nombreux sur le plan conceptuel (« la relation critique », « l’œil vivant ») comme dans les bonheurs de l’écriture, simple et dense, et des textes, frais et innovateurs. Et comme on est ravi de retrouver nos affinités dans les siennes.

Friday, 6 January 2017

LES EAUX MÊLÉES DE LA LITTÉRATURE ET DE L’ESPIONNAGE











John Le Carré: Le tunnel aux pigeons, Histoires de ma vie, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Seuil, 2016, 368 pp.
A l’instar du M. Arkadin d’Orson Welles, David Cornwell alias John Le Carré envoie des détectives fouiller dans son passé et celui des siens.  « Je suis un menteur, leur expliquai-je. Né dans le mensonge, éduqué dans le mensonge, formé au mensonge par un Service dont c’est la raison d’être, rompu au mensonge par mon métier d’écrivain. En tant qu’auteur de fiction, j’invente des versions de moi-même, jamais la vérité vraie, si tant est qu’elle existe. »  Ce texte figure dans l’un des derniers chapitres du livre  consacré à la vie de l’auteur, et où il nous a averti d’emblée que sur certaines questions intimes, il ne veut jamais écrire. N’est-il  pas donc  légitime de se demander si le cours des événements rapportés est une longue mystification ou une opération d’exfiltration littéraire ?
Comment sortir du paradoxe du menteur ? Ce qui plaide pour l’opposé des aveux précédents pris dans leur  globalité, c’est la distance mise entre l’écrivain et les événements, le regard critique et digne  posé sur les hommes, l’humour dont il est fait preuve à l’égard de soi. C’est aussi et surtout la hauteur morale et politique à laquelle Le Carré ne cesse de s’élever dans ses récits et analyses et qui s’est manifestée, de plus en plus, dans ses romans. Des angles ont pu être arrondis ou exagérés, des ajouts et des manques figurer, une vision singulière parfois se donner libre cours, le témoignage n’en reste pas moins probe et probant. L’auteur a évidemment veillé à produire une œuvre attachante et celle-ci n’en a pas moins ses exigences. « L’espionnage et la littérature marchent de pair. Tous deux exigent un œil prompt à repérer le potentiel transgressif des hommes et les multiples routes qui mènent à la trahison ». En deçà des activités adultes, « la tromperie et l’esquive » sont déjà dans l’enfance comme « armes », en tout cas le furent dans la sienne. En filigrane de l’autobiographie, on trouve un art poétique ou l’inverse.
 David Cornwell naît en 1931. A 25 ans, il fait partie du MI5, le service intérieur du renseignement britannique dont la principale activité est, au milieu des années 1950, d’espionner un parti communiste sur le déclin et d’en « cimenter » les membres par ses informateurs, écrit-il ironiquement. Il reconnaît avoir eu en les supérieurs du Five les plus exigeants et les plus pertinents des éditeurs avec en marge de ses rapports : « redondant », « supprimer », « justifier », « sens ? »…En 1961, il passe au MI6 (renseignements extérieurs), où sont démasqués, l’année même, George Blake (des centaines d’agents trahis et d’opérations grillées avant leur lancement) puis peu après Kim Philby, espion russe depuis 1937, et ancien patron du contre-espionnage du Service. Nommé diplomate à Bonn, capitale de l’Allemagne fédérale et y passant 3 ans à sillonner le pays tout entier, il est sévère pour les années Adenauer (1949-1963) qui ont laissé les survivants plus ou moins impliqués dans la politique hitlérienne dans les postes de l’administration et du renseignement, mais avoue que ses prédictions pour un virage plus à droite de la RFA ont été démentis. Les Allemands auront connu, en une même génération, le nazisme et le communisme.
En 1963, son roman L’Espion qui venait du froid signé John Le Carré le propulse sur le devant de la scène. Il devient un « transfuge littéraire » sur les pas de Graham Greene qu’il admire et respecte et qui, dans ses « vaines » tentatives pour conjuguer communisme et catholicisme, fut toujours loyal à son ami Philby. Quand votre mission dans la vie est de gagner des traîtres à votre cause,  vous ne pouvez vous plaindre quand votre ami a été recruté, affirme l’auteur. Les agences de renseignement  devraient-elles se réjouir des déserteurs qui auraient été traîtres s’ils n’avaient pas écrit ?  Pour Le Carré, la mission est de « sonder l’âme d’une nation » à travers ses services secrets.



Richard Burton dans L'Espion qui venait du froid de Martin Ritt

Le Service lui en voulut de décrire ses agents dans L’Espion comme des brutes, des assassins  et des incompétents. Mais il s’en trouva un haut gradé pour qualifier l’opération mise en marche dans le roman « de la seule… d’agent double qui ait jamais marché ». Rendant visite au siège du renseignement en Bavière 10 ans après la réunification de l’Allemagne, Le Carré note  que tous les services d’espionnage se créent une mythologie mais que les Britanniques demeurent champions en la matière.
Le Tunnel aux pigeons est principalement tissé d’anecdotes suaves, bien choisies, ancrées dans leurs contextes, narrées avec humour et commentées avec bon sens, hauteur, sobriété et finesse. Elles jettent des lumières sur les divers milieux et les diverses personnalités  fréquentés ou simplement croisés. Le diplomate, l’espion, l’écrivain, l’auteur porté au cinéma, l’enfant, le fils, le collégien produisent tous leurs souvenirs. Le Beyrouth du début des années 1980 a droit à 4 chapitres et l’on assiste à un nouvel an avec Arafat et à une nuit pittoresque à l’hôtel Commodore. Le « sublime et imprévisible » Richard Burton, le « vaillant et amer » Martin Ritt, Alec Guinness avec ses fines observations et « sa franche camaraderie », Stanley Kubrick et ses manies font l’objet d’esquisses judicieuses. Les personnes, institutions, agglomérations du vaste monde, là où le romancier a puisé ses héros et ses atmosphères, sont montrées. Parmi les anecdotes les plus amusantes,  celles où le prestigieux auteur est invité par les grands de la politique pour impressionner et où il découvre qu’il n’est ni repéré ni connu ; celles aussi où le journaliste qui l’interroge ne l’a pas lu ou le considère comme un écrivain de second ordre, mais tient à son avis sur son premier tapuscrit.


John Le Carré et Alec Guinness interprète de Smiley 

Les histoires ne sont pas relatées dans l’ordre chronologique, mais la narration révèle, par sa séduction, une maestria somptueuse. Le portrait du père, fictionnel dans Un pur espion (1986), est gardé pour la fin. « Un escroc de haut vol doué du terrible don d’inspirer l’amour aux hommes comme aux femmes ». Là est peut-être la clef de la vie et de l’œuvre, s’il en est une.    

         

LE PHILOSOPHE DE CAMBRIDGE À LA PORTÉE DES NON-INITIÉS






Rola Younes: Introduction à Wittgenstein, Collection Repères, La Découverte, 2016, 128 pp.
Que la collection Repères des éditions La Découverte consacre un volume à un philosophe, que celui-ci soit l’hermétique ou difficile  Wittgenstein rebelle aux vulgarisations de sa pensée, que l’Introduction soit d’une louable clarté et de grande utilité, que l’auteure en soit la libanaise Rola Younes, enseignante à l’USJ, voilà qui ne peut que ravir.
Après un premier chapitre bien fourni sur la vie, les lectures, les relations (Russell, Moore, Keynes), les écrits de Ludwig Wittgenstein (1889-1951), Younes combine approches chronologique et thématique en divisant son ouvrage en 2 parties de 2 chapitres chacun. La première concerne le premier Wittgenstein, celui du Tractatus logico-philosophicus (1921) et les effets de sa pensée sur l’éthique, la religion et l’esthétique.  La seconde le Wittgenstein des Recherches philosophiques (1953) et les conséquences sur l’épistémologie de quelques disciplines(anthropologie, psychanayse…). Des encadrés sur certains points (le suicide comme problème éthique, son rapport au Cercle de Vienne, la religion dans sa vie personnelle, son altercation avec Popper en 1946…) tirent l’ouvrage du coté du vécu.
Précise dans le détail, l’auteure contourne le débat des écoles wittgensteiniennes qui insistent soit sur la rupture soit sur la continuité du philosophe de Cambridge : il aurait d’abord proposé une théorie métaphysique de la connexion entre le langage et le monde puis se serait contenté de décrire les pratiques linguistiques réelles. Son exposé introduit à une meilleure intelligence de propositions sibyllines comme : le monde est « la totalité des faits, non des choses » ou « ce qui peut être montré ne peut être dit »…L’éthique, l’esthétique, Dieu ne peuvent être objets de « propositions » parce qu’elles relèvent de ce qui est « supérieur » au « monde » de « ce qui arrive ».
En conclusion, Younes, à la suite de Bouveresse, montre que Wittgenstein, contre Deleuze,  répond au critère deleuzien de la philosophie : la création de concepts. L’Introduction à plus d’un titre mérite d’être lue.     

Saturday, 31 December 2016

فسحة إهدن الحلوة

           



مقدمتي لكتاب تيريز دحدح الدويهي "بين النعاس والنوم" الصادر عن شرق الكتاب، بيروت، 2016


           تأخذك قراءة نصوص تيريز دحدح دويهي، فتكتشف فيها عالماً لا يختلف كثيرا عن عالمك، لكنه مرسوم السمات، واضحها، غير قابل للإمتزاج أو المقارنة. عالم يقوم على ثنائيات: أهدن وزغرتا، البلدة وطرابلس، الماضي والحاضر، الرجولة والعواطف الحميمة ، الطفولة والكهولة، القديم والجديد، الحدّة والطيبة...لكنه عالمٌ له تآلفٌ خاص به يتولّد منه، ويتولّد مما أودعته فيه الكاتبة من حياتها وفنها ومزاياها بدون ادعاء أو تكلّف.
تتسآل: ما هوية النصوص هذه؟ هل تدخل في باب الوصف أم الذكريات أم الوجدانيات أم المرويّات أم التاريخ ؟ ما سرّ هذه البساطة وأين يكمن سحرها؟ وتجد نفسك مرغماً على الإقرار بأدب خفيّ ظاهر في كتابة أقرب ما تكون إلى الشهادة. هنا، حقاً، مجموعة من الشهادات عن الذات والأهل والأقارب والتقاليد. عن المدرسة الداخلية بين بساتين الليمون على طريق الميناء. عن "الفعالة السوريين" وتشرّدهم وقصص حبهم وأشكال تعاونهم... شهادات تشهد دقّتها على أمانتها، وعاطفتها على صدقها، ومروياتها ومكنوناتها على نبلها وترفّعها. يُختصر أدب الكاتبة  كله في كلامها عن الكبّة الزغرتاوية:  "تبتعد عن الإسفاف في المطيّبات من غير البصل والبهار، قليلة العناصر، أنيقة".
ليست النوستالجيا ما يملي على تيريز كتاباتها، بل تعبق النصوص بها، تجدها في الزوايا وفي القلب،  إلا أن الغلبة للعيش.  ما زال الماضي حاضرا في الوجدان والعادات، وهو ما قام الحاضرُ عليه. لكن الحاضر، بما هو حركة ودفق، تصميم وتشدّد، آفاق مفتوحة وملذات ودموع،   يضمّ الماضي إليه ويتوسّع به. يفيض الحاضر بالمهمات، فيستحوذ أبعاد الزمان كلها. " ليست المرة الأولى التي أسمع فيها هذه القصّة. لكنني أدركت اليوم ومتأخرة، ربما، أني أسمع قصّتي أنا".  مشيئة القدرة في التأليف تعكس مشيئة القدرة في الحياة اليومية وتشكل لها امتداداً.
ترسم لك المقالات الواحدة تلو الأخرى لوحة تاريخية لأجيال ثلاثة، فترى الصعود الاجتماعي لأبناء بلدة في جبل لبنان الشمالي. تلمس بالإصبع الكدّ والجدّ والعمل على الذات. تشهد التفاصيلُ الدقيقةُ والغنيةُ على صدق الشهادة، فلا مكان للتبجّح ولا إرادة للترويج الإيديولوجي. نشأ المعلم عساف في بيت ينام فيه تسعة أولاد على أربع فرشات "شقع" تُفرش في الليل وتُلفّ في النهار.لم يترك والده جِرس اللباس "العربي": الشروال واللبّادة . عمل عساف مكاريا ومقصّباً للحجر ثم انتقل إلى البناء وتنفيذ المشاريع الحكومية بمهارة الطوبوغرافي الجامعي وأصر على تعليم أبنائه "العلم الكافي" عند "الأجانب"  وأوصلهم إلى جامعات الطب وغيرها  .
       "ما سرّ هدوئهم؟ كيف السبيل إليه؟ مرّت بهم حرب "الأربتعش" والحرب الثانية وحوادث      زغرتا من أولها إلى حادثة إهدن في آخر أيامهم، إلى الفقر والتعب المضني والسعي الدائم وراء اللقمة المغموسة بعرق الجبين. رضوا بقسمتهم في هذه الدنيا وأمنوا لربّهم يوزّع بالعدل في دنيا الحقّ. لا عجب أني اكتفيت بصورتهم دون صور سائر القديسين!"
لا يقع قارئ الكتاب فيه على صعود الأجيال وحسب ، بل يجد داخل طيّات صفحاته  صورة حية لكل شخصية من الشخصيات ولأساليب تعاملها ولقصص عشقها وتديّنها ولأنواع ظرفها ونكاتها. وأي وصف هذا لمرض الألزهايمر بمراحله الصعبة؟ وأي مقارنة هذه لأنوثتين وشيخوختين!
وفي الشهادات إطلالات اتنوغرافية محبوكة بالسرد حبكاً عفويا وتطلّ على دُنى غابت بسرعة وعلى معتقدات وممارسات سُجل لها البقاء. " إهدن بتمجّد اسم الخالق".
تقرأ نصاً لتيريز دحدح  دويهي يدور حول موضوع، فترتحل مغتبطا من لقطةإلى أخرى، من التفصيل إلى اللوحة، من الذاكرة إلى الإحساس، من الواقعة إلى التحليل، من المشاهدة إلى الانفعال، من الأسطورة إلى التاريخ ... كأن عالمها عالمٌ من المرايا ينعكس عبره الخارجُ في الداخل والداخلُ في الخارج وقد تلوّن كلاهما بأقاويل الأهل وأرائهم وبالتراث.
تغادر الكتاب فلا تغادرك العطور والدروب، ويبقى الغسيلُ المنشور باتقان على حبل بين شجرتي الأسكدنيا والليمون عالقا في مقلتيك. وتبقى أمنيتك أن يتربى النشءُ الصاعدُ على هذه الشهادات.

جديتا في 4 أيلول 2016
          
                                                     فارس ساسين