Thursday, 2 April 2020

DEFRICHEMENT PERSONNEL DE LA LITTERATURE MONDIALE






Charles Dantzig: Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, Grasset,  2019, 1248pp.
          L’égoïsme et la lexicographie semblent convenir à Charles Dantzig. Quatorze ans après son volumineux Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005, 968 pp), il publie un autre de la littérature mondiale encore plus volumineux. L’abécédaire ne restreint pas la liberté, la revendication de l’égoïsme lui donne ses lettres de créance et une certaine immunité contre les critiques. Le passage à l’universalité élargit l’horizon surtout qu’il s’accompagne d’une vaste étendue historique allant d’Héraclite à Susan Sontag, va au-delà des genres pour saisir Platon, Machiavel, Nietzsche… Mais on peut compter sur les lectures de l’auteur, ses voyages, sa culture artistique pour relever le défi. Lui reproche-t-on d’avoir ignoré les lettres arabes anciennes et modernes, de n’avoir mentionné des Persanes que l’histoire d’Ali-Baba, le voici qui cite longuement la mu‘allaqa (suspendue) du poète préislamique Tarafa pour y déceler l’une des plus grandes œuvres du monde.
          Il est difficile de venir à bout du livre de Dantzig non seulement en raison du nombre des pages, mais aussi de la variété des littératures (italienne, allemande, anglaise, hispanique…), des entrées (auteurs, livres, personnages, concepts importants ou récréatifs). Une lecture méticuleuse pourrait relever les constantes qui commandent l’énorme corpus et s’expriment de différentes manières. L’aversion de l’auteur aux qualificatifs inutiles, l’attention portée à la ponctuation, aux adverbes, aux conjonctions… composent un art d’écrire antécédemment affirmé : «Presque chaque fois qu’on écrit mais, ou, et, donc, or, ni, car (mais aussi parce que ou c’est pourquoi) dans une phrase, et toujours quand c’est en début de phrase, on peut les supprimer, faites le test. » Cette prescription générale s’accompagne de techniques régionales (roman, conte…)  et même d’un art d’éditer (Ce qui aurait manqué à Joyce pour Ulysse).  Kafka ne figure pas comme entrée indépendante, mais vous le trouvez comparé à Nabokov, Tchekhov pour l’élever ou l’amoindrir.
          Si on procède pour la lecture du Dictionnaire en partant de son plaisir propre comme le fait l’auteur, on commence par les articles sur les œuvres aimées et appréciées. On tombe sur des points de vue hautement dépréciatifs. Les Hauts de Hurlevent est « trop fastidieux, trop réitératif » sans scène brillante, phrase complice, surprise ou délice. Dans L’Amant de Lady Chatterley, « rien d’érotique », nulle bienséance, roman « d’apparence  naturaliste », « à thèse », ses personnages supposés sympathiques sont antipathiques et l’inverse. « Il est le contraire de ce qu’a accompli Lawrence, fils du peuple monté aux duchesses(…) » De T. S. Eliot, « il émane une raideur froide, gélatineuse. Elle vient de ses moments moraux. » Hamlet, la pièce comme le personnage, sont traités de très haut ; elle « se passe un dimanche. Seul un jour d’un pareil ennui peut-on concevoir des assassinats aussi mornes. » De Gombrowicz dont Ferdydurke et La Pornographie sont deux grandes œuvres du XXème siècle, il n’est presque question que de son Journal, d’une homosexualité qui lui fait honte, de sa polonité et de sa ‘polonitude’…
          Passés les premiers chocs personnels, il faut reconnaître à l’ensemble de l’ouvrage de mêler invention intérêt plaisir, des articles fouillés équilibrés ou laudatifs, des surprises de formulations heureuses, des réflexions de fond sur l’essence de la littérature ou la vie, une verve polémique jamais en manque, des liens créés avec les lettres françaises, des ponts jetés avec les autres arts (Nicolas de Staël, Richard Strauss, Puccini…),  une insistance sur l’honnêteté des auteurs (Beckett « ne cherche pas à (s’)impressionner, mais la sincérité. C’est un artiste probe », « on n’a jamais vu une personne aimant Oscar Wilde être un salaud »). On ne peut reprocher à Dantzig une injustice occasionnelle indispensable à son écriture, mais l’obscurité qu’il signale jusque chez Shakespeare (« condensation inouïe des images ») et dont il blâme justement Gombrowicz entache souvent son style.
          Sur tout ce qui précède, les exemples fourmillent. Les articles sur Ulysse et L’homme sans qualités sont menés avec maestria : franchise, maîtrise du sujet, équilibre des qualités et des défaillances, de l’originalité et de la règle. « Un roman n’est pas un examen que le lecteur doive passer. » Le critique le passe brillamment : « ce livre lourd a des légèretés enchanteresses » dit-il de celui de Joyce, exemples à l’appui. De Musil : Le scepticisme des personnages a contaminé l’auteur, « l’ironie peut être le sourire de la dépression », « grand livre passionnant, jamais enthousiasmant. » Guerre et Paix est disséqué dans une optique des plus admiratives : «C’est en cela que les bons romans ressemblent à la vie, sont dans la vie, sont la vie : ils procèdent comme elle, non pas sans logique, mais sans enchaînement. » 
 Thomas Bernhard a droit à un trait créatif et juste : « Il écrit comme la mer(…) Il n’est pas monotone, pourtant, car à chaque vague il apporte une retouche et, lentement, une progression se fait. » Beckett, dont l’auteur préfère le théâtre au roman « naturaliste ralenti », est saisi en son point capital : « Il est sans doute allé le plus loin qu’on puisse littérairement aller dans la contestation de la vie. » Shakespeare est le génie égal aux dieux. « Ne le commencez pas, c’est une drogue. On l’ouvre : tout ce qu’on faisait d’autre est annulé. »
La dimension égoïste du Dictionnaire de Dantzig lui permet de glisser des souvenirs et des aveux intimes dans ses articles, et ce qui peut paraître prétentieux de comparer ses œuvres à celles de géants. Elle l’oblige à se perpétuer dans une originalité souvent salutaire, parfois périlleuse. Son génie est principalement énumératif comme le montrent ses listes sarcastiques et ses articles.
            Nous prenons tellement de plaisir aux chansons énumératives de Ferré : « la mélancolie », « la nuit », « A toi »…          

Friday, 6 March 2020

UN NOUVEAU PARADIGME POUR LE CORAN





un des plus anciens manuscrits du Coran maintenant en Grande Bretagne


M. A. Amir-Moezzi et Guillaume Dye (dir.) : Le Coran des historiens, T. 1, Etudes sur le contexte et la genèse du Coran, T. 2 (en 2 volumes) Commentaire et analyse du texte coranique,  1022 & 2390 pp, Cerf, 2019.

          L’ampleur de ce Coran des historiens dont les pages imprimées dépassent les 3500 (suivies d’un 3ème volume à paraître sous forme électronique pour la liste des nouvelles études en perpétuel accroissement depuis 1990 et 2000) ainsi que « la rigueur, la précision et l’érudition scientifiques » de ce docte corpus ne doivent pas détourner le lecteur cultivé de ce livre encyclopédique. D’abord il cherche à mettre, au prix d’efforts louables, la synthèse des études passées et le résultat des recherches actuelles sur le Coran à la disposition du plus large public. Ensuite, la lecture des textes introductifs est aussi passionnante que celle d’un roman policier dont on cherche à résoudre l’énigme mais dont les indices s’évaporent soit pour être des preuves insuffisantes soit pour s’intégrer dans des scenarii plausibles et contradictoires. Constructions  scientifiques et antiroman mêlés, pourrait-on risquer, sans porter atteinte aux apports de l’entreprise et en reconnaissant son extrême richesse et son sérieux.
          Le Dictionnaire du Coran, dont nous avons dit tant de bien ici même (avril 2008) et qui a été dirigé par l’un des codirecteurs du présent ouvrage s’appuyait principalement sur les sources musulmanes, faisant une place nette aux sources chiites. Celui-ci ne le fait que très secondairement, s’occupe du livre saint de l’islam comme « document historique, littéraire, linguistique et religieux du VIIe siècle » et cherche à l’installer dans « les traditions bibliques vivantes de l’antiquité tardive ». Il se fonde exclusivement sur des recherches historiques et philologiques indépendantes du registre de la foi et principalement entreprises par les cercles académiques scientifiques des 2 derniers siècles.
          Le premier volume est une substantielle introduction à l’univers qui a vu naître le Coran : il cherche à présenter ce qui se passe en Arabie et dans ses voisinages lors de l’avènement de Muhammad. Il se subdivise en 3 parties. La première est consacrée aux contextes historique et  géographique : l’Arabie préislamique, les relations entre Arabes et Persans, ce qu’on peut savoir « ou ne pas savoir » de Muhammad, des grandes conquêtes et de la naissance de l’empire arabe (4 chapitres). La deuxième étudie le Coran comme « carrefour » de traditions et de religions de l’Antiquité tardive : judaïsme, christianismes divers, judéo-christianisme, manichéisme, sources dites « apocryphes » ou apocalypses notamment syriaques, juives et zoroastriennes, et, nouveauté, l’environnement juridique (10 chapitres). La troisième aborde le Coran par l’histoire de l’étude de ses manuscrits en Occident, par les approches codicologique[1] et épigraphique, l’étude de son contexte, de sa composition et de sa canonisation, enfin la perception shî‘ite de son histoire (6 chapitres). Une trentaine de remarquables chercheurs de diverses nationalités et académies participent à l’entreprise et font état des plus récentes découvertes archéologiques et autres.
          Le deuxième volume commente une à une les sourates et versets du Coran. Il présente la synthèse des résultats des recherches historico-critiques et philologiques depuis le début du XIXème siècle jusqu’à nos jours augmentés parfois de nouvelles pistes d’investigations proposées par les auteurs. Il comporte lui-même 2 tomes, le premier allant de la Fâtiha à la sourate 26, le second de la sourate 27 à la sourate 114.
          Dans un article central (pp. 733-846), le codirecteur Guillaume Dye fixe les objectifs : non pas faire la synthèse des recherches existantes, mais comprendre la trajectoire des études coraniques en Occident, déterminer les problèmes méthodologiques les plus aigus actuellement posés, et esquisser des pistes de réflexion prometteuses ; un objectif triple « historiographique, analytique et prospectif ».
          Le Coran est un texte énigmatique, profondément anhistorique, polémique, « fonctionnant par slogans ». Il regroupe des genres littéraires très divers : sermons, récits dialogués, controverses et polémiques, proclamations oraculaires, versets juridiques, prescriptions rituelles, hymnes et prières… La tradition musulmane n’a pas nié « un caractère décousu, désordonné, déconcertant et obscur » du Livre, mais elle a fourni un « récit-cadre » pour mettre en ordre inspiration et prédication.
          Le grand philologue allemand Theodor Nôldeke (1836-1930), dont l’influence persiste, a « naturalisé » ou «laïcisé » les récits d’une tradition principalement sunnite : Muhammad est l’auteur du Coran, tous ses morceaux sont authentiques, sa collecte/édition a été réalisée sous l’initiative du calife ‘Uthman (m.656)…Sous l’impact de multiples critiques et en se fiant au texte sans évidemment ignorer les sources islamiques (devenues elles mêmes objet d’examen), les chercheurs ont changé de  paradigme [2], passant à un nouveau cadre définissant les problèmes et méthodes légitimes de leur discipline : rassembler autant d’indices que possible dans le texte même du Coran sans présupposer le modèle traditionnel de sa genèse.
          Le contexte comme la composition du Livre[3] saint posent des problèmes qu’on peut regrouper sous des rubriques abstraites : de quoi parle le texte et de quelle manière ? Comment cet ouvrage hétérogène a-t-il été composé ? Mais les tentatives et esquisses de réponse auxquelles donnent lieu ces questions sont captivantes. Pour ne retenir qu’un exemple, prenons celui du christianisme dans le Coran. D’abord il s’avère que l’arrière-plan chrétien y dépasse le background juif (personnages, traditions, angéologie, démonologie…) Or la présence de chrétiens en Arabie occidentale n’est avérée ni par les sources islamiques ni par d’autres. D’où 4 options pour répondre à la question, dont aucune ne le fait totalement : 1. Le Hedjaz connaissait au VIIe siècle une présence et une culture chrétiennes comparable au reste de la péninsule arabique et à la Syrie et Palestine proches ; 2. Les thèmes chrétiens seraient parvenus au prophète par le biais de voyageurs, marchands, missionnaires…venus à la Mecque ou rencontrés ailleurs ; 3. La carrière de Muhammad s’est déroulée ailleurs qu’en Arabie occidentale ; 4. Une partie du Coran a été rédigée après la mort du prophète. « Ces différentes options sont d’ailleurs, dans certains cas, plus complémentaires qu’exclusives », conclut Dye.
          Près d’un demi-siècle après sa critique par Edward Saïd (1979), l’orientalisme montre sa vivacité. Il a gagné à lui des chercheurs de l’autre rive sans leur faire renoncer à leur croyance. Il étend son champ et renouvelle ses méthodes. N’a-t-il tiré aucune leçon de sa critique ou celle-ci était-elle hors de propos ? La rigueur désormais apportée à la discipline, la disparition d’une certaine hargne, la grande ouverture aux autres sciences de l’homme font état d’un nouveau climat. La critique des sources islamiques  ne fait que les aligner sur les autres sources religieuses. Non seulement elle est en quête de vérité, mais elle « cherche à remplir son rôle civique, aussi modeste soit-il » (M.A. Amir-Moezzi).         



[1] La codicologie est l’étude des livres en tant qu’objets matériels.
[2] Le concept est utilisé au sens que lui donne Thomas Kuhn in : La Structure des révolutions scientifiques, 1970, Flammarion, coll. Champs.
[3] Il semble que pour la vulgate coranique, le rôle important revienne au califat omeyyade de ‘Abd-al-Malik bin Marwan : «  Les symboles suprêmes de l’instauration de la nouvelle religion arabe sont, d’une part, la construction ou l’achèvement du dôme du Rocher à Jérusalem, l’officialisation d’un Coran officiel, appelé la Vulgate de ‘Uthmân, et, d’autre part, la sacralisation des villes arabes de La Mecque et Médine… » M.A. Amir-Moezzi, Le shi’isme et le Coran, T.I, p. 956)  

JOSEPH SAYEGH DANS UNE ŒUVRE ECLATEE





Joseph Sayegh: Journal sans jours (Yawmiyyâtt bilâ ’ayyâm), Dar Nelson, 2019, 418 pp.

Joseph Sayegh est né en 1929, année du jeudi noir, ce qui a alimenté sa tendance naturelle au pessimisme. A son récent livre publié à l’âge de 91 ans,  il est impossible de trouver un sujet, un pôle, un plan. Il passe des souvenirs aux réflexions,  de l’esquisse sociologique à l’écrit autobiographique,  de l’autocritique sévère à l’épanchement lyrique, du fond à la forme, des acquis de la science contemporaine à l’ontologie…Il questionne l’écrit tout en le mettant en accusation : « Toute écriture manque de pudeur », affirme-t-il. « Nous comprenons sur un fond de malentendus».
Des croquis astucieusement dessinés de la vie de naguère à Zahlé, la ville natale, sont parsemés sans ordre ni choix justifiables ; ils viennent directement de la souvenance, investis d’affection,  riches de leçons sociales et psychologiques. Vécus dans la frayeur et l’émotion, les souvenirs sont relatés avec finesse : les premiers amours, la cruauté et l’obscurantisme des responsables religieux, la fantaisie des enseignants dont Saïd Akl, la lutte de parents pauvres et leur sévérité  pour assurer une vie éminente  à leur progéniture, la voix douce de la mère et son chant mélodieux …Ils réapparaissent pour évoquer des villes, des rencontres, des souvenirs estudiantins ou littéraires.
Joseph Sayegh réussit à évoquer son ingratitude envers les personnes qui l’ont chéri, puis à leur rendre justice sans se perdre dans les larmoiements du pardon. « La vie m’a aimé et choyé mais j’ai passé mon existence à l’injurier pour des raisons que j’ignore. » Et de se demander : « Pourquoi la lumière aveugle-t-elle au lieu d’éclairer ? »
Sa vie, il l’a sacrifiée à l’amour si on peut appeler cela un sacrifice. Très tôt il a éprouvé l’extase de la beauté où qu’elle apparaisse et éminemment en la femme, un être investi d’émotions inconscientes et désincarné ; mais un peu plus loin le philosophe en lui proclame : « l’âme, c’est le corps ». Il ne cesse d’écrire, de prendre des risques, maniant une plume arabe de plus en plus alerte et interrogeant l’écriture comme accomplissement miné et la création comme activité vitale.


        

          Journal sans jours nous semble réunir les traits du « style tardif » dégagés par  Theodor W. Adorno (1903-1969), philosophe et musicologue, de la troisième période de Beethoven (« Spätsil Beethovens »), celle de la Missa solemnis,  des derniers quatuors et sonates. Edward Saïd[1] a étendus ces aspects à un plus large éventail de créations artistiques.  Le style tardif se distingue du style dernier ou ultime; celui-ci couronne une œuvre dans un renouveau d’énergie et la pleine harmonie des éléments comme le font les opéras finaux de Verdi, Otello et Falstaff.
Le style tardif implique une tension d’où sont absentes « toute harmonie et toute sérénité », une coupure avec l’ordre social et esthétique dominant, un « exil » né de « l’intransigeance » et prenant le parti pris de l’art « par une combinaison particulière de subjectivité et de convention » ; il s’oppose à l’abdication devant la réalité. Il est l’affirmation de la «totalité perdue » et de la synthèse impossible, le triomphe de l’épisode, du fragment et de la fissure; en lui, cohabitent un retour aux archaïsmes et l’annonce de langages futurs.
         L’âge est endurant, mais longue vie à Joseph !


         



[1] Cf. mon compte rendu (7/12/2012) dans ce blog sur l’ouvrage de Edward Said : Du style tardif, Musique et littérature à contre-courant, (On Late Style),  essai traduit de l’américain par M.-V.  Tran Van Khai, Actes sud, 2012.

Friday, 7 February 2020

LA CREATION POUR ACCEDER A SA PROPRE HUMANITE





FRANCIS BACON: ETUDE POUR UN AUTOPORTRAIT


Paul Audi: Curriculum, Autour de l’esth/éthique, Verdier, 2019, 336pp.

          Il y a près de 11 ans, juin 2009, nous avons consacré ici même un article à l’ouvrage de Paul Audi, Jubilations : « Jubiler n’est pas ‘jouir’ d’avoir atteint à la satisfaction du désir mais ‘jouir’ d’être dans le désir le sujet de celui-ci. Plus exactement, c’est ‘jouir’ d’être, au point de naissance du désir, son surgissement même, et ce bien avant que le désir n’exacerbe sa tension à force de buter contre son insatisfaction, pourtant inévitable. » Avec son nouvel opus, suite à maint autre, le penseur franco-libanais (né en 1963) ne quitte pas ses thèmes, ne cesse de les approfondir, de les mettre à l’épreuve de  sources et de champs nouveaux, de les (re)créer, pourrait-on dire s’autorisant de lui qui affirme n’avoir fait, tout au long de sa trajectoire, que s’interroger sur une seule et même question : celle au croisement de l’éthique et de l’esthétique, point possible, impossible, souhaitable, point à   repérer ou réinventer en étendant l’« extrême limite du possible » (Bataille). Le but est de fonder une «éthique de la création » pour laquelle le mot-valise d’«esth/éthique » est trouvé, la barre de séparation  identifiant. Mais comme il s’agit de mettre en lumière les conditions permettant à l’être humain d’accéder à sa propre humanité, voire de faire accéder l’humanité à sa vocation, sans doute ne faut-il pas négliger au-delà du versant éthique le  versant politique. L’impératif est important surtout qu’ « un deuil affecte en profondeur les sociétés démocratiques(…): qui est le peuple ? où est le peuple ? »  A l’heure de la mondialisation et du numérique, il faut tôt au tard comparaître devant un « procès-monde ».
          Curriculum est, comme le titre l’indique, par les voies de textes retouchés et regroupés, une espèce d’éducation, à la Flaubert,  philosophique ou intellectuelle, ou commise dans l’esprit de la troisième Considération inactuelle de Nietzsche « Schopenhauer éducateur ». Audi y explique en quel sens il est nietzschéen, ce qu’il tire de Lacan, en quoi il suit ou complète Foucault,  Derrida, Deleuze, de nombreux autres tout en pointant sa différence. Résumant une doctrine, il est fidèle, critique, éminemment créatif, sans quoi il ne ‘vivrait’ pas ‘plus’ et ‘mieux’. Il se passe de la rencontre physique, voire la conjure comme dans ce délicieux portrait des travers de Jacques Lacan. Il mène loin l’enquête, retrouve Platon, Augustin, Thomas d’Aquin, Leibnitz…
          Il ne saurait être question dans cet article de reproduire toutes les richesses d’un texte aux sinuosités capitales ni de s’éloigner de ses formulations. Nous nous contenterons d’abord de tracer des lignes de l’éducation, nous exposerons ensuite l’idée de création, pivot de l’ouvrage et de l’œuvre, telle qu’elle ressort d’un séminaire donné à l’USJ de Beyrouth à l’automne 2017.
          A Nietzsche présent dans tous les faits de notre temps mais auquel il faut laisser son inactualité radicale, l’auteur doit de considérer l’acte créateur comme la valeur suprême, valeur inscrite dans la vie, vie toujours incarnée dans l’individualité. Créer est le seul moyen pour la vie de se dépasser, pour l’homme d’aller au-delà  de la finitude, non seulement la mort, mais la « butée sur soi », c'est-à-dire l’impossibilité, pour le soi, d’être autre chose que lui-même. Créer, vouloir, donner forme autrement dit donner sens et valeur à ce qui naturellement n’en a pas pour qu’il devienne utile à la vie. Connaître l’ivresse créatrice dont les deux caractéristiques sont d’être généreuse et fécondante. « Et voilà aussi en quoi, et peut être seulement en quoi, je me reconnaîtrais volontiers ‘nietzschéen’. »
          C’est en philosophe que Paul Audi a lu Lacan, non en psychologue et possible disciple. Or si Lacan a laissé un « champ » riche et fertile, « le concept absolument grandiose et largement polysémique de jouissance », Audi se borne à évoquer ce qu’il y trouve de plus décisif. L’impossible est la seule mesure digne du désir, ce qui déclasse la « rêverie bourgeoise ». Nous devons notre essence à notre soumission aux pouvoirs du langage, à la dépendance à l’égard de la dette symbolique, ce dont les implications sur la liberté sont grandes. Avant Freud et Lacan, la tradition philosophique faisait résider le souverain bien dans le principe de plaisir, mais avec la pulsion de mort, l’éthique de la psychanalyse est « de ne pas céder sur son désir » au risque de perdre son humanité. Pour l’esth/éthique, la création jouissive conjure la contradiction infernale en préservant, sans le détruire, le corps parlant et désirant et en faisant entrevoir en ce bas monde la beauté, au moins égale à la bonté.
          Que veut dire créer ? Le concept est réputé de provenance théologique. Pour Derrida, c’est non seulement produire mais inventer. La production investit bien des domaines, l’invention implique de l’inattendu. Elle se doit d’être nouvelle, originale, singulière. Sans entrer dans les détails de l’analytique de l’invention qu’il l’entreprend, de ses fruits, de ses axes, des  caractéristiques disséminées qu’Audi énumère dans un ordre à lui, Derrida garde une différence entre créer et inventer : le premier verbe survient sur le fond d’un certain « rien », le second suppose règle et convention.
          Si Derrida a réinventé l’invention, Paul Audi cherche à réinventer la création, ce qui nécessite une seconde déconstruction. Sans entrer dans le  dédale impossible nommé création, citons ce propos confondant : « Le domaine du créateur n’est pas tant celui de la réalité (c’est bien plutôt celui du producteur) que celui de la possibilité. Plus qu’il ne réalise une possibilité, le créateur instaure le possible dans son être de possible, lequel n’existerait pas sans lui. Il est donc comme le Dieu de la Genèse, ce créateur de monde… »

          Autant que le récit d’une initiation, Curriculum est une œuvre initiatique.              

Thursday, 9 January 2020

LIBAN 2019 : DE LA CRISE AU SOULEVEMENT

Une version abrégée et éditée par M. Jacob Hamburger paraît dans
. Qu’il soit ici remercié de tous ses efforts.



pierrenehman: Place des Martyrs, Beyrouth


          Depuis la formation du Grand Liban, décision mandataire française en 1920, par l’adjonction au Mont Liban, province ottomane autonome (moutassarrifiyya) de territoires appartenant aux provinces de Beyrouth et de Damas (wilayet), puis la proclamation de la République libanaise en 1926 et l’obtention de son indépendance en 1943, le pays n’a pas connu un soulèvement de cette ampleur ou de cette nature. Le Liban était réputé être un pays de querelles (souvent sanglantes) et de compromis, mais jamais une contestation n’avait eu une telle étendue géographique et n’a transcendé autant les appartenances régionales et communautaires. Elle s’est déclenchée le 17 octobre 2019 et dure depuis,  mais elle est de plus en plus menacée par des ennemis qui défendent leurs pouvoirs et les assises sociétales qui les maintiennent. Face à une violence préfigurée, les révoltés n’ont que leur pacifisme et face à la dureté des autorités et des structures ils n’ont que leur bonne volonté, leur persévérance, leur fraternité, leur solidarité et l’espoir de dépasser la crise et de devenir les maîtres de leur destin.
          Si le déclencheur du soulèvement (ou révolution, plus exactement du soulèvement qui cherche à être une révolution) est un projet de taxe gouvernementale sur un réseau social gratuit et très courant, le WhatsApp,  taxe qui risquait de limiter la communication et dont la gratuité est mondiale, une triple crise est à son origine : économique, politique, écologique et culturelle.
          La crise économique et financière est ample et sans précédent. Prévue, longtemps annoncée, non seulement elle n’a pu être écartée mais elle s’est amplifiée d’année en année et de gouvernement en gouvernement, se surpassant tous en gaspillage et malversations. L’endettement public a atteint 150% du Produit National Brut ; les balances commerciale et de paiement sont devenues largement déficitaires suite d’une part au surplus des importations et aux difficultés de l’exportation (frais de production élevés), d’autre part à une rentrée de devises en chute. En 2019, la croissance est nulle. Sur le plan social, plus de 30% des habitants vivent désormais au dessous du seuil de pauvreté et les classes moyennes qui donnent au pays sa pesanteur voient leur statut déchoir. Le chômage (près de 30%) est fréquent parmi les jeunes. Chez les élites, il prend une dimension tragique : après le labeur estudiantin et des frais d’éduction excessifs, les diplômés ne trouvent pas de travail. L’immigration prive le pays de leurs aptitudes, mais peut servir de solution familiale et individuelle pleine d’avantages. Elle est désormais presque interdite vu la tendance au repli de l’Europe et de l’Amérique, les mauvaises relations du gouvernement avec certains pays du Golfe et la fin de l’euphorie économique dans ces régions d’accueil suite aux guerres et tensions. Il est donc artificiel et faux de séparer la crise nationale des événements régionaux, de l’affrontement américano-iranien, du combat sunnite-chiite, de l’interminable guerre de Syrie et de ses suites. Au Liban, le Hezbollah qui affiche son allégeance au régime des mollahs de Téhéran est particulièrement l’objet de sanctions américaines financières et politiques dont l’effet se répercute mutatis mutandis sur la population entière.
          De cette crise économique, la classe politique est largement responsable. Depuis la mainmise syrienne sur le pays et le détournement des accords de Taëf (1989) conclus par des parlementaires libanais sous l’égide de l’Arabie saoudite et de la Syrie (avec bénédiction américaine), le gouvernement et le parlement sont livrés aux miliciens et seigneurs de guerre au nom de la nouvelle répartition communautaire du pouvoir. De facto, ceux-ci qui se sont entrelacés avec les anciens maîtres du jeu[1] se répartissent les ressources de l’Etat et font main basse sur ses biens ce qui leur permet de fonder et reproduire leurs assises et… d’accumuler des fortunes. Les institutions en place sont réparties et de nouvelles sont nées distribuées selon les mêmes critères. Le Hezbollah prend la place de la Syrie après le retrait de ses troupes suite à l’assassinat de Rafic Hariri en 2005 et supervise l’ensemble. En 2008, suite à un coup de force du parti chiite, le parti aouniste, majoritaire parmi les parlementaires chrétiens et qui avait conclu une alliance avec « le parti de Dieu », retrouve au nom de sa communauté, une place au banquet. Le tripartisme confessionnel sunnite-chiite-druze perd son monopole et les aounistes s’affirmant réformateurs et intègres ne brillent pas par une quelconque différence avec les caciques en place. Les élections législatives qui ont lieu en 2018 selon une nouvelle loi électorale à la proportionnelle étaient censées représenter la diversité dans chaque communauté et frayer une voie aux groupements minoritaires. Elles aboutissent à une surconfessionalisation de la représentation, à l’élimination des partisans du progrès, à la reconduction des mêmes clans enrichis de partisans soumis, nantis et affairistes. Il faut noter cependant le changement de majorité, celle-ci désormais aux mains du Hezbollah et de ses alliés le mouvement chiite Amal et  du Courant Patriotique Libre (les chrétiens aounistes).
          La corruption, l’appât du profit, l’incompétence dans une atmosphère d’audace et de complicité inconnues jusque là devinrent tels que ni le problème des déchets (ses solutions empirant toujours) ni celui des égouts allant dans la Méditerranée ou les fleuves ne peuvent être réglés. Les stations de filtrage des eaux usées qui avaient couté plus d’un milliard de dollars ne sont pas relayés aux tuyaux appropriés. Les plages côtières, propriétés de l’Etat sont accordées aux puissants et à leurs pourvoyeurs et interdites aux simples citoyens. Des cheminées d’usines et de centrales électriques mettent certaines agglomérations du Liban au rang des plus polluées de la planète. Les carrières de pierre sans foi ni loi défigurent partout la montagne. Ce qui précède ne dessine qu’une partie du sombre tableau. Les protestations populaires ne donnent lieu qu’aux promesses mensongères des politiciens et laissent scandaleusement les dégâts en l’état. Les fauteurs demeurent anonymes et aucune sanction n’est prise. Quand enfin un incendie risque d’emporter les forêts et les habitants, on découvre que les avions achetés sont hors d’usage.

LES GRANDS TRAITS DE LA REVOLUTION            
          Au-delà des victoires tactiques du soulèvement (chute du gouvernement suite à la démission du premier ministre;  2 séances du parlement pas très constitutionnelles empêchées;  refus des propositions présidentielles & gouvernementales inappropriées;  projets de nomination d’un premier ministre avortés ; crise financière et bancaire mise à nu et obligation imposée d’y remédier en priorité…) et d’une lutte toujours en cours où les coups bas du pouvoir et de certains de ses partis sont nombreux et ne connaissent aucune norme, nous pouvons déjà dégager les traits d’un soulèvement qui cherche à être une révolution et dont les Libanais espèrent des acquis définitifs.
Le trait le plus saillant du soulèvement libanais n’est pas une revendication mais une réalisation animée par une poussée exigeante : l’adhésion des Libanais à la patrie libanaise. Le mot patrie est utilisé ici pour éviter des termes plus rigoureux, donc plus sujets à débats et polémiques comme nation ou Etat-nation[2]… Quand le Grand Liban est proclamé en 1920, des régions et des confessions y voient une imposition du colonialisme et la mainmise de la communauté maronite sur tout le territoire. Les rêves de panarabisme et de pansyrianisme ne cessent de se manifester tout au long de l’histoire du mandat français et de la république indépendante. Ce que le soulèvement du 17 octobre a bien mis en lumière, c’est l’accord des régions, villes et campagnes, et des communautés, chrétiennes et musulmanes, dans le sentiment national et autour de ses principaux emblèmes. Le drapeau naguère  symbole, pour une partie de la population et pour de nombreux intellectuels,  de l’isolationnisme, de la réaction, de l’impérialisme…est arboré partout. Tripoli, la plus irrédentiste des cités du « littoral syrien », ne jouit de ses soirées quotidiennes qu’au milieu de ses couleurs et de son cèdre vert. L’hymne national connaît une faveur semblable. La fête de  l’indépendance est célébrée le 22 novembre Place des Martyrs avec une ferveur et  un enthousiasme exceptionnels. Les couches populaires et les diverses professions et catégories ne sont pas dans les tribunes qui  disparaissent, mais surtout dans le défilé même.  Les chiites que certains croyaient totalement acquis au Hezbollah et encadrés par lui, ont montré un attachement profond  à leurs concitoyens soulevés; ils souffrent des mêmes maux et veulent partager le même avenir. A Tyr, Baalbeck, Nabatiyyé, Kfar Remman et dans une moindre mesure  dans la banlieue sud de Beyrouth très contrôlée …ils soulèvent  le même drapeau et entonnent le même hymne avec plus de courage et sans renier la Résistance à qui ils sont reconnaissants d’avoir libéré le territoire. On peut dire, sans aucune exagération, que les intellectuels d’origine chiite ont été les meilleurs commentateurs du soulèvement. Ecartés des postes administratifs malgré leurs aptitudes et en raison de leur indépendance et leur refus du tandem chiite dominant, ils auraient pu servir le pays de la plus adéquate des manières.  
La République libanaise qui a assuré à ses citoyens (et à ses composantes) de grandes libertés, de vastes droits et une certaine prospérité a fini par accueillir leur assentiment général.[3] Mais cette adhésion  se fait non à une entité accomplie,  mais à un projet à parfaire en le débarrassant de tout ce qui entache ses libertés et ses inégalités. Ce qui nous permet de passer aux revendications politiques.
       
Un mot est revenu souvent au début du soulèvement et ne cesse d’animer les Libanais, celui de dignité. La classe politique par son mépris de l’intérêt général, par sa corruption, ses rapines, la complicité de ses factions, l’audace de ses méfaits, son népotisme, son clientélisme, son inefficacité dans le règlement des problèmes, son recours continuel au communautarisme, son affiliation à des puissances étrangères, son cynisme et ses mensonges ne fait que porter atteinte à la dignité des citoyens. Leurs droits voire leur sécurité doivent passer par leur soumission. Leur santé s’efface devant les profits et alliances. Le chantage politique, comme cet entretien présidentiel qui appelle les mécontents à émigrer, ou les menaces réitérées de retour de la guerre civile, ranime toujours la flamme de l’insoumission et la volonté de jouir de sa liberté et de la mettre au service du pays. Face au soulèvement, les partis au pouvoir ne pensent qu’à redistribuer les parts, à liquider la révolte ou à l’exploiter sans tenir compte des revendications,  à convenir à la puissance étrangère qui les appuie.
« Tous, cela signifie tous », scandent les protestataires pour n’épargner aucun clan au pouvoir et pour ne laisser à aucun son aura. Les prétentions à la réforme ne lavent pas de la réalité de la corruption ; la 3ème face du Hezbollah est mise en lumière : résistant et libérateur, inféodé à l’Iran, il protège la corruption générale l’acceptant contre l’appui politique de ses alliés, quand il ne la pratique pas lui même. Mais outre la négation d’un système générateur d’une classe parasitaire et pillarde, les manifestants cherchent à construire un ordre nouveau sans en connaître les contours précis. S’ils empruntent aux révolutions arabes le slogan « le peuple veut détruire an-nizâm (le système, l’ordre, le régime) », ils reconnaissaient volontiers qu’ils veulent plutôt construire un ordre ou un Etat, car ils n’ont face à eux qu’une anarchie irrespectueuse des lois et des règles et attachée aux seuls intérêts et lubies des gouvernants.
Le premier pilier de l’Etat de droit est un pouvoir judiciaire autonome. Il faut soustraire les juges au pouvoir politique, à la corruption de l’argent, à une justice sélective qui ne s’attaque qu’aux adversaires du zaîm et clan qui soutiennent le magistrat ou dont celui-ci cherche la protection, qui ne met pas seulement en accusation les corrompus des autres communautés. Les premières démarches prises par les aounistes furent de nommer leurs partisans aux postes clefs et une vidéo a montré un ministre de la justice menacer un magistrat dans les prochaines mutations. Un Club de Juges (CJL) s’est formé ; il mène de l’intérieur,  par des positions publiques et des avis sur les nouvelles législations, un combat similaire.
Il reste que de l’avis commun, l’origine même de la corruption et de la plupart des maux est le système communautaire qui répartit les pouvoirs et les postes administratifs entre les communautés.  D’abord, il condamne l’Etat à l’inefficacité : il faut que les 7 grandes communautés (maronite, sunnite, chiite, druse, grecque orthodoxe, grecque catholique, arménienne) soient d’accord pour promulguer une loi ou décider une réforme ; chacune d’elles (par le biais de ses autorités) appuie ses candidats indépendamment de leur compétence et de leur honnêteté ou en dépit d’elles ; toute corruption est multipliée par 3 pour satisfaire les 3 principales communautés.  Les citoyens y sont inégaux suivant l’importance de leur ‘tribu’. Ensuite, les leaders de chaque ‘groupe’ montent leurs coreligionnaires contre les autres comme moyen de rester en place et de se renforcer : d’où une unité nationale toujours sur la brèche car leur clientélisme et leur aplomb n’ont pas de bornes.  Enfin (s’il y a un enfin, les maux étant incalculables et innombrables), on appartient par les registres dès la naissance à un ‘clan’ et on doit obligatoirement suivre ses lois civiles (mariage, divorce, succession…). Les tribunaux de chaque communauté, et non les tribunaux de droit commun, examinent les litiges.  Une loi de mariage civil (même optionnel) est continuellement empêchée par les hiérarchies religieuses unanimes sur ce point et les Libanais appartenant à des confessions différentes, et de plus en plus à la même, doivent se rendre à l’étranger pour pouvoir contacter une alliance à leurs conditions.
   Ce système est condamné par tous les manifestants qui en souffrent à un degré ou à un autre. Mais on ne peut dire que le soulèvement ait dégagé un accord sur la manière d’en sortir ou d’y remédier. D’abord, il n’est pas exclu que bien des protestataires y soient encore attachés par crainte de grands bouleversements démographiques et politiques et parce qu’il assure une certaine protection ; ils pourraient penser  qu’on peut y introduire des améliorations quant à l’égalité, l’efficacité, la lutte contre la corruption et pour la justice. Ensuite, deux grands courants proposent leurs réformes. Le premier est laïciste et cherche à séparer totalement, à la française,  l’Etat des communautés reconnues et à instaurer un statut civil unifié. Le second madanî militant pour une république civile dont les principaux traits sont un parlement bicaméral comportant une chambre des députés élue sans répartition confessionnelle et un sénat élu sur une base communautaire et intervenant dans des domaines restreints,  des référendums à double majorité et un mariage civil facultatif ouvert à tous les citoyens. Une telle république sauvegarderait l’unité, l’efficacité et le pluralisme. Aucun des 3 remèdes n’est sans difficultés réelles, mais le soulèvement doit trouver sa voie et la tracer.
Soulevés contre une classe politique mafieuse et improductive et résolus à bâtir un Etat moderne où règnerait la justice sociale, les insurgés ont opté pour une révolution excluant la violence. Décision sage qu’ils avaient tout intérêt à prendre vu la nature belliqueuse[4] de leurs adversaires et leur absence de scrupules, et vu l’appréhension de l’armée libanaise  à recourir à une répression dure et continue. La résolution pacifiste  a pris surtout en compte les leçons d’une guerre qui a duré de 1975 à 1990 et qui dénaturait tout soulèvement populaire à caractère revendicatif en affrontements communautaires  sanglants. Le miracle a cette fois perduré grâce à la prudence (phronêsis aristotélicienne et Prudentia machiavélienne) du peuple, à une nouvelle ambiance dans le pays, à la bonne humeur générale, à une atmosphère de fraternité et de solidarité, à la communion générale des diverses régions dans l’unité du Liban. Les manifestations se transforment en fêtes, la musique moderne sert de catalyseur, les DJs jouent un rôle enchanté, les soirées se prolongent, les loisirs retrouvent leur sens dans la gratuité offerte. Les menaces ne s’évanouissent pas, certains réveils sont durs ;  les raisons de la colère ne faiblissent point. D’où ce caractère carnavalesque [5]qui allie la joie et la fureur, qui se joue des mots et des mélodies (hela hela ho)[6]… dans une révolution  sans revendications précises affirmées, sans plans d’action, sans commandement commun. Des avantages d’un côté, une faiblesse structurelle et stratégique de l’autre. D’où cet humour qui a explosé dans les rues et sur les réseaux sociaux. « Vous avez 150 mille fusées, nous avons une blague par minute »[7]
La présence persévérante  des femmes non seulement à la belle devanture du soulèvement par leur liberté et leur courage, mais en son centre par leur participation aux débats, la mise en place des réseaux informatiques[8], les repas préparés et offerts[9], l’ardeur à innover sur le plan culturel et festif… a donné un lustre particulier au soulèvement libanais. La femme a certes des revendications particulières dans ce pays[10], mais elle s’est trouvée bien au-delà de ces revendications : protection des manifestants, initiatives de réconciliations de quartiers… « Même pas peur parce que je suis femme, parce que je me sens invincible en dépit de ma fragilité… » écrit Nayla Majdalani dans un très beau texte[11].


PhotoAP/Hassan Ammar

Si le soulèvement est principalement celui d’une jeunesse menacée plus que d’autres catégories par le chômage et l’émigration,  les places de la révolution s’avèrent accueillantes aux autres générations[12]. Le troisième âge qui a perdu ses plus belles années dans la guerre et ses avatars s’y sent chez lui et vient apporter sa caution. Après que le président de la république s’est surnommé « le père de tous », la fraternité des protestataires vient détruire toute hiérarchie générationnelle et toute symbolique totémique.  Le droit à la ville[13] et l’accès de toute la population à des lieux réservés depuis la reconstruction  aux nantis sont à ajouter aux acquis du soulèvement. « La révolution a ramené dans des territoires froids et dépeuplés une partie de l’âme urbaine qui les avait désertés. En l’espace d’une soirée, la place des Martyrs est redevenue cette Sahat el-Bourj[14] grouillante et populaire, et la très sérieuse Tripoli a dansé pour appeler au changement. La texture même de ces lieux s’altère lorsque leur utilisation est modifiée, ils font ville. » (Camille Ammoun)
Il y a bien des aspects de ce  soulèvement auxquels nous n’avons fait place : le rôle des réseaux sociaux (Face book, Twitter,  Instagramm…) dans la propagation des idées, nouvelles, dans la mise en place des manifestations ; la place des médias[15] et des émissions directes et continues dans la formation et le soutien de l’opinion publique (évidemment en lutte contre d’autres médias anti soulèvement) ; le rôle des petits groupes écologistes, légalistes, militants des droits de l’homme, ennemis de la corruption, partisans du mariage civil et du droit des femmes … dans la lente et patiente préparation de l’insurrection  générale ;  Le combat  pour la reconstruction des syndicats et des ordres (professions libérales) devenus simples instruments de partis politiques souvent en collision : l’élection d’un nouveau bâtonnier des avocats marque une grande victoire ; l’éclosion culturelle dans tous les domaines de la musique, aux graffitis, à la photo, à la poésie, à la peinture et le modernisme des moyens utilisés.[16]   
Deux points mériteraient des analyses poussées et indépendantes mais que nous ne pouvons développer ici. D’abord, la place du soulèvement libanais dans le printemps arabe. Parti du Liban en 2005, la belle saison y est revenue après ses plus récentes manifestations au Soudan, en Algérie et en concomitance avec les soulèvements d’Iraq et d’Iran.  Ensuite la vision du monde contenue dans le soulèvement : refus du racisme, du chauvinisme,
du machisme, de l’homophobie. La défense des réfugiés ne figurait pas au programme, mais la défense de la barbarie par les opposants et les accusations sordides contre les rebelles d’exécuter un complot d’homosexuels les obligent à achever la totalité de leur représentation.

La crise économique
Le soulèvement libanais est parti le 17 octobre contre une classe politique qui a pillé les ressources, empli ses poches, fait parvenir la dette publique à un chiffre astronomique,  détruit les institutions de l’éducation nationale, englouti dans l’énergie électrique des milliards de dollars sans aucune amélioration palpable. Le citoyen se retrouve face à une crise économique dont l’ampleur le consterne : il ne confronte pas seulement un Etat et ses (Ir) responsables mais un système bancaire qui lui restreint l’accès à ses économies et dépôts. On lui explique qu’une grande arnaque s’est installée depuis des années que les économistes nomment « pyramide de Ponzi »[17] . Elle est légale parce que des lois appropriées ont été votées par la classe politique.
Pour simplifier, le mécanisme est le suivant : L’Etat pompé par la corruption, le gaspillage et l’incapacité de la classe politique est de plus en plus déficitaire; il emprunte à la banque centrale qui emprunte aux banques privées  qui utilisent l’argent des dépositaires à des taux d’intérêt de plus en plus élevés. Quand le système se grippe suite à la grande dette de l’Etat, les dépôts des citoyens en font les frais. Les banques sauvegardent leurs capitaux et bénéfices et les expatrient. Les puissants font de même pour leurs fortunes. Les économies des simples citoyens ne leur sont reversées qu’au compte-gouttes en attendant des solutions… probablement à leurs dépens. La situation actuelle est la suivante : l’Etat ne peut plus payer ses fonctionnaires et retraités. Le secteur privé ferme de plus en plus ses portes et jette ses employés dans la rue. L’argent déposé dans les banques est devenu nominal et scripturaire. La classe politique est toujours aussi cupide et incapable, quand elle n’est pas aveugle. Les raisons de la colère se sont multipliées dans un climat où le « miracle libanais » semble avoir pris fin. Un économiste affirme : « Le véritable miracle libanais se réalisera lorsque le pays s’engagera solidement, à partir d’une base de revenus inférieure, sur une trajectoire ascendante qui lui permettra de réaliser progressivement son potentiel créatif ainsi redécouvert. »[18] Un tel miracle ne peut être conduit sous l’égide d’une classe dirigeante pourrie. Il lui faudra un leadership issu du soulèvement, de sa force, de ses valeurs.



Cet article doit énormément aux idées du Centre Civil Pour l’Initiative Nationale[19] dont Talal Husseini est le secrétaire général et l’animateur et dont je suis membre fondateur ; mais je ne  prétends  engager la responsabilité d’aucun membre sur mon texte. Il ne cache pas sa dette envers les interventions sur les réseaux sociaux, articles et enquêtes de : Adnane Al Amine, Ahmad Beydoun, Samer Franjieh, Elias Khoury, le Lebanese Center for Political Studies (LCPS), Zyad Majed, Chibli Mallat, Jihad al Zeyn et bien des oubliés.
Cf. aussi les articles et illustrations rassemblés dans le numéro spécial de L’Orient Le Jour : La Révolution en marche, jeudi 21 novembre 2019.  
Pour un dossier complet des événements cf. en français ou en anglais :
 

        









[1]  « l’oligarchie libanaise, nébuleuse hétéroclite d’aristocrates de carton-pâte, d’illustres « notables », de fils des « grandes familles », de chefs de clans, de cheikhs de tribus et d’émirs moyenâgeux, de beks des montagnes et d’effendis des villes, de banquiers spéculateurs, de généraux fantasmant sur la présidence de la République et surtout d’avocats et de juges véreux, réunis toutes communautés confondues dans leur quête inassouvie de ‘prestige’ » ».Vahé Nourbatlian, L’Orient Le Jour,3/12/2019. 
[2] De même, nous utilisons comme valables l’un pour l’autre, les mots confessionnalisme et communautarisme.
[3] « Pas un Libanais qui ne  doit au Liban plus que ce qu’il lui a donné ». (Talal Husseini)  
[4] Surarmée et milicienne.
[5] Le premier à le noter fut le romancier Rawi Hage en référence aux travaux de Mikhael Bakhtine sur Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et à la Renaissance.
[6] Cf. Google: Gebran Bassil song.
[7] Poste Facebook de Lockman Slim.
[8] Acil Tabbara: La revolution sans leader s’organise, L’Orient Le Jour, le 21/11/2019.
[9] Suzanne Baaklini: Regenerate Lebanon: organisation Ecolo, OLJ, 21/11/2019.
[10] Droit de la femme libanaise à donner sa nationalité à des enfants nés de pères étrangers; Human Rights Watch énumère plusieurs  atteintes aux droits individuels, notamment les droits des femmes qui continuent de faire l’objet de discrimination, « à cause de 15 lois distinctes sur le statut personnel » : « La discrimination comprend l’inégalité d’accès au divorce, à la garde des enfants et aux droits de succession et de propriété. »
 
[11] Même pas peur, OLJ, 30/11/2019.
[12] La cinéaste Carol Mansour déclare à une journaliste : « Dans cette révolution, la jeunesse porte elle-même son propre message et moi je me contente d’être dans la rue, avec eux, en tant que Carol Mansour, citoyenne libanaise lambda. Être là, tout simplement. Être fière, et leur dire mon respect. Une génération au discours cohérent, aux gestes justes, aux messages respectueux, empreints de sagesse et de bienveillance. Être là pour assister aux ego qui se fracassent, à l’arrogance qui s’écroule, à la haine qui part en fumée. Être là, enfin, pour participer à cette communion, à cette grande révolution qui, pour une fois, depuis des années, a fait de nous des êtres d’amour. » 
[13] Antoine Atallah: Le droit à la ville, cet autre acquis de la « Thawra », OLJ , 30/11/2019.
[14] Cf. Ghassan Tuéni et Farès Sassine: El Bourj place de la liberté et porte du Levant, Dar Annahar, 2000.
[15] Principalement les chaînes télévisées et postes de radios.
[16] La presse a évoqué, entre autres  « le somptueux et émouvant mapping vidéo sur le monument de l’œuf » d’Amin Sammakieh.
[17] Du nom de l’escroc italien Charles Ponzi (1882-1949). Cf. l’entretien avec  deux auteurs d’une étude sur le système financier libanais, Sami Halabi et Jacob Boswall, OLJ , 29/11/2019 . « Les grands perdants sont l’État, qui se retrouve de plus en plus endetté, et les contribuables, qui se font de plus en plus imposer pour permettre au système de perdurer quand la mécanique du système se grippe – donc quand il n’y a plus assez d’argent frais qui est déposé dans les banques du pays. »
[18] Ishac Diwan : Economie : La mort du miracle libanais ?, OLJ ,le 29/11/2019. 
[19] Cf. Le Manifeste civil, opuscule en 3 langues (arabe, français et anglais).