Thursday, 1 March 2012

BAUDELAIRE-BONNEFOY : UN DEMI-SIÈCLE DE DIALOGUE

Yves Bonnefoy : Sous le signe de Baudelaire, Bibliothèque des idées, Gallimard, 2011, 412pp.

Sous le signe de Baudelaire : le titre est d’emblée un hommage du poète de Douve à celui des Fleurs du mal, « Le maître livre de notre poésie » et à l’auteur qui, avec Rimbaud et Mallarmé, dans la deuxième moitié du XIXème est à « l’origine de toute poésie ultérieure ». Quinze essais échelonnés de 1955 à 2009 sous le parrainage de Baudelaire et en dialogue constant avec lui sont réunis dans ce volume. Mais on pourrait aussi dire que le titre revêt une autre signification : Qu’est-ce qui se cache sous le signe de Baudelaire ? N’y-a-t-il pas sous le Baudelaire « indéniable » attaché au culte d’un Beau idéal un autre Baudelaire plus « essentiel » ? Les Fleurs du mal recélerait certes « des contradictions ou disons plutôt, des conflits, des heurts, des apories » et c’est ce qui fait sa « grandeur ». Mais ces disparités s’apaiseraient par « des victoires sur un ennemi du dedans» et c’est Bonnefoy alors qui extrait de Baudelaire sa vérité, une vérité identique à celle que lui poète et critique ou poète critique, prône. On peut, en définitive, ne pas savoir qui des deux protagonistes se sert de l’autre pour indiquer la voie et l’illustrer. Mais on ne peut que reconnaître que la question est capitale, qu’elle est clairement posée et qu’elle trouve en Baudelaire un champ d’enquête privilégié : « Qu’est-ce vraiment que la poésie, mais, aussi, comment accède-t-elle à son être propre ? »
L’échange entre Baudelaire et Bonnefoy ne se déroule pas en vase clos. Il s’enrichit de communications avec des peintres, particulièrement Rubens, avec Nerval, Poe, et d’autres poètes mais plutôt contre Mallarmé…. Le propos est ardu vu les enjeux de la thèse et l’essence de la poésie à élucider. Les réitérations et reprises d’un texte à l’autre dans un recueil d’essais espacés dans la durée ne facilitent pas, de même, la lecture. Mais le fait qu’une pensée en manque de mots les trouve au fur et à mesure de son élaboration et que l’argumentation n’est pas d’un tenant strictement théorique, mais se fait attentive à la lettre de poèmes mis en avant et peu ancrés dans la renommée et la mémoire (Le cygne, Les petites vieilles, Le masque, « La maison blanche »…) donnent une intensité ravie à la lecture de l’ensemble. De même, il faut faire une place à la finesse des analyses dans l’enrichissement du lecteur : si l’analogie baudelairienne n’est plus verticale, vers le divin, mais horizontale entre les données de la perception, le parfum l’emporte sur la couleur et le son. Baudelaire est « instinctivement » maître dans le domaine de la peinture, et ses sonorités allègent et défont le concept. Mais l’odeur a « valeur de méthode ». Confondant, dans une sombre unité, « l’intérieur et l’extérieur, le proche et le lointain, l’instant présent et le souvenir, voire le sexuel et le religieux », elle joue un rôle déstructurant, novateur et libérateur.
Pour saisir ce qu’est la poésie et en quoi elle ne cesse de se différencier de toute autre forme de dire, dans le plus radical de la pratique baudelairienne, comme dans la sienne propre, Bonnefoy ne cesse d’utiliser, de repérer et de créer des oppositions. C’est le symbole (à travers les forêts duquel l’homme passe dans le sonnet « Correspondances ») par opposition à l’allégorie. Le premier est une sorte de réalité dont la profondeur dépasse toute capacité de conceptualisation et toute interprétation réductrice et va vers l’ouvert; la seconde utilise les découpages et catégories idéels propres à la langue, ce qui la réduit à ne pouvoir dépasser le discours.
Dans un autre registre, Bonnefoy oppose la métonymie à la métaphore, montrant comment dans des poèmes comme « Le cygne » ou « un voyage à Cythère », la première, issue d’une existence particulière joue un rôle critique et déconsidère la seconde faite de généralité.
Il est aussi deux façons d’être et deux façons d’écrire. Celle de « faire foisonner les figures que l’imaginaire ensemencera, faire lever le monde de la fiction… », de croire que l’écriture est sa propre fin au-delà de la présence du temps et de la mort. Celle opposée d’aller vers le simple, l’inévitable, le personnel et l’inaccessible à travers erreurs et embûches mais en désécrivant les formulations prêtes des chimères et des fantasmes, en en remuant le sol par « la pioche » et « la sonde ». L’une relève du dire, l’autre de la parole. La première est miroir du vécu, la seconde instauration. Et Bonnefoy d’affirmer qu’on pourrait retracer « sous le signe baudelairien » cette guerre intestine dans le surréalisme comme chez Jouve et Artaud…
En définitive, il est loisible d’opposer deux voies, vivre et rêver. Imaginer ne peut se dissocier des tropes et de la rhétorique et donc des concepts, caricatures d’idées, et du non-être de la fiction. Vivre, par contre, se trouve relié à un vaste réseau d’alliances dont on ne peut ici qu’énumérer les noms et qui font toute la richesse du discours de Bonnefoy lecteur de Baudelaire : la poésie, la ville (Baudelaire est un poète parisien alors que Musset est un poète français), la présence (que Baudelaire avait « le savoir » d’évoquer par les métaphores et au sujet de laquelle Bonnefoy s’est départi de l’impossibilité de la rendre par des mots), la vérité, la finitude (« je ne conçois guère…un type de Beauté où il n’y ait du Malheur », écrit Baudelaire dans Fusées), l’être (dont la clef est l’acceptation du hasard et le renoncement sacrificiel « à l’infini du possible »), l’amour (qui permet seul de « consentir au donné »), l’autre en qui le réel trouve son fondement…
Au-delà de la richesse de cet ouvrage, de son coté ardu né d’une rigueur dans la visée de l’improbable et de l’inaccessible, il faut le recevoir comme un appel à toute poésie future cherchant à reconnaître l’être en ce qu’il a de propre et à en instruire les lecteurs.

Wednesday, 1 February 2012

LE TOTALITARISME ET L’INTÉGRISME COMME CAUSES MEURTRIÈRES


Hazem Saghieh: Qadâyâ qâtila (Causes meurtrières), 287pp, Dar al Jadîd, 2012.

Qu’est-ce qui réunit ce quintette d’études, ou d’articles longs, rassemblés dans cet ouvrage et dont les sujets et même les approches varient ? Dans sa brève présentation, Hazem Saghieh, brillant journaliste d’Al Hayat, auteur de quelques ouvrages pointus sur des questions libanaises et régionales et dont les contributions laissent rarement leur lecteur indifférent, note l’importance pour notre culture et nos conduites individuelles et collectives des causes évoquées dans ces pages et des morts qui en ont découlé. D’où l’intérêt à en saisir le sens et à en tirer les leçons. La quatrième de couverture va, sur un mode presque parodique, plus loin dans la même direction. Mais sans nullement négliger le sérieux des études et le coté atroce et sanguinaire de certains phénomènes passés en revue, il nous est loisible d’envisager l’ouvrage comme une ronde ludique menée par la volonté de transcender l’actualité quotidienne, de faire profiter le commun de lectures individuelles importantes, de combiner plusieurs disciplines, le théorique et le politique, l’événement et la longue durée, la mondialité et la singularité locale…

Le point de départ est un diptyque irakien. Partant du concept de totalitarisme essentiellement forgé par Hannah Arendt et dénominateur commun aux régimes stalinien et nazi, malgré leurs différences, (le fascisme italien étant plutôt un autoritarisme), l’auteur s’applique à montrer en quoi le régime de Saddam s’en écarte investissant le pouvoir par une clientèle parentale issue du « triangle » géographique sunnite situé à l’écart des trois grands foyers de la pensée traditionnelle de l’Irak moderne : Najaf, pour les chiites, Bagdad, pour les sunnites, et le parti communiste irakien laïciste et moderniste. Comment et pourquoi en est-on arrivé à la concentration des appareils du parti et de l’État dans les mains d’un ensemble de localités proches et d’une même allégeance communautaire, d’une famille et d’un seul homme, et comment aux dernières années le parti lui-même s’effaça devant les tribus, l’auteur l’explique avec une grande maîtrise du matériel historique et une grande finesse. La conclusion selon laquelle il faut associer au concept de totalitarisme la théorie khaldounienne de la ‘assabiyya (et même la vision marxiste du mode de production asiatique) pour comprendre le régime de Saddam est un peu moins originale. Le second volet (écrit en 2004) se penche sur ce qu’on a appelé le « uprooting », et qu’on a traduit en arabe par « Ijtithath », du parti Baas.

Saghieh y confronte l’expérience irakienne à celles plus souples de l’Allemagne, de l’Autriche et du Japon après la victoire des Alliés au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Il pointe le doigt sur le rôle des néoconservateurs américains et britanniques mais insiste aussi sur les vindictes internes qui ont tant nui à la stabilité du pays.

La deuxième étude dresse un vaste panorama, nourri aux meilleures sources bibliographiques, de l’état des mouvements intégristes et du terrorisme islamiste à la veille du 11 septembre 2001 et ce de l’Algérie jusqu’aux républiques ex soviétiques d’Asie centrale en passant évidemment par l’Égypte, la Turquie, l’Iran, le Yémen, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Indonésie…Rétablissant quelques vérités historiques sur la progression de l’Islam et associant sa grandeur passée à son ouverture, il montre la misère intellectuelle et psychologique de l’intégrisme ainsi que ses impasses politiques et sociales. S’opposant à Gilles Kepel qui voit dans l’action contre le World Trade Center la mort du Jihad, Saghieh écrit : « Cette annonce de décès ne vaut que dans les limites de la non possibilité de prendre le pouvoir et de la singularité de l’intégrisme iranien à l’avoir fait. » Propos à réviser à la lumière des événements récents.

Le cœur du livre, en tous les sens du terme, est une analyse, où se retrouvent la sémiotique et l’anthropologie mais qui ne néglige aucun registre social ou financier, du Bourj Khalifa de Dubaï. L’auteur part du symbolisme de la Tour dans l’histoire de l’humanité, des religions et mythologies jusqu’aux tyrannies modernes et au capitalisme contemporain. Initialement pensée comme un défi de l’homme terrestre aux divinités célestes, la Tour est mal vue des dieux qui la punissent comme le montre l’exemple de Babel. Mais elle est aussi un signe de hiérarchie sociale, ceux du haut contrôlant ceux du bas. Avec ses 828 mètres de haut et tant d’autres records battus, le Bourj de Dubaï s’inscrit dans le kitsch (ou le « collage ») absolu en voulant tout à la fois faire reconnaître sa primauté (« premier » comme « international », « mondial » et « Exposition »sont des termes clés dans l’émirat) et affirmer son appartenance à un patrimoine (la plus haute mosquée du monde, les formes architecturales arabes…) Les analyses et les conclusions politiques de Saghieh sont ici pertinentes et rafraichissantes.

La quatrième partie tente, à partir du livre de l’historien britannique Tony Judt Postwar: A History of Europe Since 1945, paru en 2005, de retracer les rapports des intellectuels européens avec le communisme.

Enfin, l’ouvrage se termine comme il a commencé par un diptyque reliant un historique du romantisme dans son rapport aux Lumières (fondé essentiellement sur l’ouvrage de Sir Isaiah Berlin sur les origines du romantisme) à une réflexion sur la vie culturelle au Liban dans sa bipolarité universelle et rurale. Le premier volet pose une question spéculative capitale et commence à la déblayer. Le second, par son regard critique, pourrait contribuer à rénover nos mœurs littéraires.

L’Orient littéraire, 2/2/2012

UNITE ET DIVERSITE DE L’ŒUVRE DE SAÏKALI


Saikali, bilingue français- anglais, Somogy Éditions d’art, Paris, 2011, Poème de Pierre Oster, textes de G. Xuriguera, Etel Adnan, J-M Tasset, J-J Lévèque, J. Tarrab, Nadia Saïkali, 120pp.


L’ouvrage est de peu d’épaisseur et de format pudique et élégant, mais il est d’extrême importance non seulement pour illustrer l’œuvre de Nadia Saïkali et la faire mieux connaître, mais pour aider à la mieux insérer dans l’histoire de la peinture libanaise. Disons d’emblée que les reproductions sont de belle qualité même quand il arrive que des œuvres (surtout quelques unes des années 1980) résistent à livrer intégralement leur originalité chromatique, et que la mise en page est remarquable pour un livre regroupant des textes de dates et d’auteurs divers mais tous éclairants et de grand intérêt malgré parfois l’ombre d’un jargon propre aux critiques du domaine.
Nadia Saïkali est née en 1936 dans une famille de Beyrouth et appartient à la génération cadette de celle des Khalifé, Guiragossian et Abboud, Yvette Achcar (nés tous les quatre entre 1923 et 1928). Dès 1957, elle s’engage dans les voies de l’abstraction. Épouse Henri Gaboriaud en 1976, elle est tantôt à Paris pour études (ENSAD) et expositions, tantôt à Beyrouth où elle travaille et enseigne à l’ALBA et à l’Université libanaise. La guerre et la coupure de la capitale en deux l’éloignent du Liban où ses retours sont désormais occasionnels sans que la destinée du pays ne cesse de lui peser.
Il est facile de repérer plusieurs périodes dans le parcours de Saïkali et ce à partir des matériaux, du style, des préoccupations, des couleurs, des dimensions des œuvres…Elles sont, mis à part l’attrait pour Cézanne et les peintures initiales, toutes présentes dans l’ouvrage qui débute par les volumes luminocinétiques des années 1968-1975 où l’artiste est attirée par la fibre de verre et le plexiglas, la troisième dimension, l’expérimentation tactile et surtout visuelle et où elle se lance dans l’ « Optical art » et l’art cinétique. La lumière, comme le saisit à l’époque Etel Adnan(1973) est au centre de ses préoccupations.
A partir de 1979, Saïkali, installée au Bateau-lavoir réhabilité, renoue avec la peinture : « J’ai le sentiment de renaître de mes propres cendres ». Une série de grands dessins, méticuleux à la Bellmer, naît inspirés par les photocopies de ses mains sous le signe de l’ « Empreinte » ainsi que des toiles qui cherchent les mots les plus propres à énoncer l’élan qui les met au jour dans leur traversée et utilisation des Éléments : Géodermies, Archéodermies…
Ce parcours trouve en 1986 un relais majeur : « Empreintes : Autoportraits ». Le peintre réalise à plat au sol, pour diptyques et triptyques, des peintures monumentales où traces et empreintes reconnaissables ou mystérieuses, corporelles ou matérielles, se fondent dans des monochromes et des camaïeux.
Avant d’évoquer l’apothéose finale, ne craignons pas de dire que l’unité de l’œuvre à travers ses périodes distinctes peut être induite, entre autres, des textes datés des commentateurs qui, rendant compte d’une étape s’appliquent presque aussi bien à une autre, ultérieure.
Une nouvelle période s’ouvre en 2000. Elle nous semble la plus belle, la plus riche non seulement intégrant les constantes qu’on ne cesse de repérer dans les diverses étapes, la lumière et le mouvement, la couleur et la matière, mais portant plus loin la fougue créatrice en enrichissant la palette chromatique et en déstabilisant plus harmonieusement et plus violemment l’architecture de la toile. Indéniablement un grand moment de la peinture abstraite, sans doute au-delà de la scission de l’abstraction et de la figuration, quelque part sur les cimes du Beau toujours à redéployer.

L’Orient littéraire, 2/2/2012

Friday, 6 January 2012

UN NOUVEAU "GUIDE AUX ÉGARÉS":LA QUÊTE D'UN HUMANISME NUMÉRIQUE



Milad Doueihi: Pour un humanisme numérique, 180 pp, Seuil, 2011.


 « La religion comme le numérique sont tous les deux des techniques, des techniques de la médiation et de la communication qui, chacune à sa manière, modifient les rapports entre les individus et la collectivité et mettent en place une nouvelle dimension éthique capable d’influencer et de façonner les actions et les comportements. » (Milad Doueihi)

          Pour expliquer le succès de Les Mots et les choses (1966) de Michel Foucault, Sartre affirma naguère qu’il montrait que le livre était attendu, et ajouta, non sans une certaine mauvaise foi, qu’un livre attendu n’est jamais génial. Nous dirons plus simplement que le grand engouement dont bénéficie le nouvel ouvrage de Milad Doueihi, auteur que nous avons déjà eu l’occasion de présenter aux lecteurs de L’Orient littéraire (5/3/2009), Pour un humanisme numérique, vient essentiellement de la nécessité de voir se rencontrer 2 problématiques : celle du « numérique » qui prend une place de plus en plus importante dans nos vies, se développe à un rythme vertigineux et possède ses techniques et son vocabulaire propres ; celle d’une pensée classique combinant (ou confondant) la philosophie et l’anthropologie et qui se trouve au défi de prendre en compte le nouvel univers, de le soumettre à la critique, de le confronter à un patrimoine cognitif et axiologique. Le mérite de Doueihi, passé d’ historien des religions et « numéricien par accident, simple utilisateur d’ordinateur qui a suivi les changements de l’environnement numérique au cours des vingt dernières années » tel qu’il se présente lui même dans La Grande Conversion numérique (2008) à titulaire de la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l’université Laval (Québec), est de mener la confrontation avec une clarté louable (Glossaire des termes numériques clés à l’appui), une vaste culture philosophique, un humour jovial et un français d’autant plus élégant et limpide que les langues de programmation sont « modelées » sur l’anglais, lingua franca du domaine.
L’informatique se caractérisait par un accès complexe à l’ordinateur et des manipulations somme toute restreintes, fondées sur le calcul. Le numérique, en mutation perpétuelle, s’est installé dans la vie quotidienne avec des accès souples et multiples qui rendent caduque la « culture assise », celle « du bureau et de la chaise ». Le nouveau rapport au temps fait d’instantanéité, d’accélération du rythme des réflexions et des décisions, se double d’un rapport nouveau à l’espace. Le toucher, la manipulation tactile, la reconnaissance vocale, à présent banale, le rôle croissant du regard inaugurent une ère de rapports nouveaux avec l’image et la représentation ou opèrent un retour vers une oralité dans un contexte inusité. Nous sommes désormais les continuels promeneurs d’un urbanisme virtuel. Si l’on ajoute à cela le Cloud Computing, ce nuage composé de serveurs distants interconnectés, stockant les données des internautes et facilement accessibles au travers de supports mobiles et de points divers, nous mesurons l’ampleur de la révolution en cours. L’ensemble des techniques nouvelles modifie fortement l’écriture, la communication, l’échange, le savoir, la sociabilité.
La « civilisation » numérique, qui ne se réduit pas à sa dimension technique et que ne cessent de se réapproprier les enjeux économiques et politiques, ne peut rester affranchie d’un humanisme qui l’assumerait. Lévi-Strauss, dans L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne, recueil de 3 conférences prononcées au Japon en 1986 et réunies à titre posthume (2011) chez le même éditeur et dans la même collection, reprend sa distinction de trois humanismes : celui de la Renaissance, aristocratique et né de la redécouverte des textes de l’Antiquité grecque et romaine ; celui bourgeois de l’exotisme concomitant à la découvertes des civilisations orientales et extrême orientales ; celui démocratique du XXe siècle associé à l’anthropologie et prenant en compte la totalité des activités sociales. Au-delà de leurs spécificités et méthodes propres, ces humanismes interrogeaient les contours d’une civilisation, ses clivages internes et externes, ses critères d’identité et de différence. Le numérique répondant à la double condition de comporter, d’un coté, un impératif technique et son imaginaire « en quête d’absolu et de totalité » et permettant, d’un autre coté, des usages modulables souvent façonnés par des spécificités locales (l’affaire Wikileaks, le Printemps arabe…), un quatrième humanisme est appelé des vœux de Doueihi, « l’humanisme numérique » qui retrouverait le sens classique du substantif tout en étant scientifique et technique, culturel et éthique.
Des assises théoriques de l’ouvrage comme du manque d’espace qui nous est imparti, il ne faut pas induire que le livre de Milad Doueihi est une recherche aride. Au contraire, c’est toujours une exploration vivante imprégnée de poésie (« Le code, c’est la poésie ») et d’exploitation de récits de science-fiction, annexant les acquis de l’anthropologie religieuse  et supportée par une réflexion philosophique sur l’amitié (celle de Face book revue par Aristote et Cicéron), la recomposition de l’identité et les renouvellements de la lecture, de l’écriture et de la narration,  l’hybridation générale du virtuel et du réel, la liberté et la nécessité de l’oubli pour faire des choix…
Mais c’est surtout la concrétude interrogée de tous nos modes d’immersion dans les réseaux numériques qui donne à l’ouvrage son poids et sa légèreté.         



Thursday, 5 January 2012

LA SYRIE SOYEUSE



On en a choisi une, on aurait pu choisir une autre, mais c’est l’ensemble des photographies de La soie et l’orient qu’il faut voir et toucher pour s’imbiber de l’atmosphère de ce livre, pour se faire un délice de son tissu, pour en palper la soie.
Il s’agit certes de la matière noble en général, de ses origines chinoises, des latitudes qui réunissent les conditions climatiques nécessaires à la culture du mûrier et de l’élevage du ver à soie, des routes qui la conduisirent par la Perse vers la Méditerranée. Et on y apprend foule de choses puisées aux meilleures sources sur le sacré, le pouvoir, l’Islam, les peuples, les rites funéraires, les points de rupture, de passage et de réconciliation entre les civilisations…Mais l’ouvrage, son texte riche et ses photographies soignées, est tout entier un chant d’amour à la soie syrienne ou mieux, à la Syrie soyeuse. Cette contrée médiane, ouverte, accueillante, diversifiée, laborieuse, intégratrice, ayant un sens presque inné des puretés et des mélanges est présente ici par ses régions, ses familles (les Mézannar, les Moussalli…), son pluralisme foncier, son savoir faire, ses artisans, ses procédés, ses villes habitées depuis l’aube des temps (Damas en particulier) et ses contrées rurales, ses fabriques, ses églises, ses monastères et ses mosquées, son histoire, ses termes usuels dûment répertoriés(« les mots de la soie »), ses poètes et ses grands auteurs…Grâce à ce livre, on peut mesurer ce que la lumière de la soie peut apporter à la perception concrète de la Syrie.
Les derniers mots de l’ouvrage parlent de la soie « comme un mirage apparu sur la terre de Syrie » et qui « peu à peu, s’évanouit ». Ce pessimisme est-il de mise après la fermeture de la dernière filature des montagnes, celle de Dreikich en octobre 2008 ? L’heure est certes à la plus profonde circonspection, mais La soie et l’orient nous a appris que le secteur qui ne cesse de mourir depuis le début des années 1960 en raison d’une politique de nationalisation étriquée (et d’une conjoncture mondiale difficile) ne cesse aussi de revivre grâce à une importation et une exportation de soies clandestines. On peut faire confiance à la vitalité du peuple syrien, dans un régime démocratique, pour persévérer dans une industrie qu’il enrichit et qui l’enrichit.
Florence Ollivry: La soie et l’orient, photographies de Rima Maroun, Rouergue, 2011, 192 pp.

Thursday, 1 December 2011

UNE RÉFÉRENCE CAPITALE SUR LA TOURMENTE LIBANAISE


L’aveuglement de l’Occident et son appui indéfectible à Israël est « un leitmotiv de ce livre »

David Hirst: Une Histoire du Liban 1860-2009 (Beware of Small States – Lebanon, Battleground of the Middle East), Traduit de l’anglais par Laure Stephan, Perrin, 532pp, 2011.

Pour reconnaître à cet ouvrage ses nombreux mérites, et lui être équitable comme il sait l’être pour les divers protagonistes dans la plupart des occasions, il faut le nettoyer de son titre français et lui faire retrouver son objet et sa démarche véritables. La maison d’édition Perrin, enhardie par son riche catalogue historique et désireuse de cibler un vaste lectorat, lui a donné précipitamment le titre Une Histoire du Liban 1860-2009 qui n’est déjà pas approprié quant à la première date, puisqu’en dépit de l’intitulé du premier chapitre, il prend son point de départ dans les Accords de Sykes-Picot (1915) et la formation du Grand Liban (1920). Le fait que le dernier chapitre soit consacré à « Gaza, 2009 » et l’Epilogue à « La paix d’Obama… » met au grand jour l’inadéquation foncière.

Pour en revenir au titre original anglais, il reprend le mot de Bakounine mis en épigraphe, Gare aux petits Etats, et lui adjoint en sous-titre : Liban, Champ de bataille du Proche Orient. Nous voici mieux renseignés sur l’objet véritable de l’ouvrage : le Liban en tant que terrain de guerre de protagonistes régionaux et mondiaux. Donc moins le pays du cèdre dans sa vie interne et profonde, dans sa « tradition démocratique solide qui, malgré ses faiblesses, le distingue de tous ses voisins » (p.350) que dans ses tropismes extérieurs : la vulnérabilité de « ce maelström intercommunautaire » aux intérêts et idéaux contradictoires des puissances proches et lointaines, et sa place aux premières loges (sinon à la toute première) de la question de Palestine. « A l’origine, reconnaît l’auteur, ce livre n’était pas destiné à être une histoire du conflit israélo-arabe. Néanmoins à chaque étape de sa rédaction, le conflit n’a cessé de s’immiscer comme une partie tellement inséparable, intrinsèque et constitutive du sujet évoqué par le titre, que c’est bien ce qu’il a fini par devenir en grande partie. »

L’auteur de l’ouvrage, David Hirst, journaliste britannique né en 1936, correspondant régional du Guardian au Proche Orient pendant 43 ans et qui a résidé à Beyrouth, où il a fait une partie de ses études, près d’un demi-siècle, connaît de très près son sujet. Non seulement il a couvert les guerres du Liban où il a été kidnappé à deux reprises, mais il a aussi presque tout lu de ce que la littérature anglo-saxonne, auteurs arabes et israéliens compris, et partie de ce que la littérature française ont produit sur le sujet. Son livre s’inscrit donc dans cette catégorie où le journalisme et la recherche académique s’investissent le mieux l’un dans l’autre pour donner ce qu’on nomme « l’histoire immédiate ». Si la seconde donne les titres scientifiques, assure la rigueur et étend l’exploration, le premier fait la sève et le substrat : à preuve, la supériorité des chapitres vécus et couverts par l’auteur (de loin les plus nombreux, les plus longs et les plus intéressants) sur les chapitres du début puisés aux seules sources livresques.

Les premières années de la guerre du Liban (que Hirst persiste à nommer « civile » alors que le plus significatif de sa démonstration va dans le sens d’ « une guerre par procuration pour le reste du monde ») ont déjà donné lieu à de nombreux ouvrages et notre auteur en tire profit. Sa véritable nouveauté, désormais référence obligée pour tout observateur, voire tout chercheur, c’est cette synthèse riche, méticuleuse, exhaustive, pleine de méandres sur les années qui vont du soulèvement chiite de la prise de pouvoir en Iran par Khomeyni et les islamistes (1979) à la guerre de Gaza (2009) en passant évidemment par les diverses étapes du devenir libanais et régional du Hezbollah. Hirst imbrique, l’un dans l’autre, sans l’ombre d’un manichéisme et avec un doigté extraordinaire pour la complexité et les nuances, les changements des acteurs et la persistance comme le devenir des enjeux régionaux et internationaux. Son récit vivant réussit à animer une scène conflictuelle nourrie de sang et de larmes mais dont les acteurs principaux sont aussi éloignés l’un de l’autre que l’est Washington de Téhéran et Damas ou Ryad de Tel-Aviv. Aussi faut-il reconnaître à l’ouvrage une de ses principales forces : présenter les nombreuses facettes, ambivalentes voire contradictoires, des faits tout en parvenant à des conclusions concises et péremptoires. A titre d’exemple : « la République islamique a toujours été le réel instigateur et le bénéficiaire » de l’affaire des otages du Liban (1984-1992).

Sur « la sixième guerre israélo-arabe » (2006), « voulue » et « provoquée » par un État sioniste surestimant sa capacité de la mener et aveugle aux points forts de son ennemi, sur son déroulement militaire et diplomatique, comme sur ses résultats qui donnent lieu, selon le camp, à des interprétations contradictoires, David Hirst est, dans deux longs chapitres, exhaustif, passionnant, équilibré, n’omettant ni « l’hypocrisie » des puissances occidentales, ni la « schizophrénie » de l’État libanais. Pour cette raison au moins, il ne faut pas manquer de lire ce livre, le livre d’un Juste.

ENTRETIEN AVEC ELIAS SANBAR SUR L'ADMISSION DE LA PALESTINE À L'UNESCO


Grâce à la culture, les Palestiniens en sont à un début de normalité sans avoir eu à passer par la normalisation.

Il y a dans l’encyclopédisme d’Élias Sanbar, dans sa boulimie de connaître et de collectionner, dans son ardeur à produire et écrire, dans sa force de rester droit comme un chêne, de résister et de prendre l’initiative dans la tranquillité et la sérénité, quelque chose de proprement épique ou hugolien, un Booz éveillé confiant dans l’avenir et sûr de le voir échoir à son peuple. Historien, théoricien, publiciste, romancier, éditeur de superbes albums de photographies, longtemps rédacteur en chef de la Revue d’études palestiniennes qui s’imposa comme un événement culturel parisien et européen, traducteur et passeur en France de la poésie de Mahmoud Darwich, l’ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, connu pour ses amitiés célèbres ( Genet, Deleuze, Godard…) et très apprécié pour d’autres affichées ou discrètes, a été de la bataille de la reconnaissance de la Palestine comme membre de plein droit de l’organisation internationale (31/10/2011). Mais il y a assisté aussi avec la joie simple et larmoyante d’un enfant de ce peuple qui, spolié de sa terre et de la « normalité » internationale depuis près d’un siècle, se voit reconnu comme un citoyen du monde comme les autres. Comme les Palestiniens des camps, de Gaza, de la Cisjordanie, de la diaspora, Élias Sanbar a pleuré.

Interrogé par L’Orient littéraire, il a bien voulu donner quelques éclaircissements sur cet événement à portées culturelle, politique et humaine de la plus grave importance.

- Pourquoi la victoire de la Palestine à L'Unesco a-t-elle été plus facile et plus rapide qu'à l'Onu?

Je ne dirai pas plus facile, je dirai différente, car la procédure est différente. A l’Onu, il s’agit de devenir un État membre à part entière. A l’Unesco, nous avons eu recours à une voie indirecte qui nous a fait accuser de « mettre la charrue devant les bœufs », de « bluffer », celle de demander à inscrire des sites palestiniens au Patrimoine mondial de l’Unesco. La question se posait alors : comment des sites reviennent-ils à un État non membre et comment peut-il chercher à les inscrire?

Nous avons donc mené de concert deux procédures : d’une part, inscrire les sites et d’autre part devenir un État membre à part entière. Dès 1989, Yasser Arafat avait fait acte de candidature officielle, et aux cessions biannuelles de l’organisation, nous rappelions que nous avions une demande en sommeil sans exiger de passer au vote. Cette année-ci, notre projet fut autre: une demande d’adhésion immédiate et de passage au vote.

- Qu’est-ce qui a déterminé l’issue plus ou moins prévisible du scrutin ?

Trois éléments ont joué en faveur du vote massif de l’admission :

1. Une donnée indiscutable, une « évidence » universelle, presque unanime et valable même à l’intérieur de l’Assemblée Générale de l’Onu : la situation palestinienne ne peut plus durer telle quelle, se prolonger indéfiniment. La plupart des pays du monde n’hésitent pas à franchir le pas, à refuser les pressions : les Palestiniens ont, comme tous les autres peuples, droit à une “égalité de traitement” en quelque sorte.

2. Ce qui nous faisait un peu tergiverser, c’était l’idée que notre candidature pouvait être considérée par de nombreux pays amis comme un lâchage du processus de paix et qu’elle induirait donc ces pays à ne pas nous appuyer. Mais la politique de Netanyahou obstrue si clairement toute négociation sérieuse et bloque si nettement toute marche vers la reconnaissance, que l’accusation dont nous pourrions faire l’objet, ne tiendrait pas.

3. La dimension culturelle indéniable de l’Unesco émousse la charge politique du vote. Elle a facilité la décision de maint État membre.

- L’admission à l’Unesco facilite-t-elle l’admission à l’ONU ou au contraire l’éloigne-t-elle?

- A mon avis, sur le plan de la procédure, ni l’une ni l’autre thèse n’est valable et ce n’est pas le vote de la candidature qui est à l’origine du raidissement de certains membres du Conseil de Sécurité ou de la position clairement antagonique affichée par les États-Unis.

Précisons que l’Unesco, l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture est la plus importante des 12 agences de l’ONU (FAO, OMS…) après New York (Assemblée Générale et Conseil de Sécurité). Ajoutons qu’il y a un effet de vases communicants qui n’opère pas au niveau de la procédure, mais qui n’en est pas moins fondamental : plus on s’intègre dans le mécanisme d’une organisation internationale, plus on est impliqué dans le fonctionnement des autres, plus on sort d’une sorte de statut imposé du paria.

- En quoi devenir membre à part entière de l'Unesco est-il important pour préserver l’identité palestinienne et développer les ressources de votre peuple?

- Ce rôle est capital, car désormais la délégation de Palestine est partie prenante à toutes les Conventions, non seulement celles concernant le patrimoine, mais aussi celles qui régissent le présent et l’avenir, la culture, la préservation des sites archéologiques, la restitution des biens patrimoniaux volés et ainsi de suite. De même, les Palestiniens peuvent profiter des programmes d’éducation scientifique.

La Convention du Patrimoine mondial date de 1972. Pour inscrire un site, il faut faire acte de candidature et présenter un dossier complexe à la Direction du Patrimoine qui, après envoi de missions techniques et étude de leurs rapports, décide après débats d’inscrire un site sur la liste du patrimoine mondial. Une fois inscrit, l’État concerné par le site se doit d’entraver sa défiguration, de le préserver et l’entretenir.

La Palestine dispose aujourd’hui d’une liste imposante de sites considérés par l’Unesco comme étant de « valeur universelle exceptionnelle ». Au nombre de ces sites, l’église de la Nativité à Bethléem, première église officielle de la chrétienté bâtie par Constantin, que nous souhaitons inscrire lors de la tenue de la prochaine session du patrimoine mondial, en juin 2012, à Saint-Pétersbourg..

- Que gagne un site à figurer sur la liste ?

- Son universalité est consacrée. Son champ touristique s’élargit. Il peut bénéficier d’un appui budgétaire…Il est surtout classé dans une catégorie de biens qui le met à l’abri du temps et d’éventuelles mesures irréfléchies. Bref, la notion de la protection est fondamentale.

- En quoi la question de Jérusalem est-elle particulièrement concernée?

- Depuis 1981, la vieille ville de Jérusalem (intra muros) est inscrite sur la liste du Patrimoine en péril. C’est sur demande de Yasser Arafat que le roi Hussein, tout autant inquiet du sort de la cité occupée, avait réussi, l’Histoire lui en sera reconnaissante, à inscrire la ville sur la liste du patrimoine jordanien. Inutile d’ajouter qu’Israël mène une politique d’annexion, qu’il ne respecte aucune règle du patrimoine à Jérusalem, qu’il viole toutes les conventions et demeure sourd à toutes les résolutions que nous avons déjà réussi à faire voter dans le cadre des conseils exécutifs de l’Unesco.

- Cette admission nuit-elle particulièrement à Israël et au sionisme?

- Au niveau de la symbolique comme du droit international, elle fait passer la Palestine du statut de territoire à celui de pays avec ce qu’implique un pays : un peuple, une culture propre à ce peuple, des frontières, une capitale…

- Peut-on en quelques mots résumer les enjeux de cette victoire ?

- D’abord comme je viens de le dire, nous sommes passés du statut de « Territoires disputés » à celui de Pays en voie d’être souverain. Ensuite, nous sommes désormais un État de plein droit qui vote et signe les conventions internationales qui régissent la culture mondiale. Enfin, l’arsenal juridique et technique de la préservation de nos sites naturels et historiques va être définitivement établi.

Je ferai aussi mention de l’unanimité faite de joie et de larmes par laquelle le peuple palestinien dans toutes ses couches a accueilli ce début de passage à une normalité trop longtemps et trop injustement interdite.

-

AURORE BEYROUTHINE 1975


La photo date de la veille de la Guerre du Liban mais fait la pleine page 25 d’un livre savoureux* qui vient de paraître et qui veut tout à la fois ressusciter la mémoire d’un père attaché, et avec quelle méticulosité, à sa cité et du centre-ville de Beyrouth tel qu’il s’est donné à voir et à vivre dans les décennies d’avant guerre riches de joies et couveuses d’orages. Elle est de Georges Sémerdjian (1948-1990), photographe du quotidien An Nahar qui a payé de sa vie son art et son métier. Moins d’un demi-siècle a fait disparaître ce monde plus sûrement que les cendres du Vésuve les maisons de Pompéi.

L’image montre dans un clair-obscur trouble la dernière portion de la Rue de Damas, celle qui reliait la place Debbas, de moyenne dimension, à l’immense place El Bourj. Rue obscure d’être étroite, à sens unique, elle va vers la mer, alors obstruée à la vue des piétons par l’immeuble Rivoli, le nord, l’étendue et la lumière. Entourée de trois prestigieux cinémas sur la voie du déclin à l’heure de l’apothéose de Hamra, elle est captée à une heure matinale où les séances n’ont pas commencé, le rêve est au point mort et le moment au labeur quotidien et aux balayeurs. La propreté matérielle, déjà en mal dans son rituel municipal, est profanée d’une souillure morale : La Ragazzina (film italien aux portes du porno de 1974) devient sur l’affiche racoleuse Al Qazira, la sale ou la salope.

Etroitesse et espace, clartés et ombres, rêve et labeur, mouvement et halte, nettoyage et salissures, essor et déclin…Que d’oppositions et d’alliances sont tissées en cette aurore beyrouthine qui appelle la nostalgie sans se faire regretter vraiment !

*Gabriel Rayes – Tania Rayes Ingea: Beyrouth, Le centre-ville de mon père, Les Éditions de la Revue Phénicienne, 2011, 212 pp.

Wednesday, 2 November 2011

UNE AMITIÉ ESSENTIELLE: LE PEINTRE & LE POÈTE


Mohammad El Rawas, Antoine Boulad : Faiseur de réalités, Maker of Realities, (traduction anglaise de Mishka Mojabber Mourani), 2011, Beyrouth, Éditions

A. Antoine.

On a beau renoncer au slogan soixante-huitard : « Sous le pavé, la plage ! », on le retrouve avec surprise et bonheur en ouvrant ce livre et en le feuilletant. L’austère couverture havane portant le titre de l’ouvrage et le nom des auteurs en marron est d’une rigueur janséniste. Mais à voir les luxuriantes œuvres du peintre reproduites à l’intérieur sur papier couché, on est vite immergé dans l’enchantement des formes et couleurs, dans la perpétuité des arts plastiques et ce que l’artiste appelle leur « exploration, manipulation, réarrangement ». Les poèmes inspirés, doublement inspirés par la muse et les œuvres récentes de Rawas, à Antoine Boulad tracent le pont entre les deux bords : sans excès de lyrisme, ils cherchent avant tout la justesse et l’adéquation. Ils recréent, dans et par les mots sincères, accueillants et précis, le monde de l’artiste dans sa complétude comme dans les créations prises une à une. A preuve le titre, à preuve l’incipit, tout d’art et de vérité :

Le strict nécessaire

Le monde entier des choses.

Cet artifice de la poésie retenue rejoint, mais aussi révèle, une dimension fondamentale de l’art de Rawas : sous la profusion des formes, des dé-formations et re-formations, derrière l’enchantement des couleurs et des teintes, à travers le vaste échantillonnage de l’histoire de l’art et de la peinture, une rigueur implacable, un travail tout d’exigence et de contrainte, la tentative toujours reprise de déplacer ou pousser plus loin les esquisses des prédécesseurs, dieux compris. « Tu soumets la vie à une injonction d’harmonie », écrit Boulad.

L’amitié de Mohammad El Rawas et d’Antoine Boulad date, nous est-il dit, de plus d’un quart de siècle. Cet ouvrage, cette réalité faite, la scelle souverainement pour le bonheur des amateurs de livres, d’art et de poésie.

L'Orient littéraire, vendredi 28 octobre 2011

CONSTITUANTE 2011


Afin de fonder un État de droit à l’ère de la souveraineté populaire, une assemblée constituante élue au suffrage universel paraît être la voie royale pour élaborer et voter la loi organique. La constitution pourrait être préparée par des commissions et soumise ultérieurement à un référendum, mais les représentants des divers partis sont seuls à pouvoir établir le consensus légitime.

Dans « l’Orient compliqué », les choses ne sont pas aussi simples. À supposer neutralisées par un contrôle international violence et fraude, la question se pose : quelle loi électorale pour choisir les Constituants ? Seule une loi complexe prenant en compte la représentation des minorités religieuses, nationales et linguistiques sans léser la majorité et ne mettant pas en péril l’efficience du régime à naître est la bienvenue. Mais quels Sages, quels Clisthène(s), quels De Gaulle(s) pourront lui donner le jour ?

Autre problème : et si des élections libres donnaient le pouvoir à des ennemis de la liberté, de l’égalité et des droits de l’homme, à un courant qui obstrue toute alternance ? N’est-il donc pas légitime de se méfier d’un peuple trop longtemps opprimé, donné en pâture aux intégrismes et dont les organisations et les élites ont été continuellement décimées. Hitler lui-même est venu au pouvoir par la voie électorale à l’heure d’une crise économique pointue et d’une république parlementaire impotente.

Le printemps arabe a donc, lors même où l’Occident démocratique souffre de plus d’un mal, à répondre à des défis qui ne lui sont pas seulement propres, mais qui pourraient grever l’avenir de toutes les sociétés humaines.

L'Orient littéraire, les mots de la liberté, Vendredi 28 octobre 2011