Thursday, 7 September 2017

LA QUEUE DE LA RENAISSANCE







BRONZINO: VENUS ET CUPIDON
Dominique Fernandez: La Société du mystère, roman florentin, Grasset, 2017, 608pp.
          En 1564, à 88 ans, mourait Michel-Ange. Un grand créateur disparaissait sonnant la fin d’une époque. C’est à ses funérailles qu’est consacré  l’un des derniers chapitres du roman florentin de Dominique Fernandez, volumineux ouvrage écrit à l’âge où  décédait l’artiste. (Souhaitons à l’écrivain, né en 1929, encore bien des années de voyages, d’érudition, de contemplation, de réalisations et de gaieté !) L’auteur de Moïse a hissé la création artistique qu’il a illustrée dans l’architecture, la sculpture, la peinture et la poésie à un rang social majeur. « Jamais pompe n’égala en splendeur l’appareil des funérailles. »
           La Société du mystère ne couvre pas toute la Renaissance florentine bien qu’il lui arrive d’élargir son domaine quant à l’histoire comme à la géographie. Le roman s’attache à sa quatrième génération, et de quel attachement ! Le premier âge est celui de l’éveil « au sortir de la barbarie gothique » (Giotto…) ; le deuxième, essentiellement le quattrocento, celui de la maturité (P. Uccello, Fra Angelico, Piero…) ; le troisième celui de la perfection (Botticelli, Léonard, Michel-Ange, Raphaël).  Le quatrième est celui des maniéristes. S’agit-il de peintres dans la maniera de la chapelle Sixtine, de simples épigones ? S’agit-il d’une décadence comme le soutient Vasari dans ses Vies (1568) ? S’agit-il d’une « crise » qui, comme l’affirmera A. Chastel, cherche à outrepasser « l’ordre, l’équilibre, la raison » ? Ne serait-ce pas plutôt une recréation du monde et une réinvention de la peinture tordant les anatomies, donnant  d’autres intensités aux couleurs, peuplant les œuvres de représentations bizarres, brisant l’accord entre l’homme et l’univers, mettant en cause l’idée même d’homme et de Dieu? « La virtuosité sans défaut de Titien, l’élégance de Botticelli, la sérénité de Raphaël, [Pontormo] les avait tournées en dérision. A la place de ces manières aisées et gracieuses, rien que des lignes instables, des contours flous, des figures grimaçantes. »



JACOBO PONTORMO: DECOR POUR UN APPARTEMENT PAPAL

          Son roman, Fernandez  le bâtit essentiellement à partir du journal, prétendument  retrouvé chez un bouquiniste, d’un peintre de cette ultime génération, Agnolo Bronzino (1503-1572), disciple et cadet de 9 ans du Pontormo (Jacopo Carucci 1494-1557), et ami/ amant de Sandro Allori (1535-1607) et de Benvenuto Cellini (1500-1571). Mais il puise aussi dans les mémoires de ce dernier comme dans des papiers fictifs du premier. Les destins de Rosso et de Parmigianino ont également droit au chapitre. Le romancier narre le fond social, trace les carrières, raconte des histoires grivoises dignes de Boccaccio, et surtout décrypte les peintures. Les fresques, dessins et tableaux à consulter pour s’orienter dans l’oeuvre sont très nombreux et le lecteur tantôt regrette de ne pas avoir entre les mains un livre luxueux et abondamment illustré, tantôt loue la magie du moteur de recherche Google. Mais le jeu vaut bien des chandelles.


PARMIGIANINO: AUTOPORTRAIT AU MIROIR CONVEXE 

          La société florentine met la beauté au dessus de la morale et de la religion, mais est régie sous les Médicis par des lois sévères. Eprouvés par la peste, par le gouvernement de Savonarole, par le retour de ses maîtres anciens, les habitants de la fleur des cités, comme le montre l’œuvre de Bronzino, partagée entre l’effusion et le conformisme, parviennent toujours à réconcilier la hardiesse de Cellini et la prudence de Machiavel. Mais à l’heure des schismes de Suisse, d’Allemagne et d’Angleterre, et du Sac de Rome par les armées de Charles Quint qui n’a rien épargné dans la ville éternelle, une vision sereine et équilibrée de l’univers a pris fin en Italie.
          Outre l’amour de l’art et étroitement lié à lui, le ressort principal du roman de Fernandez est ce qu’on nommait dans la cité du lys « le vice infâme » toléré seulement quand il était caché et sévèrement puni. Il réunit, en un pacte confidentiel où le rejoignent les audaces esthétiques et les poussées de dissidence religieuse, cette « société du mystère ».  L’exaltation du corps viril, du beau masculin, de leurs organes de jouissance, sert aux peintres d’expression artistique. L’auteur évoque même « la grande et mystérieuse famille de la queue ». Sans la censure, le rigorisme, la bigoterie, la surveillance familiale, la peur des peines et des récriminations, les stratégies maniéristes auraient-elles inventé mille stratagèmes pour se dévoiler sur la toile ? Honneur soit dû à cette quatrième génération, queue de la Renaissance annonciatrice de bien des audaces de l’histoire de l’art ! 



ROSSO : MORT D'ADONIS 
       
           



Thursday, 3 August 2017

LE RÉCIT POÉTIQUE DE LA MORT ET DES SÉPARATIONS














Marcel Duchamp: Jeune homme dans un train

Antoine Douaihy: ’Akhiru Al-’arâdî, riwâya (La fin des terres, roman), Dar al- Mourad- Ad dâr al ‘arabiyya lil ‘ouloum nachiroun, 2017, 191 pp. 


​        On sort toujours ravi d’une œuvre d’Antoine Douaihy, ravi et élevé; c’est un monde de pudeur, de hauteur, de gentillesse, de désintérêt, de pureté, d’harmonie, de beauté, de douceur. Le mal, l’irrecevable ne sont pas ignorés, ils sont signalés et élégamment écartés. Le beau et le bien, même assiégés  d’interrogations et d’incertitudes, sont conciliés. Menacées, défigurées, ignorées, la nature et la culture demeurent les points de repère du salut humain, à préserver et à affirmer. De l’écriture seule dépend la rédemption individuelle et le "livre absolu" est le but suprême.
​        Dans le plus récent de ses ouvrages, ’Akhiru Al-’arâdî, les fidélités de Douaihy trouvent un enjeu de taille : la mort. Elles gardent face à elle leur plénitude, parviennent à l’amadouer par le dessin même du récit, l’arabesque des histoires, l’élévation humaine et poétique. On n’est pas loin quant au contenu de La mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï, de certaines œuvres de Jünger et de Gracq quant à la forme.
​        The Lady vanishes, a intitulé un de ses premiers films Alfred Hitchcock. Le point de départ ici est similaire. Pourquoi Clara qui vit avec le narrateur depuis 3 ans, a-t-elle disparu et ne s’est pas rendue à leur rendez vous habituel dans un salon de thé ? Elle a 22 ans et étudie l’histoire de l’art, il en a 30 et se spécialise en musique médiévale et comparée. Elle est française, n’a qu’une amie, vit loin de ses parents. Il vient du rivage oriental de la Méditerranée. Pourquoi, comment, où a-t-elle disparu ? L’enquête est une triple quête des raisons, des trajets, des territoires. Elle est prétexte à voyages, méditations, observations, souvenirs, rêves... L’aller retour hebdomadaire du narrateur en train de « la cité de la Seine » à La Fin-des-Terres, Soulac-sur-Mer (Médoc), villégiature où Clara a passé une partie de son enfance et dont elle disait qu’on l’y retrouverait si on la perdait un jour, est toujours vain mais constitue le vecteur majeur du récit.
​        En frayant le chemin de l’intérieur, des propos échangés, des souvenirs fragmentaires, la recherche se laisse envahir par la mort, ses « récits », ses « choses ». Non la mort de soi comme totalité, mais celle de l’autre devant soi, « scandaleuse », « terrible », « étrange » : « Comment celui qui voit l’instant de la mort peut-il rester lui-même ? » La mort saisie non dans ses dimensions métaphysique, religieuse, ou sa vérité essentielle, mais dans sa manifestation sensible, sa visibilité physique, son leurre. Nous sommes aux environs d’une phénoménologie poétique prospectant les divers modes d’apparaître d’un fait « irrationnel, non naturel » et surtout «irréel », car le disparu n’interrompt pas sa présence dans ce monde, mais la continue d’une manière autre.
​        Le narrateur, tout autant pénétré de « l’esprit de la terre » que de « l’élixir de l’éternité » reste central tout au long du livre avec ses méditations, ses hypothèses, ses illuminations (al-lahazâtt almoudâ’a)…Sa psychologie ne serait pas loin de la parapsychologie n’eût été les affinités, les liens « invisibles » présumés entre le poétique et le réel. Mais pour pénétrer le mystère de Clara ou le secret qui la porte, de multiples histoires viennent s’incruster dans le récit. Elles développent ce que Jean-Yves Tadié dans son Le Récit poétique (1978) appelle « un système d'échos, de reprises, de contrastes » de l’intrigue centrale: le scandale de la mort et la survie intramondaine. Ces histoires, cousues à la trame prééminente,  venues de régions et de moments divers dans la vie des personnages, nouent le narratif au poétique et au réflexif, multiplient la mort et ses  théâtres, attachent le lecteur et rendent captive sa lecture.
        La mort ne semble elle même que la manifestation particulière d'un effet plus vaste, la séparation: séparation de la patrie, de la mère, d'une nature originelle défigurée, trahison amoureuse conduisant à une mort ou née d'elle, repli des individus sur eux-mêmes suite à la décadence fatale de l'Occident, refus de se séparer de sa figure et de la voir enfermée dans un portrait, abandon collectif d'un legs culturel à portée de quelques pas et sis parmi les îlots de la vie active...Le temps lui-même est questionné, scindé en temps intérieur et extérieur, déplié dans ses secrets et surprises.
         Dans le récit poétique auquel appartient de plain pied cette riwâya, il est de coutume que le narrateur dévore ses personnages. On accorde donc à Antoine Douaihi de découper dans l’univers son aire propre, de la fonder essentiellement dans la culture historique et naturelle, de donner ses propres appellations à des lieux renommés. Je reste seulement gêné par deux choses: l’auteur qualifie trop son monde intérieur (« riche », « profond »...) alors que souvent il le déroule et aurait dû se contenter de l’offrir, laissant au lecteur la liberté d’apprécier et de  juger; le côté Prophète de Gibran que revêt le narrateur avec ses interlocuteurs qui ne font souvent que l’écouter d’une oreille docile et pieuse.

            Nous trouvons dans La Fin des terres un monde de rêves (au moins 4, développés et brutaux) inhabituel pour l'auteur. Il mérite par sa profusion un examen attentif  qui ne peut trouver ici sa place. Restons sur ces 2 figures de la séparation et de l'extrême présence que sont La Pietà vaticane de Michel Ange et L’extase de Sainte Thérèse du Bernin. "Laquelle des deux as-tu le plus aimé à Rome?" demande un homme étrange au narrateur. A nous peut être non d’attendre  la réponse, mais de l’élaborer. 

Tuesday, 25 July 2017

موسى وهبة وإحياء المأدبة الفلسفية







ُإدوارد هوبر:المنارة


 ما يليق قوله في موسى وهبة أنه أحيا المأدبة الفلسفية في أحلك أيام بيروت وأنه استمر بها إلى نهايته المبكرة والأليمة والجريئة، كريما في دعواته، موّسعا رقعتها، منوّعا أطباقها. دارت مأدبة أفلاطون كما نعلم حول الحب،  وبخلاف معظم كتاباته توالى فيها جميل الأراء دون التشابك في حوار أو الانصهار في وحدة. وجاء موسى يتمّم الحرص على الحب والتنوع والتفكير رافضا اليأس منشّطاالأمل. 
عرفتُ موسى في مطلع سبعينات القرن الماضي في البيت اللبناني في باريس. كان وقتُه كله مكرّسا لمهمات الالتزام الشيوعي من نشر قصاصات جرائد وتوزيع بيانات وإقامة ندوات إلى كسب رفاق جدد إلى القضية وتشكيل لوائح للهيئات النقابية الطالبية حتى بدا لي تفرغه للعمل السياسي عائقا مهما دون دراسته وأبحاثه. وما لفتني في سلوكه عندذاك نزعتُه الأبوية الجامعة، ومسعاه الدائم للاهتمام بالوافدين الجدد في معاناتهم اليومية وبحلّ الإشكالات بين الرفاق وبينهم وبين الطلاب الآخرين. جمع الثبات على العقيدة البولشفية إلى تفهّم إنساني عميق. وليلة اكتشفت صدفة حب موسى للحياة في مترو باريسي متأخر، بدا الأمر لي غريبا لما كنتُ أعرفه فيه من جدّية تُداني التقشّف. كنّا على طرفين سياسيين متباعدين ولو من لون واحد، لذا بقينا على "مسافة طيبة" يشوبها الحذر.
بعد ذلك التقينا، عند العودة إلى بيروت، في مقاهٍ وندوات ومناقشة أطروحات...أذكر أنه بين المرّات الأول كان اللقاء في الإكسبرس (الحمرا)،وكان موسى نشر مقالا تميّز بالرفض والرغبة والغموض، وبدا مقاله قطيعةً مع ما سبق من أرائه مع مسعى لإعادة تكوينها،  وإدخالا لتيارات حديثة (فرويدية، نيتشوية،لاكانية، دولوزية...)إلى صميم المُعاش وتأويله، ونقد جذري معلن وغير معلن للميليشوية السائدة والمقيتة.
إرتبط اسم موسى وهبة بترجمة نقد العقل المحض لكنط وآمل أن يسجل التاريخ ما لهذه الترجمة من وقع في الوسط التعليمي ومن دور في إحياء الفلسفة، وذلك بصرف النظر عن خياراتها التفصيلية القابلة للتبرير وللمناقشة والرفض. أعطى موسى كنط أهميته المحورية في تاريخ الفكر الغربي، وجعل من التفلسف بالعربية اعتمادا على مفاهيم الحداثة، وبدون المرور بالتيارات الدينية وبالفلسفة العربية الوسيطة على أهمية الكندي والفارابي وابن رشد وغيرهم، مهمة قابلة للتنفيذ هنا والآن. ما جذب موسى في كنط، وما شكّل ويشكل درسا استفاد منه طلاب موسى وزملاؤه ومحاوروه، هو بالضبط ما أعابه عليه نيتشه عندما أطلق على كنط اسم "إسكافي الفلسفة" أي العامل الحرفي الحريص على كل تفصيل، الملمّ بدقائق الأمور. الفلسفة حرفة صارمة، وهذا ما لا يتعلمه المريد إلا عبر المرور بالنقد الكنطي، وهذا ما أخذه طلاب موسى عنه فكان للمأدبة هيكلها وقوامها. وما وجده موسى في كنط، ضد هيغل وماركس وآخرين، هو إبراز الثنائيات وبلورة المفارقات وكشف الإلتباسات، فكان للمأدبة بهجتها ودوامها. لا أدخل هنا في قلب المسائل، أكتفي بالبعدين التعليمين: موسى وهبةكمربٍ!

وكأس مُترَعة لمأدبة لن تنتهي!        
                


فتى الإيمانين والرجاء الواحد: فيليب سالم





تقرأ فيليب سالم على صفحة النهار الأولى - واليوم مجموعاً في كتاب -  وتسمعه على مرّ السنوات وفي المناسبات كافة، في الانتصارات والهزائم، والأفراح والأتراح، فتأخذك فتوته وعنفوانها. لا يستكين، لا يهدأ، لا يملّ، لا يستسلم، لا يفقد القدرة في الدفاع والهجوم. يُشفي ولا يَشفى. متوثبٌ للإلمام بالجديد وللتحكّم بما طرأ ولمراجعة ما حصل طلباً لإدراك الفائدة منه والأذى فيه. لكنه ثابت على الإيمان أو قلّ على إيمانين اثنين: لبنان والمعرفة، يوآلف بينهما، يكاد أن يماهيما، لكنه لا يضيع[1]. فهو فتى[2] الثوابت وهو فتى التقدم غير الآبه بالسكون والرّضا. علّمه الطبُّ، مداواةً وبحثاً، ما العلمُ ولم ينسِه ما الوطن. كثرت المشاغل والهموم وبقيت وتيرة الشغف على ازدياد.
          بأي لبنان يؤمن؟ يبدأ بالضيعة والألفة والأهل ، بالشجر والتراب والضياء، ويسافر بالحكايات والأغنية والحنين إلى الحواضر والمهاجر، ويتعارك في كل آن  مع آلامه وأمراضه ولعناته،ما استُقدم منها وجاء من "لعبة الأمم" وما توّلد من ذاته ورسخ فيه. لبنان جوهر عالق في شوائبَ تلازمه، تتسلل إلى لبّه، تقبع في داخله. ولا يكون خلاصه إلا بالرؤية النيّرة والجهد الدؤوب واستجماع الإمكانات المتاحة وحسن استخدامها. "التعامل مع العالم بواقعية وذكاء وجرأة. هذا هو التحدّي التاريخي لإنقاذِك..."
          ما يميّز لبنان، ما يرسمه على خريطة العالم وشرق المتوسط بالأخص، ما يجعله أهلاً لكل حرب تخاض باسمه وفي سبيله هو تلك الحرية التي عاشها وصنعته والتي حافظت عليه وحافظ على نبضها في أحلك الظروف وأقسى المآسي وأسفل الدركات. الحرية غاية ووسيلة، وما تتيحه وترنو إليه هو الإبداع. وليس لبنان ذاته إلا حراً مبدعاً. هذه عبرة كِبارِه، وهذا ما وجده فيليب سالم عند جبران خليل جبران الأديب وشارل مالك الفيلسوف ومايكل دبغي الطبيب الجرّاح  وهذا ما استخلصه من الأعلام والأصدقاء وأراد أن يكون له وفياً كل الوفاء.
           ما يميّز المعرفة هو السبيل والمآل، هو المسعى الشاق للولوج إلى جواهر الأشياء وحلّ ألغازها. وما تولدّه هذه "الثقافة"[3]، هو الوحدة والانعتاق، هو الخروج من المِلَل والنِحَل المفتّتة للكيان الإنساني  والتحرر من الأوهام لرؤية الواقع رؤيةً صحيحةً صائبةً مفيدةً لخير البشر وحياة الأرض. العصبيّات الاجتماعية والفكرية، يجدها الأفراد والمجموعات في محيطهم  فيأنسون بها بحكم الفطرة والعادة، يستسلمون لها ويتحمّسون. يكرهون ويقتلون لأجلها. أمّا طريق العلم فغير معبّدة و شاقة وغير مضمونة النتائج. لذلك تحفّز الهممَ وتظهرأفضل ما في البشر وتولّد المحبة في الانسان. "الحب هو القوة التي تحوّل العملَ من شيء تقوم به ويبقى خارجك إلى شيء تقوم به ويصبح أنت". مقنِعٌ فيليب سالم في توجهه إلى أجيال الخريجين، إلى الشابات والشباب، لأنه يكلّمهم على أشياء عرفها وخبرها، وما زال يكابدها في مختبرات الطب والحياة؛ لأنه يوآلف في كلامه بين الحس الشعبي السليم والتطلع الأخلاقي المترفّع والشعائر الدينية المتسامية ومكتسبات الفلسفة، قديمُها المثمّنُ للسعادة وحديثُها المؤكِدّ على الواجب وعلى كلية الإنسان أينما حلّ وكان. وكل ذلك في صياغات بسيطة تستعير من صور الصلاة وتعابيرها وتصوراتها الألقَ والجمالَ ودفء التراث ورسوخه. " إنه كلما غُصتَ في المعرفة كلما اقتربتَ من الله، وكلما اقتربتَ من أخيك الانسان".


  *    *      *
          "جنون محبة"، هذا ما يصف به كاتبُنا تعلّقَه بلبنان وشغفه به. لكن ما يبدو لناظره عاطفةً جامحةً يُترجم في المقالات والخطب إلى لغة العقل، فنقع على وطن يسعى عاشقُه إلى لملمة ما يميّزه بل أفضل ما يميّزه ويحوّله إلى رؤية متماسكة متكاملة متسامية. ينهل فيليب سالم من ميشال شيحا، من شارل مالك، من كثيرين غيرهم أرادوا بناء الوطن الصغير على قاعدة فكرية تاريخية قانونية صلبة و يستنجد بيوحنا بولس الثاني ومحمد خاتمي ليؤكد على الرسالتين: "الرسالة" والدفاع عنها. ينتقل من عبارة "رسالة لبنان" إلى عبارة "معنى لبنان" الأكثر حداثة وحيادية والأقل التصاقا بأيديولوجية سادت قبل الحرب وظلّت موضوع أخذٍ وردّ. لكنه يبقى مدهشاً في قوة تصوره وعمق رؤياه وشمول عناصره وموضوعية نظرته وتنزّهها عن إيدولوجيات المكوّنات الطائفية.
 لن أختصر هنا ما سبكه المؤلف بإيجاز واناقة يصعب مجاراتهما، ف"المداميك" هنا بوضوحها وإشراقها تكون بالعيش المشترك والحرية  والديموقراطية و"العالمية" (أي تلاقي ثقافات العالم كلها في المساحة الصغيرة).
          يأخذك كلام فيليب سالم لأن صاحبه ملتزمٌ متنوّرٌ من خارج ميدان السياسة والصحافة والعلوم الإنسانية، ولأنه على الرغم من إقامته في الخارج ، متردداً على لبنان،  يعيش محنَ بلاده في كل آن لا بل في كل تفصيل، متابعاً مجريات العالم  والسياسة الأميريكية بدقة.
يأخذك كلامه لأنه  لا يمتّ بصلة إلى السجالات الطائفية اللبنانية ولغتها البشعة وطموحاتها الدنيئة ، ولأنه لا يتراجع عن  الثوابت الوطنية بل يؤكدها باستمرار.
 يأخذك لأنه مسبوك بروح العصر غير صادر من كهف أو من خارج الزمان، بل موقعٌ على إيقاع صديق العمر غسان تويني. يتعلم منه ويتحاورمعه في مسرحه الداخلي، مؤيداً أو معارضاً، ساعياً إلى الأهداف ذاتها.
يأخذك لأنه في كشفه  عن مزايا لبنان لا يسكت عن الهنات والسقطات ولا يتأقلم مع السائد من الأوضاع مسمّيا الذل والقهر والخنوع باسمائها داعياً إلى مواجهة الإرهاب و"التنين" يومَ كانت الجمهورية في القعر.  "هذا الإرهاب هو فرضُ الفكرِ الواحدِ، فكر الحاكم الواحد، على المحكومين جميعاً...فإما الطاعة وإما السجن."[4] ولأنه لا يتمسّك بالرموز حين تخفى الوقائع[5]، ولا يكتفي بالقليل المتيسر بل يطلب ، على سبيل المثال ، رئيساً للجمهورية " بحجم مانديلا وحجم لبنان." [6]  
 يأخذك لأن كلامه عقلاني في صميمه يدعو إلى الحوار ويقبله، ويدرك ما للعقلانية من متطلبات. ف"العقلانية الأداتية"Zweckrationalität, rationnalité instrumentale، كما يسمّيها ماكس فيبر، تستلزم الوسائل الصالحة لبلوغ الغاية المنشودة. والأمر في السياسة حاسم. لا يكون إصلاحُ لبنان وخروجُه من مستنقعات التبعية والفساد والطائفية...إلا بسيادته على ذاته: "اللبنانيون يعرفون جيدا أن الحاكم، إن لم يكن سيّد القرارلا يكون سيد نفسه ولا سيّد الأرض"[7]. ولا يكون إلا بضبط السلاح وإخضاعه لقرار الشرعية وصولا إلى "حصرية السلاح في يد الدولة وحدها"[8]  . وكذلك لا يكون إلا بفصل الدين عن الدولة وبناء "الدولة المدنية"[9]. ولا يكون في نهاية المطاف إلا بأفضل العلاقات مع الدول العربية المجاورة، وبالخروج من المحاور الإقليمية والدولية المصادِرة لإرادتنا المستنزِفة لطاقاتنا،  وبتحيّن الفرص السانحة للاستفادة من أي مستجدّ  وترقّب الأمور بالجدية اللازمة والسرعة المطلوبة والاعتماد الدائم على الشرعية الدولية.
يأخذك الكلام لأنه، في تشديده على "نهائية" لبنان وطناً "لجميع أبنائه" كما ورد في اتفاقية الطائف ومقدمة الدستور، وعلى استقلاله ورفض ذوبانه في كيان آخر وفقدان هويته وتميّزه،  لا يأنس عبارة "الوجه العربي" ويؤكد  "أن لبنان بلدٌ عربي من رأسه إلى أخمص قدميه". وتُظهر الصفحات المخصصة للعرب، في أميركا وفي ديارهم، مدى تبنّي فيليب سالم لقضاياهم واحتضانِه لانتفاضاتهم وثوراتهم ودفاعِه عنهم. وما محاسبته القاسية لهم أحيانا إلا من باب الحرصِ على مصالحهم ومشاركتِهم تطلّعاتهم والآمال. ومقالته عن "راهب العروبة" الصديق كلوفيس مقصود خير شاهد على عروبة عميقة في اللبنانية العتيقة.

                            *       *       *
          تقرأ كتاب فيليب سالم رسالة لبنان ومعناه،فتخالفه في عبارات قليلة مثل "انصهار"[10] التي تغّلب النارَ والمعدن. ولا تتذمر من بعض التكرار لأنه تأكيد على الثوابت، ومسعى محمود لتنويع الصياغات على مدى الأعوام واختلاف الظروف. تجد نفسك أمام كتاب تاريخ يعيدك إلى عقودٍ مرّت وفرصٍ فاتت وأحلامٍ لم تتحقق ومهامّ لم تنجز. لكنه يبقى أولا وأخيرا كتاب الأمل المضيء، كتاب السبل المؤدية إلى بلوغ السيادة والإصلاح والمعرفة والسمو بالذات. ويسرّك أن خواتمه تتوجه إلى الشباب والخريجين لاستخلاص الدروس واستنهاض الطاقات والإشارة إلى أدب الحياة بل إلى آدابها. وهو بهذا كتاب تربية وطنية وأممية.
          كذلك فإن هذا الكتاب هو كتاب الوفاء، الوفاء لرفاق الدرب والأصدقاء الذين رحلوا وبقيت أرواحهم حاضرة.
          مقالات فيليب سالم وخُطبه كتاب الرجاء الواحد: الإنسان المتصالح مع أخيه وذاته والمتمتّع بحقوقه كلها  وعلى رأسها الحق في الصحة والحق في الحرية والحق في الابداع.

زحلة في 8 حزيران 2016



[1]  عن فيليب سالم راجع مهى سمارة: فيليب سالم الثّائر والعالم والإنساني، دار النهار-دار الساقي، بيروت 2013 وفيليب سالم بأقلامهم، إعداد أسعد الخوري، بيروت، 2014. 
[2]  قال القتيبي: ليس الفَتى بمعنى الشابّ والحَدَث إنما هو بمعنى الكامل الجَزْل من الرجال. ورَجُل جَزْل: ثَقِفٌ عاقل أَصيل الرَّأْي. الجوهري:الفَتى السخيّ الكريم. (عن لسان العرب).
[3]  العبارة لفيليب سالم التي يميّز بين "ثقافة المعرفة"  و"ثقافة التطرف الديني والأيديولوجي".
[4]  المؤتمر والتنين (18-10-2002).
[5]  تعالوا نعلنه يوم حداد [عيد الاستقلال] (24-11-2003).

[6]  افتتاحية 20/3/2014.
[7] لبنان الرسالة وماذا تبقى من الرسالة؟ (24-7-2001)

[8]  الإستراتيجية الدفاعية هي استراتيجية الدفاع عن السلام  (15-4-2010)
[9] الإرشاد الرسولي و"المسألة المشرقية"  (16-9-2012)
[10]  في دعوته إلى المواطنة اللبنانية غير الطائفية. 

Thursday, 6 July 2017

MICHEL ZACCOUR, UN LIBANISTE ANTIMANDATAIRE







« L’enjeu véritable de toute lutte est la liberté opprimée, que cette oppression se nomme colonialisme, occupation, despotisme personnel, qu’elle s’exerce par les détenteurs de capitaux au dépens de la main d’œuvre  ou qu’elle soit la domination d’une majorité parlementaire qui abuse de son pouvoir. »
         
Michel Zaccour (1896-1937): Liban d’aujourd’hui (Lubnân al-yawm), préface d’Henri Zgheib, Editions de la Fondation Michel Zaccour,  2017.

          Connaît-on assez Michel Zaccour ? 2 biographies lui ont été consacrées, l’une en arabe par F. S. Akl et R. Honein, l’autre en français par Alexandre Najjar (traduite en arabe et en anglais) ; un choix de son périodique Al Maarad  (1921-1936) a été recomposé en 2 volumes dans la police et la mise en pages de l’époque (1999). L’opinion a été alertée, mais il fallait approfondir. Ce que le présent ouvrage - qui assemble une anthologie de ses articles, éditoriaux et discours, enrichie d’une iconographie de belle qualité - met en relief, ce sont les options personnelles d’un homme politique illustrées par son écriture et ses interventions orales. « Un journaliste doublé d’un député », se définissait-il lui-même à partir de 1929.
          L’importance de Michel Zaccour est multiple. Elle est d’abord dans le témoignage capital sur une période cruciale, qui pour être proche n’en est pas moins peu connue : l’Etat du Grand Liban (1920-1926) et la première décennie de la République libanaise (1926-1937). On ne veut pour preuve de cette méconnaissance que la confusion que font les notes du livre entre hauts commissaires et gouverneurs du Grand Liban (Trabaud, Vandenberg, Cayla). Elle est ensuite dans l’engagement  de Zaccour dans son époque qui ne se laisse pas réduire aux clivages habituels et les bouscule tous, irrévérencieux et droit. Elle est aussi dans le courage et la rigueur politique et morale d’un patriote porté par un combat qu’il ne cesse de servir dans des péripéties confuses. Elle est enfin (mais on pourrait ne pas s’arrêter là) dans l’art consommé d’un journaliste et d’un tribun, écrivain véritable, qui sait aller à l’essentiel, se servir de vers et de  fables pour délivrer son message et cibler son but.
          Dès la promulgation de la charte du mandat syro-libanais (24/7/1922), Zaccour écrit : « Nous appartenons au parti de la République libanaise et à ceux qui réclament un président de la république libanais et un gouvernement national dont l’allure s’accommode avec le véritable mandat libre proclamé au nom de la France par M. Poincaré ». La position est claire, même si elle est peu partagée par les Libanais d’alors, isolationnistes ou irrédentistes : le Grand Liban est une entité indépendante de ses voisins, étendant une Moutassarrifiyya autonome ; il doit être gouverné par ses citoyens, aptes à lui choisir son régime et à l’administrer ; le mandat de la France est de conseiller les Libanais et non de régir leur pays. Zaccour est francophone et francophile, mais non aux dépens de l’indépendance nationale ;  il pense même que l’amitié des Libanais pour la France doit être un argument supplémentaire en faveur de leur autonomie. Il ne cesse, par ailleurs, d’insister sur « l’intérêt du voisinage, des traditions, de la langue, de la fréquentation » avec les Syriens dans le combat « loyal et fidèle » des  deux pays pour l’indépendance.
          « L’enfant terrible », comme l’appellent les autorités françaises aux commandes, ne cesse d’instruire le procès du mandat. Il lui reproche sa politique « expérimentale » et sans consistance, si couteuse pour les habitants « en argent, en sang et en âmes ». Il y voit un régime plus pernicieux que la colonie et le protectorat car il donne l’illusion de l’indépendance et ne fait que déléguer le pouvoir de Paris à des fonctionnaires envoyés sur le terrain. La mise en accusation ne ressort pas seulement de la théorie ;  elle s’étend à chaque acte, nomination et décision contraires à la volonté nationale. On peut citer en exemple sa campagne menée contre la fusion (’Idghâm ) ou création de tribunaux mixtes, composés de magistrats français et libanais : « Que signifie l’ ’Idghâm ? il est plus proche du remplacement des tribunaux nationaux par des tribunaux étrangers(…) »
          Que reproche Zaccour au président Emile Eddé qui veut être « un dictateur réformateur » et court-circuiter les débats parlementaires qui font obstacle à sa politique? « La dictature ne peut être utile à un pays sous mandat parce que le mandat est une forme de dictature et que toute dictature qui se met à son ombre est faible et squelettique… » (21/6/1936)
          La notion de constitution peut servir de fil d’Ariane pour comprendre la pensée politique de Michel Zaccour et il n’est pas fortuit que son combat se soit associé au bloc destourien qui tire son nom de la loi fondamentale (destour) qu’il cherche à réinstaurer. Au nom de ses principes indépendantistes, Zaccour s’était insurgé contre la manière dont la constitution de 1926 a été élaborée  et contre les pouvoirs qu’elle accordait à la puissance mandataire; il avait soutenu qu’elle devrait être discutée et votée par une constituante libanaise élue dans ce but ou qu’au moins le conseil représentatif en place tienne compte des requêtes des diverses parties libanaises, ce qui n’a pas été le cas (4/11/1926 et 20/2/1927). Mais une fois la constitution promulguée, notre homme sera toujours son ardent défenseur tout en affirmant qu’elle peut et doit être amendée. Lors de sa suspension en 1932 par le haut commissaire français, il écrit : « La constitution est l’emblème de la dignité nationale et le fondement de la liberté et de l’indépendance… les Libanais dignes et honorables respectent leur constitution, la défendent et n’acceptent pas sa substitution. » Avec les députés Farid Khazen et Camille Chamoun, il adresse à Damien de Martel un mémoire demandant « le retour à la vie constitutionnelle normale » (28/10/1934) ; puis avec Hamid Franjié, il revendique « toutes ses attributions », un traité avec la France et l’entrée du Liban à la S.D.N (2/3/1936).

          Connaître Michel Zaccour incite à le connaître plus profondément, à retrouver une intégrité, une dignité et une hauteur de vues qui ne sont plus de mise dans le pays du cèdre, à respirer un air de liberté et d’indépendance sans lesquelles point de salut…tout en se posant bien des questions sur ce pays, son peuple et sa destinée. 

Friday, 2 June 2017

AUX SOURCES DE LA TRADUCTION POÉTIQUE






La "sentence orientale" de La Peau de chagrin due à Hammer-Purgstall

Quand passion et rigueur, beauté et vérité font  cause commune        
Pierre Larcher: Orientalisme savant Orientalisme littéraire, Sept essais sur leur connexion, Sindbad Actes sud, 2017, 238pp.
          Voltaire a-t-il lu Le Coran et s’est-il inspiré de quelques épisodes d’une de ses sourates, « La caverne » (al-kahf), pour le chapitre « L’hermite » de son conte philosophique Zadig (1748)? Non seulement nous avons droit, dans le texte de Pierre Larcher, à un répertoire historique des traductions du livre saint en langues consultables par Voltaire, à un état précis et comparé des textes en question, à la piste qui a pu servir de l’un à l’autre…Mais certains éléments mis à jour nous mènent plus loin que la source supposée vers une origine orientale dont la variante coranique n’est qu’une version. Et l’enquêteur de conclure : les histoires circulent librement et se jouent des frontières linguistiques, religieuses, spatiales, temporelles comme des limites du sacré et du profane.
          Cette investigation précède six autres, dont deux inédites. Elles sont classées selon l’ordre chronologique de leur objet. Où Goethe a-t-il puisé le « chant de la vengeance » du poète arabe antéislamique Ta’abbata Sharran qu’il a adapté en quatrains libres dans son Divan occidental-oriental (1827) ? Qui est cet Ernest Fouinet dont Victor Hugo dit qu’il a mis « une érudition d’orientaliste au service d’un talent de poète » et enrichi Les Orientales (1829) d’une précieuse petite anthologie de la poésie arabe archaïque ? Pourquoi la « sentence orientale » de La Peau de chagrin (1831) de Balzac est-elle en arabe alors qu’elle est présentée comme « sanscrite » ? Comment est-on passé du poète ‘Antara à la sîra (geste) de ‘Antar puis à la pièce de Chekri Ghanem (1910) ? Quel crédit donner aux « arabisations » - revendiquées par Aragon surtout en ce qui concerne les temps verbaux- de son écriture, de « Bouée » (1923), poème surréaliste de jeunesse, au Fou d’Elsa (1963)?
Pierre Larcher professeur de linguistique arabe à l’université d’Aix-Marseille,  et surtout l’inégalable passeur de la poésie arabe préislamique  en français, met ici en lumière quelques uns des fondements de ses interprétations sur les plans linguistique et stylistique. Posant des questions précises, en relation avec l’histoire littéraire mêlée à l’Orient et cherchant à y répondre, il déploie une telle érudition et fait montre d’une si ample minutie que l’intérêt de son ouvrage dépasse de loin les sujets abordés et touche aux fondements grammaticaux (la différence entre les systèmes verbaux sémitique et indo-européen…). On y trouve en filigrane l’esquisse d’une histoire de la pénétration de la poésie (et des récits) arabes en Europe et le récit d’un orientalisme à l’assaut de la littérature arabe.  De la collecte des données,  on est allé à la méthode historico-critique. Mais pour faire passer une poésie lointaine dans l’espace et le temps, il faut la « chaleur » d’un Goethe, la sympathie d’un Fouinet… Ce dernier tire profit de « l’étude longue, intelligente, approfondie  de la langue » produite par Silvestre de Sacy et note: « un poète ne peut être rendu que par la poésie, dans quelque langage que ce soit ». Antoine Galland (1646-1715) reste le prototype de ceux qui ont conjugué orientalisme savant et orientalisme littéraire, réunissant les Mille et une nuits et produisant une œuvre de belle qualité.




Larcher ne cesse de s’opposer à la vision que donne de l’orientalisme Edward Said et la juge essentialiste et lacunaire,  s’arrêtant à 2 siècles (19e-20e) et à 2 langues (le français et l’anglais), ignorant des travaux rédigés en latin  remontant à la Renaissance et la dimension européenne de la recherche où les Allemands sont en bonne place. Un Hammer-Purgstall (1774-1856), que Balzac a rencontré à Vienne, a traduit le persan Hafez, le turc Baki, Mutannabbî , Ghazali…Il n’est jamais mentionné par Said alors qu’il est une « interface »  entre les 2 orientalismes et qu’il l’est à l’échelle du continent.
          Dans le septième et dernier chapitre, et comme pour souligner une omission d’Edward Said, pourtant « musicologue reconnu », Larcher esquisse un tableau historique de la présence de l’orient sur la scène lyrique depuis Monteverdi. Après une période de références aux croisades et « croissantades », les « turqueries » s’installent. Suite aux défaites ottomanes (1529, 1571, 1683), les sultans ne font plus peur et le Turc peut faire rire. Les visites d’ambassadeurs sont assez rares pour donner prétexte à moquer les prétentions nobiliaires de la bourgeoisie. Dans L’Enlèvement au sérail (1782) de Mozart, non seulement le « sujet est turc », mais aussi le motif de la musique inspiré de celle des janissaires, avec instruments à percussion ; il est « récurrent de l’ouverture au finale et ‘rythme’ l’opéra.» Mais cette œuvre, à l’instar d’autres, révèle une autre facette de l’époque, la piraterie et la captivité d’Européens « en terre d’islam ». Par la suite, ou le livret authentiquement « oriental » n’accompagne pas une musique « orientalisante » (Abu Hassan, 1811, de Weber), ou les « arabismes » de l’un -marqués par « l’expérience maghrébine » française- répondent aux « arabesques » de l’autre (Mârouf, savetier du Caire (1914) d’H. Rabaud,  ou, comme dans Djamileh (1872) de Bizet se manifeste un « emploi discret de la gamme arabo-andalouse. » Enfin, Le Roi Roger (1926) de K. Szymanowski (1882-1937) a pour théâtre la Sicile médiévale imprégnée de grécité, de christianisme et d’islam ; le rayonnement de cet opéra complexe ne cesse de s’étendre et ses interprétations se succéder.

          On peut regretter certaines assertions de Pierre Larcher qui ne relèvent pas de son domaine propre : « Entre la Grande Syrie et le petit Liban, c’est une troisième voie qui fut choisie : celle du Grand-Liban, dont l’histoire ultérieure devait montrer que c’était la pire… » On peut rejeter sa roideur envers Aragon dont il ne « sait » pas « s’il fut ou non un grand poète »…Mais on ne peut qu’être ravi de l’avoir accompagné dans des enquêtes où il a su conjuguer l’orientalisme savant et l’orientalisme littéraire et montrer combien passion et rigueur, beauté et vérité sont à même de faire cause commune.         

Thursday, 4 May 2017

FORCE DU VOULOIR, PUISSANCE DE LA CLAIRVOYANCE: SAMIR FRANJIEH





GOYA: Lutte dans le sable voulant 


               Quand Samir Franjieh m’appela il y a quelques mois, à l’occasion de  l’hommage que je lui ai rendu après la réception de la légion d’honneur, et paru dans L’Orient-Le Jour (11/10/2016), il commença par dire : « il n’est pas dans l’habitude d’un zghortiote de remercier un zahliote, mais je vais, pour une fois,  déroger à la règle! » Son profil taquin ne démissionnait jamais et c’était un trait propre à lui, avec les amis qu’il ne voyait pas continuellement, de renouer par une plaisanterie qui marquait une vérité et sa caricature, une appartenance et la distance et qui pointait, dans l’assiduité, les origines. Nous nous étions connus, après le cataclysme arabe de 1967, comme appartenant à des groupuscules venus de deux centres chrétiens et cherchant dans la radicalité marxiste un baume aux malheurs et le plus adéquat des instruments de combat. Les voies ne cessèrent de diverger et de se rejoindre, l’étoile de Samir ne cessa de monter dans le firmament beyrouthin et national, et lui de se montrer plus pugnace dans le militantisme et la presse. Bien qu’il fût presque toujours difficile à « attraper », il ne s’abstenait jamais, dans la limite de ses moyens, de prêter main forte aux demandes. Son autorité morale couvrit précocement les protestataires issus des groupes d’allégeance au Régime, et la force de son argumentation lui donnait une place à part parmi les fils des familles et seigneurs politiques.
De la prime période, ce souvenir si propre à son décor social : arrivé tôt dans l’appartement de Samir près du Musée pour être sûr de le coincer, j’y découvre, dans l’attente de son réveil, un Amine Maalouf carré et exalté. Le jeune bey nous reçoit couché dans son lit couvert  d’une large fourrure et, écoutant Amine clamer un article (ou un tract), distribue avec hauteur et naturel ses remarques et corrections.
***
          Il y a peu de temps, lors d’un colloque tenu pour évaluer les accords de Taëf (1989) un quart de siècle après leur conclusion, je modérais un débat auquel participait Samir. Un intervenant de la salle, qui ne manquait pas de corpulence, prit à partie son papier et défendit solennellement  le projet dit grec-orthodoxe de loi électorale. Samir sortit de son calme habituel et défendit avec véhémence la citoyenneté (et non le communautarisme) comme fondement constitutionnel de tout vote. On eut soudain l’impression que le contradicteur prit peur et il se confondit en excuses. Le bey adorait la relation de cette scène et me la fit répéter à Samer. La question demeurait : d’où venait la force de Samir, cette aura qu’il eut d’emblée et qui ne fit que s’affermir?
          Samir Franjieh joignait à une « légitimité » politique (mythique ou réelle) une rébellion profondément justifiée et bien argumentée. Il put par la suite incarner sa communauté tout en combattant « ses » options majoritaires. Au service de ce socle qu’il ne reçut que pour l’élargir et le réinventer, il mit une volonté hors-pair pour imaginer des voies et des issues alors que les embûches et les impasses se multipliaient. Homme d’ouverture et de dialogue attaché à une justice sociale étendue à tous les citoyens (son legs de gauche), il ancra ses buts dans la quête d’un Liban réconcilié et indépendant, libre et démocratique, arabe et méditerranéen. Il ne pouvait faire adopter ses choix, ou faire progresser des solutions, qu’en inspirant une confiance absolue dans son intégrité politique et morale et dans son intelligence aiguë, ce dont il s’acquitta. Son courage politique, comme son courage face à la maladie, mesurent une force prodigieuse.

          Partant après Ghassan Tuéni et Fouad Boutros,  Samir Franjieh emporte avec lui une part du fil d’Ariane qui sert à conduire patriotes et amis dans le dédale libanais.