Friday, 3 August 2018

LES SIXTIES DECENNIE DES REVES FOUS














WOODSTOCK 1969
Gérard de Cortanze: Dictionnaire amoureux des Sixties, Plon, 2018, 720 pp.


                Gérard de Cortanze, prix Renaudot 2002 pour Assam, essayiste et critique littéraire, nous offre moins un dictionnaire amoureux des Sixties qu’un dictionnaire personnel de ces  années réputées folles. Ses réserves quant aux événements et nouveautés de la période sont nombreuses, qu’elles datent du vécu d’alors ou du présent où l’absence de nostalgie prévaut. Quand la décennie est proche de son terme, il peut la qualifier d’ « heureuse » : soit qu’il évoque le changement de style des conférences de presse présidentielles en France : « La hauteur gaullienne n’est plus. 69, c’est la fin du lyrisme et de la grandeur de la France »;  soit qu’il assiste à la fin tragique d’une génération américaine éprise de liberté et d’amour dans Easy Rider, le film si représentatif de Dennis Hopper (1969). 


DE GAULLE EN IRLANDE (mai 1969)
   
Personnelle, l’œuvre l’est car on peut suivre à partir de ses méandres  la trajectoire de l’auteur, dresser son portrait, évoquer sa généalogie. De Cortanze est d’ascendance aristocratique italienne : le père est piémontais et la mère napolitaine ; du moins Françoise Mallet-Joris en convainquit Edmonde Charles-Roux d’abord sceptique. On peut le suivre d’adresse en adresse, vivre avec les siens dans la villa familiale de son père directeur d’usine (occupée) en mai 68. Pour narrer ce mois crucial, il propose 4 saynètes « entre l’opérette et la chanson comique » où l’élève comédien prend peur et ses distances, et termine l’inutile  « récréation » avec son père dans la grande manifestation qui remonte de la Concorde à l’Etoile (30 mai).    Donc un garçon plutôt rangé et passionné de livres et de lecture.  Aucun programme télévisé de l’ORTF n’échappe à ses commentaires, des « Dossiers de l’écran » à « Cinq colonnes à une » ; il préfère Balzac et Malraux au Nouveau roman, se demande aujourd’hui comment il a pu « s’engager tête baissée dans (l)es étranges combats » du structuralisme, de Tel Quel, des Cahiers du cinéma soixante-huitarde…
La personnalisation du Dictionnaire n’est pas sans séduire un lecteur comme moi né presque la même année que l’auteur (1948 et 1947). Il m’est facile d’imaginer l’avoir croisé  à  « la Mecque du cinéma » (la rue Champollion), à là cinémathèque Chaillot ou à la Joie de lire (librairie Maspero), utile de comparer la chute de certains événements (assassinat Kennedy), feuilletons (Les Incorruptibles), modes (minijupe, drugstore, coupe de cheveux), nouveautés culturelles (Livre de poche, design, Nouvelle Vague) sur des contemporains en contrées diverses et lointaines, gai de mesurer l’ampleur d’une mondialisation pour laquelle les Sixties furent une époque charnière (premiers pas sur la Lune). Parfois la contradiction des idées et des sentiments entre les deux bords est totale (guerre des Six jours).
On ne cesse de fouiller et de trouver dans ce Dictionnaire, panier inépuisable pour la mémoire. A côté de l’itinéraire d’un passage de la petite enfance à l’adolescence, des affinités personnelles pour Hugues Aufray ou Raquel Welch, nous trouvons des entrées inattendues (Papier hygiénique, Purée Mousline, Vide-ordures) et des articles exhaustifs nourris aux meilleures sources de l’érudition. Les singularités survenues (Hula hoop, Laser, Greffe du cœur) n’occultent pas la place des synthèses (consommation, contestation, La société du spectacle). Les replis français occupent des pages importantes (Nouvelle société ; Oui, mais ; Poulidor, Académie), mais la scène des Sixties est essentiellement mondiale et bouleverse un ordre au profit d’un nouveau en perpétuelle redéfinition.
La décennie 1960  se trouve au cœur des « Trente Glorieuses » (1945-1973), période de forte croissance et d’enrichissement général.  Les ménages investissent dans l’automobile, l’électroménager, achètent des téléviseurs et vont de plus en plus en vacances (Club Méditerranée). C’est aussi l’ère des transistors. Les premiers supermarchés voient le jour et les publicités prennent d’assaut les décors et les ondes. Les Baby-boomers sont déjà montés et en 1968 le tiers des Français ont moins de 20 ans. Les jeunes font la tendance et s’imposent dans la mode. Le statut de la femme, libérée d’une partie de ses tâches domestiques, entame sa progression. La vitesse tue sur les routes (un des réseaux les plus vétustes d’Europe) 11000 personnes et fait 230,000 blessés en 1962. De la génération yéyé aux barricades du Quartier latin, l’insatisfaction rêve, cherche ses voies et ses modes d’expression. Le foisonnement culturel et artistique est à son comble.
Les Sixties sont riches d’une « thématique » et d’une « mythologie ». On les trouve dans le Pop art, raillé et célébré dès sa naissance, ubique dans l’industrie et la culture; chez Andy Warhol, « un vrai rebelle, génial, inventif, underground et postmoderne », « l’artiste le plus représentatif des années 1960, le plus complet, le plus complexe… » Mais c’est éminemment la musique et les chansons qui portent et transportent l’esprit de l’époque. Les jeunes rompent avec les codes coutumiers, s’approprient l’univers par le rêve, s’écrient avec les Beatles : Revolution.
Le Rock’n roll, né aux Etats-Unis au début des années 1950, y remplace le jazz procédant par emprunts multiples à diverses traditions. Il cesse en quelques années d’être anglo-américain pour devenir universel, investir les capitales de Paris à Tokyo en passant par Pretoria. Des troupes comme les Beatles, les Rolling Stones, les Doors, les Who… révolutionnent la musique et donnent au genre ses lettres de noblesse. Le festival Woodstock, où Richie Havens et Jimmy Hendrix s’illustrent merveilleusement, assemble 500 000 hippies, dure 3 jours (15-18 aout 1969) et réunit 32 groupes. Des idoles naissent. San Francisco et Londres s’imposent sur les cartes de l’amour et de la liberté. Le Protest song passe de la lutte pour les droits civiques (Bob Dylan) à l’accueil de la contre culture et débordera la décennie dans l’opposition à la guerre du Vietnam. De nouvelles drogues circulent, de nombreux chanteurs  meurent d’overdose et le terme psychédélique naît pour indiquer la  « fusion simultanée des crypto-cultures de la drogue et de la musique ».

Ex-fan des sixties 

Où sont tes années folles, nous chante toujours Gainsbourg.    

Friday, 6 July 2018

FOUCAULT ET LA NAISSANCE DU SUJET : « MAL FAIRE » ET « DIRE VRAI »




JEROME BOSCH: LES TENTATIONS DE SAINT ANTOINE (1502)







Michel Foucault : Histoire de la sexualité, 4, Les aveux de la chair, Edition établie par Frédéric Gros, Gallimard, 2018, 427pp.

          Plus de 30 ans après le décès de Michel Foucault (1926-1984) paraît le quatrième et dernier volume de son Histoire de la sexualité laissé non révisé, sinon inachevé, Les aveux de la chair. Le premier tome, La volonté de savoir, date de 1976. Les deux autres, L’usage des plaisirs et Le souci de soi ont vu le jour quelques mois avant la mort de l’auteur. Le temps étendu de l’élaboration s’explique par le changement du projet initialement annoncé. Foucault explique qu’il est passé du dessein d’étudier le dispositif biopolitique moderne de la sexualité (XVIe-XIXe siècle) à la « problématisation » du plaisir sexuel dans la perspective historique « d’une généalogie de l’homme du désir… »  en prenant appui sur les penseurs de l’antiquité gréco-romaine et des premiers siècles du christianisme.
          La volonté de savoir s’insurge contre ce qu’il appelle « l’hypothèse répressive » : le sexe a été réprimé à partir du XVIIe siècle, en passant par le régime victorien. Le discours de libération sexuelle qui s’ébauche avec la science et la thérapie de Freud et devient en mai 68 le grand combat pour l’émancipation, n’en est que le corollaire. Foucault s’exaspère de la complaisance avec laquelle l’hypothèse répressive se crédite elle-même d'un pouvoir contestataire, libérateur, subversif: « Parler contre les pouvoirs, dire la vérité et promettre la jouissance ». A l’opposé de ce discours, il tranche sans appel, écrivant à la fin du livre : « Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité. C'est de l'instance du sexe qu'il faut s'affranchir (…) Contre le dispositif de sexualité, le point d'appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs. » Loin d’avoir censuré la sexualité, l’Occident l’a inventée de toutes pièces. Le premier volume, court et incisif, se donne donc un double programme : comprendre comment la sexualité a été historiquement « mise en discours » et est devenue un objet de savoir ; montrer comment elle a été liée à un mécanisme de pouvoir, bourgeois ou éducatif, par le biais des discours dont elle a fait l’objet.
          L’étude du christianisme, à travers la confession de la chair et le sacrement de pénitence, devait servir de premier champ d’exploration de l’auteur. Mais la recherche fut décalée de la période du concile de Trente (XVIe siècle) au « point d’origine » et au «moment d’émergence »  d’une injonction de faire dire au fidèle la vérité sur lui-même  (les Pères chrétiens des premiers siècles de Justin [+165] à saint Augustin [350-430]); elle fut aussi conduite à développer ce qui ne lui servait que de contrepoint : la pensée grecque et romaine. D’où les volumes II et III de la somme. Le premier analyse comment la pensée médicale et philosophique hellénique a réfléchi le comportement sexuel, élaboré un «usage des plaisirs » et formulé quelques thèmes d’austérité sur 4 grands axes de l’expérience : les rapports au corps, à l’épouse, aux garçons, à la vérité. Le second envisage l’inflexion subie par cette problématisation initiale  dans un art de vivre romain dominé par « le souci de soi » et repéré dans les textes grecs ou latins des 2 premiers siècles de l’ère chrétienne.
          Les aveux de la chair qui paraît aujourd’hui se présente donc, comme l’affirme Frédéric Gros qui a veillé avec grand soin sur l’établissement du volume, comme un « inédit majeur ». Dans un style dense et précis, et à travers une analyse minutieuse des textes, Foucault cherche à montrer ce que le christianisme a de propre dans le domaine moral. Clément d’Alexandrie (150-215) dans Le Pédagogue témoigne d’une grande continuité avec les textes philosophiques et la morale païenne de son époque : on y trouve les mêmes interdits (adultère, débauche, pédophilie, homosexualité), les mêmes obligations (la procréation est le but du mariage et des rapports sexuels), la même référence à la nature et à ses leçons. Mais, d’une part, Clément réunit dans une même rubrique les règles de prudence du Sage et les convenances matrimoniales. D’autre part, il donne une signification religieuse au nouvel ensemble.
          « De Clément à Augustin, il y a évidemment toute la différence entre un christianisme hellénisant, stoïcisant, porté à « naturaliser » l’éthique des rapports sexuels, et un christianisme plus austère, plus pessimiste, ne pensant la nature humaine qu’à travers la chute, et affectant par conséquent les rapports sexuels d’un indice négatif. » Mais le changement qui s’est produit ne doit pas être essentiellement pensé en termes de « sévérité », d’austérité, de rigueur dans l’interdit…Les grandes lignes de séparation du  permis et du défendu sont, « pour l’essentiel et dans leur dessein général », restées les mêmes du second au cinquième siècle.  En revanche, des transformations capitales se sont produites : 1. dans le système général des valeurs, avec la prééminence éthique et religieuse de la virginité et de la chasteté absolue ; 2. dans le jeu des notions utilisées avec l’importance croissante de la « tentation », de la « concupiscence », de la chair et des « mouvements premiers ». Non seulement l’appareil conceptuel s’est quelque peu modifié, mais le domaine d’analyse s’est déplacé. Il ne s’agit pas d’un renforcement de la répression sexuelle, mais d’un autre type d’expérience qui prend naissance.
Ce changement est à mettre en liaison avec 2 éléments historiques et religieux nouveaux : « la discipline pénitentielle, à partir de la seconde moitié du second siècle, et l’ascèse monastique à partir de la fin du troisième. » Avec ces 2 types de pratiques, un certain mode de rapport de soi à soi et une certaine relation entre le mal et le vrai voient le jour ; pour être plus précis, entre la rémission des péchés, la purification du cœur, la manifestation des fautes cachées et des secrets et, d’autre part, l’examen de soi, l’aveu, la direction de conscience et les différentes formes de « confession » pénitentielle. Dans les relations à soi, de nouvelles liaisons se créent entre le « mal faire » et le « dire vrai ». Une nouvelle subjectivité a pris forme ; elle est un exercice de soi sur soi, une connaissance de soi par soi, la constitution de soi même comme objet d’investigation et de discours. La libération de soi même, sa propre purification, son salut dépendent  et n’existent que par les opérations qui portent la clarté au fond de soi. La lumière par l’examen est seule rédemptrice.
Au centre du dispositif chrétien se trouvent la chair (et ses aveux). Le nouveau mode d’expérience, résume Foucault, est un nouveau mode de connaissance et de transformation de soi par soi en fonction d’un certain rapport entre annulation du mal, manifestation de la vérité et découverte de soi.


Dans son interprétation des textes, la rigueur de Foucault ne se pare pas seulement de neutralité, mais assume intensément cette attitude dans l’exploration du christianisme originel. Nous sommes loin des terribles éclats de rire et proches d’une reconnaissance. En tous cas, ces Aveux terminaux qui joignent éthique et savoir pour disjoindre antiquité et « modernité » (subjective) vont, au-delà de la connaissance historique qu’ils enrichissent, vers une généalogie ouverte « de nous-mêmes » encore à tenter. 



   POST SCRIPTUM
          Et si l’étude du domaine particulier de la sexualité, menée avec rigueur par Foucault, à partir de textes théologiques des premiers siècles de notre ère, rejoignait l’histoire  hégélienne de la philosophie, voire lui donnait chair, en scrutant de près le passage d’une philosophie antique de l’être à une philosophie moderne du sujet ? Jean Wahl affirmait que le christianisme n’avait pénétré proprement la philosophie qu’avec Descartes et Kant, le cogito prévalent alors sur le sum. Foucault retrouverait donc ici l’archéologie de Les Mots et les choses mais avec des temporalités différentes.
          En tout cas, questions à méditer.  

Tuesday, 5 June 2018

الإحباط المسيحي في لبنان نهاية القرن الفائت





من مسرحية بيكيت نهاية اللعبة
الاحباط ومسرح العبث[1]
        هل كان صموئيل بيكيت، الكاتب الإيرلندي المقتصد العبارة إلى أبعد الحدود، يتحدث عن الوضع الإنساني العام أو عن أزمة الأديب المعاصرلما ورد على لسانه: " أن لا تريد أن تقول شيئاً، أن تجهل ما تريد قوله، ألا تكون مقتدراً على ما تظن أنك تريد قوله، وأن تظل تقول، مع ذلك، أو تكاده" ؟ مهما يكن من أمر، لم يرد بخاطر صاحب نهاية اللعبة أن عبارته هذه تصلح وصفاً بليغاً لحالة معينة ألقت بكاهلها على فريق لبناني في مرحلة محدودة من تاريخه، ما زلنا نجهل ما ستؤول إليه. أما الفريق، فهو مسيحيو لبنان (أو موارنته)، أما المرحلة، فهي الأعوام التي تفصل اتفاق الطائف عن انتخاب العماد إميل لحود رئيساً للجمهورية، أي ما يقارب العشرة أعوام (1989-1998). أما الحالة، فهي ما أطلق عليه تسمية الآحباط وما وصفه البطريرك الماروني في رسالة الفصح للعام 1994 [2] على أنه "إنكفاء عن المشاركة في مسيرة الدولة".
        تُرى كان جوهرُ المسألة في غياب الإرادة لتجاوز الأوضاع المشكو منها، وهو معنى الاحباط الأصلي؟ أم تُرى كان في غياب التصوّر الواضح والكامل لهذه الأوضاع، رغم التعدادات الطويلة والمحققة لخروقات وثيقة الوفاق الوطني والتوازن العام؟ أم كان في القدرة الفعلية على الخروج من المأزق؟ أم كان أخيراً في غياب حيز التعبير الحر عن الهموم الفعلية؟ تنقل الأسئلة الأربعة هذه مسألة الاحباط من الأسباب الموجبة –التي عددّها كل من فريد الخازن ومحمد حسين شمس الدين وفصّلها في ميدان عودة المهجرين كمال فغالي- إلى ردّة الفعل الأساسية على هذه الأسباب: لماذا أدّى القهر إلى استقالة المقهورين من العمل العام اللبناني وهم وظفوا فيه تاريخهم ومستقبلهم كجماعة حرة متعايشة مع غيرها، ولم يؤدِ إلى استجماع قوى المقاومة واستنهاض رافعات الرفض بصور فاعلة وإيجابية؟
        قبل الإجابة عن الأسئلة المطروحة، علينا تبديد التباسات عدة يمكن أن تُعزى إلى صياغتنا. ما قلناه لا يعني أبداً أن وحدة المسيحيين السياسية والفكرية في لبنان متحققة أو قابلة للتحقيق. وهو لا يعني أيضاً أن على المسيحيين سلوك طريق واحدة في الممانعة، أو أن هكذا طريق موجودة ومرسومة. وهو لا يعني أخيراً أن البديل عن الاحباط نهج يقتصر على المسيحيين دون سائر اللبنانيين. بل إن أحد أوجه المشكلة هو في ما أوجزه لي مرة وزير سابق على الوجه الآتي: التلاقي مع المسلمين في خطوة رامية إلى استعادة القرار اللبناني ممنوع، والتحرك بدون المسلمين له صبغة طائفية سهلة التطويق والتهشيم. المشكلة اللبنانية تتطلب حلاً لبنانيا وإلا تناقضت الوسائل مع الأهداف وفقدنا أرضاً نريد عليها بناء الدار.

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        السؤال الأول: هل حرية التعبير، في المواضيع الجوهرية التي قادت إلى "الاحباط" متاحة إتاحة وافية؟ لا ريب أن حيّز التفكير العلني ما زال في لبنان أوسع منه في البلدان العربية المجاورة. وهو متاح ربما للمسيحيين أكثر منه لأبناء سائر الطوائف الذين يمكن أن يتعرضوا لاشكال إضافية شتى من الإرهاب المادي والمعنوي. لكن لحرية التعبير في المسائل الأساسية حدود. تبدأ هذه الحدود من ذكرى الاغتيالات والتصفيات التي لم تمر عليها عقود بعد، وتنتهي بالعراقيل في الحياة اليومية التي يرى المواطن العادي أنه بغنى عنها. والمحظور(باستثناء المحرمات المطلقة) غير معروف الحدود سلفاً وهو قابل للتوسيع والتضييق: فالنقد مقبول إذا أفاد للتنفيس ومهّد لللاستيعاب، وهو محرّم إذا اندرج في سياق عملي. وغياب الإشارات الواضحة إلى المحظورات يقود إلى استيعاب الناس للرقابة، وإلى تحويلها لرقابة ذاتية. وخير مثال على الرقابة الذاتية المقولة التي يكررها أهل السياسة في هذه الفترة: " الوجهاء اللبنانيون يقحمون السلطات السورية في الشؤون الداخلية اللبنانية، وبودّ هذه السلطات لو يريحوها من هذا العبء."
        وما يزيد في التلعثم الذاتي للبنانيين أسلوب "الرمزية"[3] الذي تعتمده سوريا في الشأن اللبناني والذي يصفه أحد الصحافيين على الوجه الآتي: " ذلك أن سوريا أظهرت خلال تعاطيها الطويل مع لبنان ميلها إلى عدم طلب ما تريد من اللبنانيين ولا سيّما من قادتهم وزعمائهم وتحديداً من مراجعهم الكبيرة بوضوح وصراحة وتفضيلها ترك هؤلاء يستنتجون من خلال الأحاديث المتبادلة والمناقشات المواقف التي تريحها والتي تستحسن أن يتخذوها حفاظاً على مصالحها ومصالح لبنان في الوقت ذاته."
        يفسر ما سبق غياب قدرة "المحبطين" على اطلاق حوار حر وعلني يبلوّر ما يرفضونه ويرسم آفاقاً للخروج منه، ويفسر أيضاً انتقال الكلام السياسي (بالمعنى الدقيق للعبارة) إلى

سلطة غير سياسية – البطريرك الماروني المسموح له وحده ربط جوانب المسألة الوطنية كافة دون أن يكون لكلامه نتائج أو مفاعيل مباشرة.
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    السؤال الثاني: هل غابت القدرة على الخروج من الواقع المأزوم، لا بل، كما رأى ذلك فريد الخازن في مقالته، القدرة على التأثير في الأمور؟ إن دخول القوات السورية مناطق المتن، وتفكيك قواعد القوات اللبنانية بعد حل تنظيمها وسجن رئيسها ومحاكمته، افقد المسيحيين بديلا نظرياً أو موهوماً عن لبنان الواحد تُحسن أحياناً الإشارة إليه أو التوعد به. يضاف إلى ذلك أن الهيمنة السورية على لبنان لا تلقى ظاهراً معارضة أطراف أخرى، بل تحظى بموافقة دولية تجعل مجرد التفكير بالخروج عليها من أبواب المستحيل. يرسم طلال الحسيني المشهد السياسي اللبناني على الشكل الآتي آخذا بالاعتبار الأبعاد المتعدّدة: "1. إن الحكم سوري، 2. بأدوات لبنانية، 3. وبتسليم ورضى أميريكيين، 4. مما له علاقة باسهام وتأمين سعوديين، 5. يوازيهما هامش عمل إيراني، 6. ومداخلات فرنسية، مسرحية وواقعية، 7. ومتابعة فاتيكانية بعيدة، أقرب شيء فيها اللاهوت، 8. وهو كذلك، أي حكم سوري، بمعارضة مسيحية، 9. وترصّد إسرائيلي، فيه بعض المواجهة. وهذه حقاً فرجة دولية".[4]
    والقيادات التي يتباكون أحياناً على تغييبها في المنفى أو السجن (ولا ننكر عليهم أبداً هذا الحق!)، هي مصدر للاحباط أكثر منها نافذةٌ على الأمل. تاريخها هو تاريخ الفشل في رسم سياسة واقعية تربط الأهداف الوطنية الممكنة بالوسائل المتاحة. وخير دليل على كلامنا ما وصلت إليه البلاد نتيجة تبّؤ عدد منها المسؤوليات الرسمية. عملت هذه القيادات، وسط ظروف داخلية وخارجية صعبة بلا أدنى ريب، لكن سلوكها العام غالباً ما ساهم في تدهور الأمور وفقدان البلاد وحدتها الوطنية واستقلالها.
    كيف يمكن للقدرة أن تقوم دون هدف معلن أو مبيت، ودون قيادات قادرة على رسم تصور متماسك، ودون تحالفات إقليمية ودولية؟ وكيف يمكن لها أن "تطمئن" (العبارة لشمس الدين) وسط انحسار ديموغرافي غير واضح المعالم قادت إليه الحروب والهجرات والحداثة؟
    ما سبق يقود إلى قلب "مأساة" "الاحباط": سوريا هي الطرف المعتدي على السيادة اللبنانية والطرف المصادر للقرار اللبناني، وهي الطرف الضامن للأمن اللبناني (انتشار الطوائف في المناطق كافة، رغم بعض الثغرات الصغرى والكبرى) وللتوازنات اللبنانية الشكلية المرسومة في اتفاق الطائف (المناصفة في مجلس النواب والوزراء، وفي وظائف تتجاوز غالباً الفئة الأولى...). وأعيان المسيحيين أمام خيارين أحلاهما مرّ: إمّا التخلي عن المطالبة بالسيادة والحفاظ على المواقع في النظام، وإما الإصرار على المطالبة بالسيادة والمجازفة بفقدان مواقع في النظام يُرجّح أن يكون فقداناً نهائياً.[5]

***
    السؤال الثالث: هل ثمة تصور واضح لدى الطرف "المحبط" للأوضاع المتشابكة بين الداخل والخارج، بين الطوائف والوطن؟ خروقات اتفاقية الطائف واضحة للعيان، لكن هل هذه الاتفاقية التي جردت الرئاسة الأولى من قدر كبير من صلاحياتها مقبولة في حدّ ذاتها لدى المسيحيين وتصلح مرجعاً يركن إليه؟ من انتصر في الحروب اللبنانية: هل هم الشيعة التي أصبحت رئاستهم للبرلمان موقعاً محورياً يتحكم بعرض القوانين على الهيئة العامة ويسيطر على مجلس نيابي غير قابل للحلّ؟ أم هم السنّة الذين أصبحت رئاستهم لمجلس الوزراء السلطة الأولى في الدولة؟ هل انتصر فريق داخلي أو إن كل الفرقاء أسرى اللعبة الخارجية؟ هل التدخل السوري في لبنان عرضي أو إنه يؤسس لسيطرة مطلقة ويأنف عن الدعوة إلى الوحدة لأنها ليست في مصلحته بعد؟
    ما أشكال الهيمنة السورية على لبنان بدءاً بالتواجد العسكري والعمل المخابراتي، مروراً بمحتوى قانون الانتخاب، وصولا إلى الاتفاقات الثنائية والتفاصيل الادارية؟
    بعض هذه الأسئلة غير مطروح بجديّة، وبعضها يتلقى أجوبة غامضة ومتعارضة.[6]هذا ويتطلب الوصول إلى رؤية واضحة وجامعة جرأة (مما يعيدنا إلى السؤال الثاني) ونقاشات حرّة وعلنية (مما يحيلنا إلى السؤال الأول). الغموض النظري في أساس "الاحباط"

والجماعات، كما رأى ذلك كارل ماركس، لا تطرح إلا المسائل التي لها القدرة على معالجتها.
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    تُغني الإجابات الثلاث السابقة عن طرح السؤال الرابع ومحوره الإرادة. فغياب القدرة مضافاً إلى غياب وضوح الرؤية وحيّز الحرية يفسر تلاشي العزيمة، والوهن العام المسمّى احباطاً. ولكن ما يجب ألا يفوتنا هو أن عبارة "الاحباط" سياسية بقدر ما هي وصفية. فالطرف المُحبِط رأى فيها وسيلة من وسائل إغراق "المحبَطين" في احباطهم ودعوة لهم إلى الإرتماء في أحضانه كسبيل وحيد للخروج من الحالة المنكودة هذه. وبعض أعيان المحبَطين رأوا في العبارة وسيلة للاستجداء وبضاعة للتسويق: " نحن مُحبَطون، فما الذي تقدموه لنا للخروج من ليلاءنا إلى ما يفيدكم ويفيدنا؟" هذا وما كاد عنوان العنوان يتغير حتى سارع أولياء أمر إحدى الطوائف إلى تكريس احباط جماعتهم طلباً لثمن سياسي يُقبض للخروج منه.
    ليس السؤال المهم اليوم : هل إنتهى الاحباط؟ فمن الواضح أن معظم اسبابه قائمة، وأن بعضها تفاقم. السؤال اليوم هو: هل يتلاقى اللبنانيون للدفاع عن حيّز من الحرية ينتج عنه تكوين رؤية يعجز عنها كل فريق بمفرده وهل تولد من هذه الرؤية قدرة جماعية قادرة على الاضطلاع بمسؤوليات البلاد؟

10 تشرين الأول 1999            



[1]  في العام 1999، طلب مني الدكتور أحمد بيضون، المسؤول يومها عن مجلة المرقب، إعداد ملف خاص والتقديم له يدور حول الإحباط المسيحي السائد يومها. طلبت من فريد الخازن وجهاد الزين وكمال فغالي ومحمد حسين شمس الدين معالجة المسألة كل من وجهة نظر. لم يصدر العدد يومها بسبب خلافات بين المسؤولين عن الدورية لا علاقة للملف بها.
أنشر اليوم هذه المقالة لما قد يكون فيها من فائدة تاريخية تجاوز الزمن عناصر عديدة منها.
"الإحباط ومسرح العبث" هو العنوان الأصلي للمقالة. 
[2]  يورد محمد حسين شمس الدين مقاطع منها في مقاله.
  [3] سركيس نعوم: "سوريا" "رمزية" فافهموها" ، النهار 19/7/ 1999.
[4]  رأي حر نُشر في جريدة النهار.
[5]  لولا النفوذ السوري لما كان لانتخابات العام 1998 البلدية والاختيارية مثلا أن تجري في ظل التوازن العام التقليدي الذي جرت فيه.
[6]  في المقابل، "معرفة" اللبنانيين " متوافرة عند سوريا وهي التي جعلتها وستجعلها دائما قليلة الثقة بهم كلهم وهي التي دفعتها إلى رعاية قيام توازنات داخلية متناقضة عاجزة لوحدها ومن دون تغيير جوهري وجدّي في مواقف الخارج من لبنان ومن سوريا عن اتخاذ مواقف موحدة من أي موضوع صغيرا كان أم كبيرا" . سركيس نعوم، النهار، 20/5/1998.   

Thursday, 3 May 2018

L’AUDACE ET L’IMAGINATION POUR CHANGER LA VIE: MAI 68




           




          Mai 1968 éclatait-il dans le pays qu’il ne fallait pas ? ou dans le pays qui lui ressemblait ? De Gaulle, vu d’une optique arabe, était le plus digne des dirigeants  occidentaux. Il avait mené à bien la décolonisation, donné son indépendance à l’Algérie, s’opposait aux superpuissances, sortait du carcan pro-israélien, se rapprochait des peuples en lutte… Mais la grande rébellion étudiante qui déferlait, depuis le début de l’année, dans des pays aux régimes aussi différents que la Pologne, la Tchécoslovaquie, l'Allemagne, l'Italie…pour parvenir aux Etats Unis et au Japon, outre la révolution culturelle chinoise lancée par Mao en 1966, ne pouvait laisser la France à l’écart et finit par y trouver son incarnation la plus étendue, la plus radicale et la plus complète ; elle faisait participer lycéens et jeunes des milieux populaires et remettait en question l’ordre social dans son ensemble. Notre adhésion à la déflagration printanière balaya toutes les réserves, d’autant plus que le pays, sa langue et ses institutions  restaient pour nous les mieux connus et les plus suivis, que le mouvement estudiantin, au-delà du régime, visait ce qui soulevait notre hostilité , l’Etat bourgeois, le système capitaliste, l’impérialisme prédominant, et reléguait à la casse les appareils conformistes (parti et syndicat).
          Je n’ai pas eu l’heur de participer aux événements mémorables de Nanterre ou du boulevard Saint Michel et n’ai été à Paris pour études qu’en octobre 1969 alors que bien des choses étaient rentrées dans l’ordre et que les survivances du chambardement s’éparpillaient en luttes disparates. L’unité syncrétique des grandes journées avait éclaté en groupuscules opposés qui tentaient de tirer les leçons de l’échec ; les plus vifs d’entre eux, avec lesquels nous nous trouvions en affinité[1], voulaient se mettre à l’école des masses,  bâtir une nouvelle résistance, donner plein appui à la révolution palestinienne, dénoncer l’impérialisme et le social impérialisme. Les obsèques de Pierre Overney, ouvrier mao assassiné aux portes de Billancourt par un vigile, le 8 mars 1972, suivies par une foule immense faisaient montre des cendres vivantes du mouvement en rassemblant intellectuels et travailleurs et en mettant en relief la rencontre du pouvoir et du parti communiste. Mais le rêve dans sa vigueur avait vécu[2].
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          Plus que toute rébellion étudiante, unique peut-être en cela, le mai français a amalgamé deux desseins : réformer l’université  et changer le monde. Il dénonçait le principe et les modes de sélection, l’archaïsme de la société professorale, le divorce entre l’enseignement et les débouchés professionnels. Mais il mettait aussi en question la médiocrité de la vie bourgeoise, l’inanité de la société de consommation, les formes abrutissantes du travail technobureaucratique…  Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner, affirme un slogan.  Sur les campus, « une osmose se fait entre l’exigence existentielle libertaire des uns et la politisation planétaire des autres » (E. Morin[3]). L’université est, pense-t-on, dans une phraséologie marxiste, le bastion le plus fort et le maillon le plus faible de la société bourgeoise : elle forme ses cadres mais est dominée par un corps non soumis aux contraintes et donc révolutionnaire.
          L’ouverture au monde du travail conduit les étudiants, enrichis d’une large part de la population juvénile[4], à se placer au centre-noyau des problèmes de la société (A. Touraine), à attirer à eux les intellectuels protestataires en les remettant souvent en question (Sartre, Aragon, Foucault…). S’étendant aux ouvriers, elle renouvelle leurs objectifs : ce n’est plus seulement l’augmentation de salaires et les nationalisations, mais aussi l’appropriation des conditions du travail dans l’usine même, l'autogestion des entreprises… Un plan se dessine même pour la société entière : suppression des hiérarchies, élimination de la séparation entre masses et dirigeants, fin de la répartition du travail en manuel et intellectuel. Osons ! L’imagination au pouvoir !
          Un autre aspect des « six glorieuses » de mai, journées ‘euphoriques’, ‘héroïques’, ‘terribles’, riches de discussions est leur coté ludique. Il y eut certes des violences, des barricades, des voitures incendiées, des matraques et des bombes lacrymogènes, des brutalités policières mais « il n’y a pas eu de coups d’arme à feu(…) une explosion de joie, un déferlement de la communication, une fraternisation généralisée » (E. Morin). On dit que l’histoire ne retient pas les leçons, cette fois la patrie de la grande révolution (1789-1799) et de la Commune (1871) se donnait en modèle.
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             Les idées et pratiques de mai 68 ne sont pas toutes des inventions propres, mais le mouvement a su tirer le meilleur d’un fond français plus ancien, surréalisme, Socialisme ou barbarie[5], situationnisme…comme il a su se mettre à l’heure de protestations venues de tous les coins de la planète contre un style abrutissant d’existence (Beatniks, néo naturisme californien…) La question qui reste posée : Mai 68 fut-il un simple accès de fièvre, un concours de circonstances, une forme nouvelle de la lutte des classes ou des générations, ou enfin une « crise de civilisation » (A. Malraux)? Nous ne dirons pas, pour éluder la réponse, qu’il est trop tôt pour se prononcer, qu’il fut un révélateur des malaises profonds, un accélérateur et un catalyseur de révoltes partielles ; mais nous affirmerons  que partout où se manifesteront la liberté et l’imagination contre l’autorité et les contraintes poussiéreuses, mai 68 sera là. 





[1] En Italie s’étaient développés des mouvements d’extrême gauche que nous suivions beaucoup : Il Manifesto, Lotta continua (en particulier la série « Prenons la ville » publiée in Les Temps modernes).
[2] J’ai résidé à Paris pour la préparation d’un doctorat 3ème cycle à Paris IV de 1969 à 1972.
[3] Cf. la série d’articles d’Edgar Morin dans  Le Monde reproduites in Au rythme du monde, Archipoche, 2014. 
[4] Jacques Berque avait eu à l’époque cette belle formule : la jeunesse n’est pas un âge, c’est une vision du monde.
[5] L’ouvrage de Castoriadis, Lefort et Morin La brèche publié en juin 1968 et republié chez Fayard en 2008 avec un texte additionnel « Vingt ans après » demeure une référence capitale sur les événements de mai.  

Thursday, 5 April 2018

LE VOYAGE D’HIVER DE SCHUBERT EXPLIQUÉ, CONTEXTUALISÉ, RÊVÉ

                                                                            






                                                                Les neiges m’y font perdre mes voies
                                                               Elles sont noires à force de blancheur
                                                                                                   Mutanabbî

Ian Bostridge: Le Voyage d’hiver de Schubert, Anatomie d’une obsession, essai traduit de l’anglais et de l’allemand par Denis-Armand Canal, Actes Sud 2017, 444 pp.


          C’est à un ensemble de promenades dans et autour du Voyage d’hiver  de Schubert que nous convie l’ouvrage de Ian Bostridge. Il le fait non seulement par le commentaire attrayant, bien compartimenté et toujours renouvelé, mais aussi par une illustration de qualité déployant une riche iconographie en amont, en aval et contemporaine de l’œuvre. Outre les textes cités abondamment, nous nous trouvons devant un ensemble de toiles, de gravures, de reproductions scientifiques dont la pertinence est toujours prouvée.  Si l’on ajoute à ce qui précède la possibilité de consulter en permanence You Tube où l’on peut trouver de nombreuses versions du cycle ou des lieder de l’opus 89 (y compris celles de Bostridge), on se convainc des bénéfices de la modernité. 
          Winterreise (Voyage d’hiver) est « une des grandes fêtes du calendrier musical…austère…mais qui garantit de toucher à l’ineffable aussi bien que de remuer le cœur. » C’est un cycle de 24 lieder[1] (près de 70 minutes) pour voix et piano composé par Schubert dans les dernières années de sa courte vie (1797-1828), alors qu’il était miné par la maladie, la syphilis contractée en novembre 1822. L’auteur des textes est le poète Wilhelm Müller[2] (1794-1827), passionné par Lord Byron, créant comme lui un personnage auréolé de mystère :
                       « Etranger je suis arrivé/Etranger je repars »
Nous n’avons presque pas d’informations sur l’origine de sa frustration amoureuse, mais son voyage sonne comme « l’hystérie romantique » tant redoutée par Goethe, une progression vers l’agonie, un désir d’être sur les chemins…Toutefois l’absence de traits particuliers au voyageur et d’une intrigue narrative claire nous rapproche de Tchekhov, Pinter et Beckett…et donne au cycle son originalité et sa force. La question qui demeure posée : s’agit-il du chant d’un héros banal qui reflète n’importe qui  d’entre nous, ou d’un marginal maudit et fou? Mais ce que nous percevons magnifiquement dans ces lieder, dans cette rencontre des accords du piano et du grain de la voix, c’est l’amour, la perte, la souffrance, la solitude,  la quête de l’identité, le sens de la vie et de la mort…
          La première exécution publique par Ian Bostridge du Voyage d’hiver  date de janvier 1985.  Le ténor anglais chante donc le cycle depuis plus de  30 ans. L’interprétant en récital, il affirme chercher continuellement à trouver « de nouvelles façons de le chanter, de le présenter, de le comprendre ». Le présent ouvrage est le fruit de « trois décennies d’obsession » ; il vise à expliquer, contextualiser, rêver. Il rapporte maint souvenir du cheminement, ce qui rend la lecture fluide. Il ne fait pas une analyse systématique de chaque morceau et essaie de contenir les termes spécialisés, en les définissant et sans en abuser : « Je voudrais achever cet excursus plutôt technique… »  Il cherche surtout à trouver des « connexions nouvelles et inattendues ». D’où ces renvois à La Nouvelle Héloïse, aux œuvres de Goethe de Hölderlin et de Heine,  aux références appuyées des contemporains aux anciens Grecs, à la perception des rigueurs hivernales et au concept de période glaciaire initiale apparu au début du XIXe siècle, aux idées d’alors sur les feux follets et les fleurs de givre…




Ian Bostridge chantant le Voyage d'hiver 

          Schubert et Müller ont vécu principalement à une période  réactionnaire connue, en Allemagne comme en Autriche,  sous le nom de « Biedermeier » et allant du soulèvement patriotique de 1814-1815 contre Napoléon aux révolutions nationalistes bourgeoises (ratées) de 1848. Le système Metternich y prévalut surtout à partir « décrets de Karlsbad » (1819) qui restreignirent fortement les activités politiques. Une stricte censure fut introduite sur toutes les publications, y compris pour les œuvres musicales. Sans être des agitateurs politiques, tous les deux étaient des libéraux, après avoir appuyé la cause nationale, et souffrirent de l’autoritarisme régnant. Le Voyage d’hiver  est la métaphore d’une époque où la condition de l’homme est solitaire et aliénée  dans un univers vide et dépourvu de sens. Des lieder comme Rast  (Repos) et Im Dorfe (Au village)   témoignent rageusement  de l’énergie réprimée et de la souffrance de ceux qui n’ont pas osé agir et dénoncent l’égoïsme fondamental du monde bourgeois satisfait de lui-même. « L’un des attraits durables de Winterreise - qui est aussi l’une des clefs de sa profondeur- est sa capacité à quitter l’anxiété existentielle (l’absurdité de l’existence, ce riff beckettien) pour l’engagement politique ou social. »
          La mélancolie et le désespoir ne sont pas les seuls ressorts de l’œuvre comme l’autoriserait une écoute hâtive. On y trouve du comique, de l’ironie, de l’humour à coté de l’indéniable sensualité et de la passion vivace. « Tout est un peu matière à plaisanterie – fût-elle dans le même temps tragique. » C’est ce qui fait « l’étrangeté » des lieder, c’est ce qui les rendit bizarres aux contemporains : les accents à contretemps, l’imprévisibilité rythmique…
          Schubert ne mena pas, comme on le pense souvent, une vie misérable. Il ne bénéficia, il est vrai, ni d’un mécénat aristocratique ni d’une protection religieuse. Sa situation était nouvelle, « moitié génie, moitié mercenaire », « un produit du marché ». Il appartenait comme son contemporain Müller à une génération pour qui la communauté humaine a perdu son soutien spirituel et divin. Une dimension de son génie est dans cette assertion: « Chaque fois que j’essayais de chanter l’amour, cela se transformait en souffrance. Et inversement, lorsque j’essayais de chanter la souffrance, cela devenait de l’amour » ; et sans doute quelques attraits du Voyage d’hiver.   




[1] Certains de ces lieder sont célèbres en eux-mêmes : Der Lindebaum (le Tilleul), Der Leiermann (Le Joueur de vielle)…
[2] Sur des poèmes de Müller, Schubert avait composé les lieder de La belle meunière (1823). 

Thursday, 1 March 2018

MELHEM CHAOUL ET L'HYBRIDE SOCIÉTÉ LIBANAISE


















Melhem Chaoul: At-Tafakuk wal ’Intiwâ’ (Désagrégation et replis, Le Liban et son cadre régional à l’orée du millénaire), L’Orient des livres, 2018.


A la veille de législatives imminentes (6/5/2018), la lecture ou relecture des études de Melhem Chaoul sur les précédentes élections, réunies à présent en volume, vient à point pour jeter des lumières sur la question et pour examiner la validité des analyses. Le propos de l’ouvrage est bien plus vaste puisqu’il commence par intégrer le Liban dans le cadre régional de deux décennies tumultueuses (1990- 2010), étudie ensuite la société libanaise dans sa globalité. Sa troisième partie, de loin la plus longue, trouve dans les élections successives (1992, 2000, 2009) le lieu privilégié de la mise à l’épreuve des conclusions formulées. Un précédent livre Al ’Iftirâq wal Jam‘ (Dispersion et assemblage) (Dar An-Nahar, 1996) groupait des études écrites et publiées entre 1984 et 1990. La visée se prolonge : saisir les constantes et les variantes libanaises. Le rythme soutenu des péripéties auxquelles nous assistons convie à en faire un chantier d’études permanent. Melhem Chaoul justifie ainsi sa publication : «Sans doute le lecteur trouvera ici des textes d’un « temps révolu » qui étudient des faits et événements qui semblent dépassés. Mais il m’a en fait paru que la plupart des sujets traités sont actuels comme s’ils avaient dépassé leur temps et que la société libanaise se trouve encore confrontée aux mêmes questions et aux mêmes problématiques. Pour cette raison, je note que le tempo du progrès et de l’évolution au Liban est lent et que le contenu de l’ouvrage n’a pas perdu de  son acuité. »
 La guerre irako-iranienne a entamé dès le début des années 1980 un  processus de désintégration des Proche et Moyen Orients. A peine terminée (1988), la première guerre du Golfe (1990-1991) prend le relais et une nouvelle alliance, arabe et internationale, se forme sous l’égide des Etats-Unis pour libérer le Koweït. Depuis, les initiatives guerrières se suivent alors que des élections décisives ont lieu en Israël, en Cisjordanie et à Gaza, en Iran… et que la question palestinienne demeure irrésolue et assiste à sa rétrogradation malgré les prétendues médiations américaines. Les tensions, luttes et épreuves de force prennent le dessus dans toute la région et ne se contentent pas de servir d’arrière plan.    
Dans cet environnement  instable,  l’auteur cherche à dresser l’inventaire de la société libanaise après l’accord de Taëf (1989). Suite aux conflits armés internes et aux nouvelles données démographiques et économico-politiques, le rapport de forces s’est inversé dans le pays comme dans la région, ce qui a abouti à « fissurer et désagréger le tissu social libanais ». Sur le plan démographique, la décroissance chrétienne fait face à une poussée musulmane. Au niveau économique, on voit se manifester, dans la trainée de la mondialisation, un nouveau type de capitalisme libéral dont le pouvoir  financier surpasse grandement toute accumulation interne de capital. Au niveau du pouvoir, on passe d’une domination politique à hégémonie chrétienne à une autre à hégémonie musulmane. Tout ceci en l’absence de construction d’un Etat intégrateur et organisateur cherchant à appliquer la Constitution, à soumettre aux lois les nouvelles conduites économiques et financières, à assurer la protection des citoyens et des catégories sociales lésées, mais à l’ombre d’une tutelle syrienne omniprésente, militaire et politique. Le retrait de 2005 n’aidera pas beaucoup à la paix et à l’édification de la démocratie vu les permanences et mutations du contexte.
L’effet conjugué de ces prémisses est la désintégration profonde des structures sociales et le chambardement de l’échelle des valeurs qui soutient les relations intercommunautaires. D’où le malaise dans les rangs chrétiens et un repli sur soi, ce qu’on a nommé l’’Ihbâtt, état d’abattement ou de déprime qui conduit à désespérer de la chose publique ; état que connaîtront mutatis mutandis d’autres communautés en des circonstances ultérieures.    
Il ne saurait être question ici ni de reprendre les divers signes produits, souvent pertinents, dans les articles et interventions rassemblés, ni de les discuter. Signalons cependant deux traits liés de l’entreprise de Chaoul. D’une part, construire, dans la lignée des pères fondateurs de la sociologie, un regard spéculatif propre, au-delà du journalisme quotidien et de l’engagement politique. Cette visée cherche l’objectivité et ne renonce pas aux valeurs modernes ; elle opère à l’intérieur de découpages historiques indispensables, ce qui lui évite de se diluer dans un espace anthropologique pur. D’autre part, saisir la « structure hybride » persistante de notre société, faite de progrès et de tradition, d’ouverture et de cloisonnement, et qui n’est pas appelée par une évolution nécessaire à perdre l’ancien pour l’occidental, mais à les combiner selon des formules différentes, à des niveaux différents et avec des résultats différents selon les obstacles. La violence,  l’autoritarisme… ont les effets pervers que nous ne cessons de dénoncer.
L’étude des  élections en tant que phénomène social total demeure un lieu d’approche privilégié de cette réalité. Bien que le Liban ait, dans la région arabe, une forme de démocratie ancienne et persévérante, souvent exposée à la réévaluation et à la critique,  ses législatives revêtent tous les traits de la désintégration ambiante. Nous observons là la société « hybride »  dans ses traits les plus saillants. Au niveau des candidats, les chefferies traditionnelles composent avec les communautés et partis ; à celui des électeurs,  le clientélisme et l’appui aveugle rejoignent des choix libres et raisonnés ; l’Etat, arbitre et organisateur, ne se prive pas d’intervenir à tous les niveaux de la législation aux pratiques iniques… Nous sommes donc face à une « démocratie indécise », incertaine, oscillante, perplexe entre ce qu’elle vise à être et ce qu’elle est.
La démarche de Chaoul semble parfois propre et distante, insuffisamment critique aux jougs d’appareils sociaux tenaces. Elle n’en demeure pas moins globale et équitable, essayant de reconnaître les acquis réels, d’en dénoncer les failles et de repérer la bonne direction.