Monday, 5 November 2007



















La colère de « l’enfant du Limousin et du Liban »

« Le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde… »


Richard Millet : Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007, 67pp.

Le nouveau pamphlet de Richard Millet n’est minuscule qu’en volume. Leçon qui se risque dans « l’inenseignable », cette réflexion touche à beaucoup de sujets, soulève nombre de problèmes et laisse plus d’une exaspération. Défense et illustration d’une langue dont elle développe « le sentiment » et veille sur les mots et la syntaxe tout en portant le style à de nouvelles frontières, elle cultive un art de l’inimitié que Montherlant croyait propre aux aristocrates, et que notre auteur lotit aux « gueux ». Mais pas une phrase de cet opuscule qui ne séduit et n’agace, qui n’attaque sans se corriger, qui ne sache sa force et ses fragilités, qui ne flaire les pièges où elle peut tomber et les insultes dont elle sera victime : « Je ne suis pas une Cassandre pleine d’aigreur. »

Si l’auteur qui se veut le gardien du sens précis des mots, pratique en net recul jusque chez les penseurs français d’avant-garde, parle de désenchantement et non de désespoir, de désillusion ou de décadence, c’est pour évoquer son attitude de veilleur ironique, observateur dans « une ascèse heureuse » d’un nihilisme où se perdent aujourd’hui différences et Valeurs, où le vertical se dissout dans l’horizontal, où aucune autorité n’est tolérée, où règne sans tolérance le consensus universel : « Et le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde, l’ayant abandonné aux médias anglo-saxons, et qu’il ressemble de plus en plus (…) à je ne sais quoi d’animal, ou à ces borborygmes qui, chez les Anciens grecs, signalaient tout ce qui était barbare… »

Loin de se cantonner à la littérature où désormais s’installent « clonage romanesque » et « créolisation linguistique », le désenchantement repère les faits qui nourrissent ce « destin mortifère » tels le journalisme, la publicité, la télévision, le « naufrage » de l’enseignement public…Millet s’en prend particulièrement aux sections d’assaut de l’ordre moral, à la mauvaise conscience occidentale prête par culpabilité historique et nécessités économiques à tout « sacrifier sur l’autel du métissage racial à quoi semble condamnée l’Europe », à la pensée politiquement correcte par quoi sous-cultures et minorités redéfinies sont appelées à dominer une aire toute de platitude : « le seul territoire supranational où je me reconnaisse : l’Europe chrétienne. »

On pourrait multiplier les citations déstabilisantes de Millet. La plupart ne vont pas sans un certain courage, compte tenu du paysage intellectuel français. D’autres sont symptomatiques des nouvelles réalités politiques et annoncent peut être des découpages idéologiques non convenus. Libre à notre auteur de tenir en considération la beauté de la Reconquista ou celle des Croisades, ou d’associer désenchantement et déchristianisation. Ce qui nous intéresse particulièrement dans cet opuscule, et sans couper le propos littéraire de son arrière fond culturel, c’est la dimension ludique, le mysticisme de la langue et la clairvoyance du critique.

Le ludisme de l’ouvrage se laisse voir dans des découpages historiques surprenants comme celui qui fait remonter la mort de la France au traité de Paris de 1763 où elle renonçait au Canada et aux Indes « c'est-à-dire au monde » et celui de l’Europe à 1789. Il est aussi dans l’évocation nietzschéenne de la jouissance prise à regarder la fin d’une ère choyée, voire à contribuer à sa démolition.

A l’instar des grands mysticismes religieux, celui de la langue n’est pas de soumission passive mais de création. Allant à elle en tant que source de « tous les enchantements », il l’invoque à l’heure où elle est plus une fiction qu’un héritage, qu’elle est toujours en quête du « texte souverain » et « des phrases qui (la) présentent pleinement… à elle-même, en même temps qu’elles présentent le monde et le sujet… »

Enfin comme en témoignent son attitude ambivalente vis-à-vis de Céline et de Beckett et ses réflexions sur le roman et sa place dans la littérature et la modernité, Millet ne cesse de remettre en question son art et de l’interroger d’une manière radicale.

Désenchantement ou enchantements ? la réponse n’est pas simple.