Thursday, 7 August 2008



















Rigueur du verbe et Générosité de la souffrance

Marwan Hoss : L’œuvre poétique 1971-2004, édition bilingue traduite et présentée en arabe par Antoine Jockey, Dar annahar, 2008, 165pp.

René Char écrit à Marwan Hoss : « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»


Les grands recueils de poésie moderne se reconnaissent à ceci qu’ils reposent comme à la première heure la question : qu’est-ce que la poésie ? Interrogation qui naît d’une autre : pourquoi ce ou ces textes sont-ils d’une telle évidence et d’une telle intensité poétiques ? La poésie jadis, voire naguère, puisait son essence dans le rythme, la musicalité, les images justes, inattendues et nouvelles…mais à l’heure où ces critères semblent abolis ou contournés, qu’est-ce qui fait poésie dans un texte, qu’est-ce qui fait d’un arrangement de mots ou de phrases un mode en rupture avec les autres genres littéraires et une production humaine si affirmée?

La réunion dans un même ouvrage de l’œuvre poétique de Marwan Hoss parue en France durant près d’un quart de siècle ( Le tireur isolé, 1971; Le retour de la neige, 1982; Absente retrouvée, 1991; Ruptures, 1998; Déchirures, 2004) dans des maisons d’édition prestigieuses mais à diffusion limitée (GLM, Fata Morgana, Arfuyen, Boza) et sa traduction simultanée en arabe par Antoine Jockey ne feront que confirmer l’importance capitale de ce poète libanais que beaucoup ne connaissent que de nom et qui, né en 1948, a élu, dès l’âge de vingt ans, résidence à Paris. L’œuvre est aujourd’hui établie dans sa version définitive, bien des poèmes ayant migré avec variantes d’un livre à l’autre, et l’auteur revient à son premier éditeur, Dar annahar, qui a publié en 1968 Une passion, recueil tôt renié par Hoss pour ‘les excès d’influences subies’ et où Nadia Tuéni avait d’emblée repéré, dans une belle préface, « une maîtrise presque cruelle de la langue » et « un magistral emploi des silences ».

D’où vient l’intensité de cette poésie rare ? Pourquoi ces compositions généralement courtes sont-elles d’une telle puissance poétique et ont-elles un impact si profond? La langue des poètes est-elle seule habilitée à exprimer l’attrait de ces pièces ? René Char dans quatre courtes et magiques missives adressées à l’auteur et publiées en annexe de l’ouvrage, dit l’essentiel : « Le Tireur isolé offre un visage de grâce, de monde chassant son cauchemar et nous invitant à une place de nouveau libre. Il m’est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent aussi à moi-même, à l’âge des sombres chagrins.» « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»

Les éléments biographiques (mort d’une mère jeune et adorée alors qu’il avait 15 ans, états dépressifs des années 1980…) peuvent apporter un appoint à la compréhension de l’œuvre de Marwan Hoss et aider à saisir le dynamisme qui la porte de recueil en recueil, il ne détient pas la clef de sa poétique. Parti d’un monde aux contours schehadiens par la forme, les éléments et les images (l’enfant et les roses, le cristal de bonheur), Hoss se plait à s’opposer à lui (« Je dis destin de pierre/Je pense un jardin de terre douce » (Le tireur isolé) versus « Je dis fleur de montagne pour dire /solitude » (Poésies II)), mais essentiellement pour subvertir un « pays où l’angoisse/est un peu d’air » (Schehadé). Peuplé de Clautrabe (qui ‘reviendra-je le sais-’) et de Yan (‘Yan qui ne parle plus/Yan qui est mort et les nuits sont de fer…’), le nouvel univers poétique est traversé par une souffrance réelle tendue vers le mutisme mais contrebalancée et sauvée par les inventions d’une écriture et d’une imagination enchanteresses :

Et puis vous êtes mort
Dans une eau très blanche
La tête lourde de beauté
Les yeux ravis de sommeil.

On peut suivre par les titres des plaquettes l’itinéraire ultérieur de Marwan Hoss. Après un mouvement d’équilibre des forces composantes de l’œuvre et de quasi sérénité faite d’un va et vient jamais en mal de création (« Puisqu’il te faut mourir/Que ce soit avec l’aube/Et les voleurs de cailles/Et le rire du nomade… »), nous allons vers l’éclatement définitif. Du Retour de la neige et d’Absente retrouvée, nous en venons aux Ruptures puis aux Déchirures. Le dialogue avec une partenaire omniprésente (« J’attends de la nuit/ Qu’elle soit bleue et durable/Egale de ton sein ») fait place à une cohabitation avec des objets au « regard sans yeux », si l’on met de coté l’admirable « Ode à ma mère ». L’œuvre perd l’une de ses dimensions sans renoncer totalement à son ludisme, se purifie de ses relents psychologiques et devient pure tension entre ces pôles opposés et unis que sont la vie et la mort, le corps et les meurtrissures, l’invention verbale et la mise à nu de la vérité, la poésie et le silence :

J’ai conduit ma vie
Jusqu’au bout de ses mots…

La rigueur de l’écriture a retenu, d’un bord à l’autre de l’œuvre de Marwan Hoss, la générosité de la souffrance.

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