Friday, 4 May 2007

D'UN APRÈS-LIBANISME SANS RIVAGES




Il y eut d’abord le temps du labeur, l’épopée rarement écrite des marchands ambulants puis de leurs fils, épiciers plus sédentaires dont Lévi-Strauss retrouvera, dans Tristes Tropiques, un représentant aux confins de l’Amazonie ! Survie à coup de débrouillardise, la chatara mythologique, mise en récit par le grand romancier brésilien Jorge Amado qui se délecte à régler leurs comptes à ces Libanais qu’il connaissait très bien pour les avoir assidûment fréquentés à Bahia : La découverte de l'Amérique par les Turcs (trad. par Jean Orecchioni, Stock, coll. « Le Nouveau Cabinet cosmopolite », Paris, 1992) : ou Comment « l'Arabe » Jamil Bichara, défricheur de terres vierges, venu en la bonne ville d'Itabuna pour satisfaire aux nécessités du corps, s'y vit offrir fortune et mariage… Le conte d’un Libanais qui sait tirer gaillardement son épingle du jeu en joignant l’utile à l’agréable. Mais à peine relevés de la satisfaction des « nécessités » de la vie, ces émigrés prennent la plume, et ce fut aussitôt le temps de la nostalgie égrenée dans une langue arabe post- Renaissance, (le texte emblématique pourrait en être le poème « Debout sur l’Hudson » de Rachid Ayyoub qui verse une larme sur son exil en suivant d’un œil curieux le subway qui croise le fleuve new-yorkais). Ils se sont même réunis dans une manière de Pen Club aux Etats-Unis avec, en première ligne, Khalil Gibran, Mikhael Néaimé, Elya Abu Madi, Nassib Arida … alors qu’au Brésil ils préférèrent, avec Chafic Maalouf, Chukrallah Jurr ou Rachid Sélim El Khoury se faire appeler, par retrouvailles et nostalgie, la Ligue andalouse.

Le passage de la langue maternelle à la langue d’adoption se fait assez tôt, mais sans abandon, avec des grands comme Rihani (1876 – 1940), Néaimé et surtout Gibran (1883 – 1931) qui croiseront œuvres bilingues et même trilingues (le russe en plus de l’arabe et de l’anglais dans le cas Néaimé). La célébrité des oeuvres anglaises de Gibran se répercutera sur ses premières œuvres arabes accessibles à présent dans toutes les langues…

La véritable ghourba littéraire commence une génération ou deux plus tard, et c’est au Mexique au début des années cinquante qu’on entend parler de Jaime Sabines (1926 - 1999), hispanophone accompli sans autre référence culturelle et voix majeure de la poésie mexicaine : peut-être le plus grand poète de ce pays après Octavio Paz qui dira de lui en 1966: « Son humour est une averse de gifles, son rire s’achève en un hurlement, sa colère est acérée et sa tendresse colérique. Il passe du jardin de l’enfance à la salle d’opération ». Fils d’un émigrant libanais (Saghbini) enrôlé dans l’armée de Carranza pendant la révolution (auquel il a consacré à vif lors de son décès un de ses plus beaux poèmes) et d’une mère appartenant à une famille de notables (Gutteriez) de l’Etat du Chiapas, il entame des études de médecine à Mexico et trouve vite sa vocation de poète. En quarante ans, il publiera une dizaine de recueils dont deux traduits en français et publiés en édition bilingue chez Myriam Solal, Tarumba (1997) et Sur la mort du major Sabines (2000). Les éditions arabophones Nelson ont publié récemment la traduction d’un choix de ses poèmes.

Absence plus marquée du pays d’origine dans l’œuvre de David Malouf l'un des écrivains majeurs de la langue anglaise d’aujourd’hui, titulaire du Commonwealth Writers Prize, et retenu comme candidat pour le prix Booker. S’il essaie, en 1998, dans une série de lectures sur ABC radio, d’explorer «comment vivre dans un continent et hériter notre culture d’un autre », le deuxième continent en question est probablement l’Europe, surtout que cet Australien (né à Brisbane (!) en 1934) descendant d’une famille libanaise émigrée en 1880 a du coté de sa mère, de confession juive, une ascendance anglaise. Il a longuement séjourné à Londres et partage sa vie actuellement entre l’Australie et la Toscane. Ses romans tels Une Vie imaginaire (1978), Ce vaste monde (prix Femina étranger, 1991) Souvenir de Babylone (1993), Dernière conversation dans la nuit (1994) réputés pour leur prose lyrique et dense méritent une étude approfondie.

Retour sur l’Amérique latine où Raduan Nassar qui appartient à la génération de Malouf (né en 1935 à Pindorama, État de São Paulo), septième enfant de parents libanais installés au Brésil, écrit en 1960 son premier conte, Menina a caminho. En 1964, il se rend au Liban pour connaître le village d’origine de ses parents, et décide l’année suivante de se consacrer à la gestion d’une exploitation d’élevage de lapins qu’il abandonne pour fonder avec ses frères, en 1967, le Jornal do Bairro,. Il quittera sa direction sept ans plus tard, alors qu’il tire à 160.000 exemplaires. Après la mort de sa mère en 1971, il se plonge dans les écrits religieux, relit l’Ancien Testament et le Coran, matière qui va se refléter dans son grand roman Lavoura arcaica, que l’un de ses frères fait publier en 1975 à son insu. Le roman remporte le Prix Coelho Neto de l’Académie brésilienne des Lettres en 1976, ainsi que le Prix Jabuti. En 1978 est publié Um copo de cólera qui reçoit le prix Ficção da APCA ( Associação Paulista dos Críticos de Arte). Les éditions Gallimard ont réuni en un volume ses deux romans Un verre de colère et La maison de la mémoire pivotant autour d’un seul thème, l'obsession des limites, aussi bien dans l’ordre moral que religieux ou matériel. Parait aussi en français, Chemins, recueil de six nouvelles qui plongent dans une ambiance d’ambiguïté, de menace et d’inquiétude.

Un autre « post libanais » fait parler de lui vers la même période dans le continent noir. Né d’un père libanais chrétien maronite et d’une mère guinéenne musulmane, Williams Sassine (1944-1997) a tour à tour suivi le catéchisme et l’école coranique tandis qu’il partageait volontiers les jeux de ses camarades animistes. Il a reçu une formation mathématique à l’école française et a vécu autant dans l’exil (Mauritanie France, Sénégal, Cote d’ivoire …) que sur sa terre natale (Guinée). Il fut cireur de chaussures et fabricant de porte-clés, terrassier et plongeur, professeur et directeur de collège. Dans une première phase, ses écrits sont « sérieux » : Saint Monsieur Baly (premier roman, 1973) où un vieil instituteur flanqué d’un aveugle et d’un lépreux ouvre une école pour les oubliés de la vie ; Wirriyamu (1976) ou la dérive d’un village sous tutelle coloniale portugaise ; Le Jeune homme de sable (1979) narre la révolte et la magnifique errance d’un jeune homme. En 1985, Sassine retourne dans sa Guinée natale et trouve dans l’ironie sa vocation avec Le Zéhéros n’est pas n’importe qui (1985) (Zéhéros : zéro qui se prend pour un héros), L’Alphabête recueil de contes animaliers destinés aux enfants mais conseillés aux parents, Les independan-tristes (pièce de théâtre posthume et inachevée : dans une gare dont on a volé même les rails, des individus disparates cherchent à fuir l’Afrique et, enfants des héros de l’indépendance, en veulent à leurs parents pour avoir laissé vides les caisses de l’Etat). Ecrivain africain par excellence, Sassine est un « provocateur tendre, arrogant et fragile », joignant les jeux de mots faciles à l’esprit le plus subtil et la désinvolture au désespoir. Retenons son mot :“Un exilé n’a pas d’origine, seulement des extrémités. Ou de l’humour s’il veut survivre. »

Le Liban ressurgit pourtant avec l’un des meilleurs écrivains brésiliens contemporains, Milton Hatoum qui après avoir enseigné un temps la littérature française dans sa ville natale, Manaus, se consacre entièrement à l’écriture. Après des poèmes, des essais et des textes pour enfants, il publie deux romans

Récit d’un certain Orient (Relato de um certo Oriente, 1989), et Deux frères (Dois irmãos, 2000), traduits du portugais et publiés aux Éditions du Seuil (1993 et 2003). Dans les deux récits, Hatoum évoque les passions et les drames d’une famille partagée entre deux religions et deux cultures et qui voit les traditions séculaires céder peu à peu à la sensualité de la terre brésilienne, bâtissant au fil d'une composition parfaitement maîtrisée sa « recherche du temps perdu ». Selon Michel RIAU DEL (Revue Europe, 2005), Hatoum occupe une situation privilégiée, héritée et assumée «au carrefour de diverses cultures, amazonienne, brésilienne, européenne, arabe…elle fonde un certain relativisme invalidant un strict sentiment d'appartenance communautaire. Même s'il cultive les références des ancêtres, il refuse de se définir par le seul critère de l’" amazonité ”, de la « libanité » ou autre ».

A l’heure où les flux migratoires libanais ne risquent pas de tarir, où « ceux qui partent pour oublier leur maison » l’emportent en nombre sur ceux qui le font pour la reconstruire, où la mondialisation lie et délie les identités, nous trouverons des écrivains après libanais dès la première génération : des Rabih Alameddine, né en Jordanie de parents libanais, vivant en Angleterre et aux Etats-Unis, auteur de deux romans, Koolaids (1998) et I, the divine (2001), des Tony Hanania, né à Beyrouth en 1964, et vivant à Londres auteur d’Eros Island (2000)… Ils seront autant dans la vieille Europe que sur les continents nouveaux et peut-être dans leur pays même ; ils croiseront des après Libanais des deuxième et troisième générations et des Libanais chus des temps anciens. Quel dialogue instaurer avec ceux par qui vient la joie « éternelle » des formes ?

Fares Sassine & Jabbour Douaihi

Thursday, 3 May 2007

















TO READ OR TO BE ?


Pierre Bayard: Comment parler des livres que l’on n’a pas lus? Collection Paradoxe, Les Editions de Minuit, 162p.

Et d’abord faut- il lire ce livre pour en parler ? En tout cas on perd beaucoup à ne pas le faire tant sa lecture est enrichissante, amusante, ludique…Mais d’emblée elle pose le problème : en aurait-on entendu parler ou l’aurait-on simplement parcouru, nous livrerait-t-il ses méandres et la force de ses arguments ? Jamais la collection ‘paradoxe’ n’a autant mérité son intitulé.

On peut présenter de plusieurs façons l’ouvrage de Bayard enseignant, psychanalyste, critique et auteur de livres aux titres provocateurs (Comment améliorer les œuvres ratées ? 2000 ; Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? 2004). Ce n’est pas un manuel pratique, mais un texte qui met sur un même plan les multiples façons de lire et les analyse avec brio et insolence. Partant en guerre contre ‘le fantasme d’une lecture intégrale’ et ‘l’image oppressante d’une culture sans faille’, il cherche à déculpabiliser une lecture habitée de manques et d’approximations. Il en résulte un triptyque aux volets d’égalité presque parfaite. Le premier est consacré aux « manières de ne pas lire » : les livres inconnus, parcourus, connus par ouï-dire, oubliés. Le deuxième traite des « situations » où l’on parle de ces ouvrages : la vie mondaine ; l’enseignement ; la présence de l’écrivain ; le dialogue amoureux. Le dernier décrit les « conduites à tenir » : ne pas avoir honte ; imposer ses idées ; inventer les livres ; parler de soi. Ainsi chaque volet comporte un nombre égal de parties (quatre) et cette harmonie de la forme n’est pas sans amadouer la position déstabilisante du livre qui nous confronte, selon l’auteur, à « notre propre incertitude, c'est-à-dire notre folie ».

La démarche de Bayard s’appuie par ailleurs sur un procédé exclusif : utiliser un morceau littéraire, et occasionnellement un témoignage anthropologique et un film, pour traiter chacun des points analysés. Cet artifice donne au livre sa saveur et en fait un assemblage de scènes cocasses pertinemment choisies et finement commentées. De L’homme sans qualités aux Illusions perdues en passant par Le nom de la rose, les romans de David Lodge et l’inévitable Paul Valéry, désormais de tous les antidotes, l’auteur dégage manières, situations et conduites où la lecture est impliquée. Mais l’attention prêtée par lui aux textes outrepasse ses affirmations (ouvrages ‘parcourus’ !), quand même ses narrations sont agrémentées volontairement de détails non avérés dans les oeuvres originales.

L’attrait de l’exposé se conjugue toutefois avec l’émission de concepts fort intéressants tels ‘le livre fantôme’, ‘le livre écran’, ‘le livre intérieur’…Il sert surtout à chercher pour le domaine de la lecture un espace d’interprétation proche de celui de la psychanalyse, ouvert au jeu et où peut se déployer une créativité authentique.

On ne sort pas innocent de la lecture d’un ouvrage qui dévoile avec autant de bonne humeur les règles d’un jeu culturel convenu et qui met à nu l’hypocrisie des milieux intellectuels en incitant à la clémence pour les pécheurs. On peut regretter l’absence d’une multiplicité des plans : le plaidoyer vaut-il pour tous les livres et autant pour l’honnête homme que pour le spécialiste ? Mais surtout on craint pour la vie culturelle tout entière (lecteur, auteur, éditeur, critique) d’être ‘le jeu de dupes’ dépeint par Balzac.

Mais c’est par deux paradoxes qu’il faut entamer le dialogue avec ce livre. Le premier : D’une part, l’auteur se fait l’avocat de la non lecture cherchant à déculpabiliser ceux qui parlent d’ouvrages à peine lus et à libérer le lecteur de l’emprise des livres et, d’autre part, il place très haut la barre de la critique littéraire en faisant de celle-ci avec Wilde « une activité plus créatrice que toute création ». Mais ne prend-il pas ainsi les risques de déplacer le foyer des angoisses comme l’atteste le goût de cendre de ses propres commentaires comparé au goût de braise des textes de Wilde dans les pages où ils s’entremêlent?

Le deuxième : en ‘inventant’ les livres non lus, en mobilisant les capacités d’écoute des ‘virtualités de l’œuvre’ et en prêtant attention aux autres ‘non lecteurs’ et à leurs réactions, ne risque-t-on pas de remplacer le génie par l’opinion publique et de gommer ce qu’a de révolutionnaire et de subversif une création authentique ? Avec une pincée de mauvaise foi, Sartre disait que le succès de l’ouvrage de Foucault Les mots et les choses montrait qu’il était attendu et qu’un livre attendu n’est jamais génial. Parler d’un grand livre non lu ou seulement parcouru, n’est-ce pas gâcher ce qu’il réserve de fondamental ?

Une question enfin : on note dans le livre l’absence de Borges qui a uni au plus haut point création et érudition. Cette lacune vient-elle de ce qu’il a été lu ou non lu