Tuesday, 5 February 2008

Grandeur et Décadence de la Culture Française

Un essoufflement perceptible


Même en laissant de côté les sciences dites exactes, aucun des plus grands du vingtième siècle dans le domaine de la philosophie et de la réflexion générale sur l’homme et la société n’est français. Deux d’entre eux appartiennent au siècle précédent, Marx et Nietzsche ; les trois autres ont pour noms Freud, Heidegger et Wittgenstein. L’Allemagne même peine à les réunir, tellement cette entité, en la période, est géographiquement plurielle, politiquement éclatée, incluant ou excluant l’Autriche, accompagnée pour certains de judaïté assumée ou refusée à l’heure du nazisme et de l’émigration obligée…

Si donc la France a joué, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et pour de nombreuses décennies, le rôle d’un pôle intellectuel de premier plan dans le monde, c’est pour s’être ouverte, avec des délais et des rythmes différents, à ces penseurs capitaux, les confrontant, les réinterprétant, les radicalisant, les enrichissant … parfois au prix de malentendus géniaux. Cette fonction d’accueil, loin d’être ou de paraître passive ou négative, avait ses enjeux propres. Elle était, de plus, intégrée dans la tradition d’une France, mère des Lettres et des Arts et défenseur des Droits de l’homme, et fut servie par des générations de penseurs essentiels.

Sartre et ses amis, dont certains ne le restèrent pas longtemps (« Nous étions des égaux…et non pas des semblables », écrit-il à la mort de Merleau-Ponty), redéfinirent, au-delà d’une pensée qui cherchait à prendre en charge le vécu, le rôle de l’intellectuel. Ils donnèrent à celui-ci, par leur engagement soucieux d’authenticité à l’heure de la guerre froide et de la décolonisation, une dimension universelle jusque là inconnue. L’angle ouvert de leurs préoccupations (philosophie, roman, théâtre, écrits politiques, critique littéraire et artistique…) ajouta à leur prestige. Les polémiques, auxquelles prenaient part Camus, Aron, de Beauvoir, Bataille, Socialisme ou Barbarie…retentirent dans toutes les capitales de l’intelligence.

Contre cette génération existentialiste, une autre s’éleva dans les années 1960. Le combat s’engagea principalement sur les notions d’homme et d’histoire dont les nouveaux venus proclamaient la mort. C’est qu’un joueur inopiné était entre-temps intervenu : la linguistique structurale. Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Derrida produisirent chacun dans son champ des œuvres aperçues un moment comme convergentes, mais dont les différences ne tardèrent pas à s’imposer. L’entrecroisement des recherches et la radicalité du propos ne furent pas étrangers à l’influence rampante de la French Theory en Amérique et ailleurs.

Au-delà de mai 1968 qui donna au monde un modèle de révolution non convenu en phase avec le situationnisme de Debord, la France perpétua son rayonnement avec des aînés et des cadets investissant des domaines de pensée aussi anciens que le savoir, le désir ou le pouvoir, aussi nouveaux que la post-modernité, la société de consommation ou de spectacle… Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Bourdieu, mais aussi Ricœur, Castoriadis, Lefort, Morin… Une nouvelle fonction de l’intellectuel plus soucieux de combats ponctuels (les prisonniers, les aliénés…) que de la fin de l’histoire voit le jour…Une énième génération de l’école des Annales, continua à redessiner et à enrichir le champ de l’histoire faisant des émules dans le monde entier.

C’est à partir de la fin des années 1970 et de la querelle des « nouveaux philosophes », accusés de n’être ni nouveaux ni philosophes, que l’essoufflement de la pensée française devient perceptible. La scène intellectuelle est assaillie par des « vedettes » qui veulent hériter du statut de leurs aînés sans en avoir l’envergure, et qui sont plus soucieuses de spectacle que de pensée novatrice. Le combat contre le totalitarisme ne peut absoudre ni les facilités, ni les amalgames, ni les compromissions même si le devenir du monde en ce tournant de siècle rend compte de bien des démissions.

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