Thursday, 4 September 2008



















LAURICE SCHEHADÉ
Ou
La fidélité au Liban par la langue française

La première aventure, ou mésaventure, de Laurice Schehadé avec la publication, c’est avec notre journal L’Orient littéraire qu’elle l’a eue. Elle avait, encouragée par son frère et meilleur confident Georges, rédacteur en chef du périodique, préparé un conte, Mauve, pour le premier numéro à paraître en 1929. Si on retrouve trace du texte dans les épreuves, suivant Albert Dichy, celui-ci « disparaît à la publication ». Nous nous devons donc aujourd’hui de réparer cette omission injuste et d’évoquer une auteure qu’on gagne à voir figurer dans le panthéon de langue française du Liban, voire dans le panthéon de langue française tout court.
Laurice Schehadé n’est pas à redécouvrir mais à découvrir. Née à Alexandrie dans une date laissée dans l’ombre entre 1908 et 1916, revenue avec sa famille à Beyrouth en 1921, elle épouse le marquis Giorgio Benzoni, consul d’Italie à Damas, en 1934. Publiée à Paris entre 1947 et 1966 par l’un des plus prestigieux éditeurs de poètes du XXème, GLM, elle détient le record absolu du nombre de plaquettes imprimées à l’enseigne prestigieuse, devançant Jouve et Eluard. Du Journal d’Anne à Du ruisseau de l’aube en passant par Récit d’Anne (1950) et Portes disparues (1956), onze recueils de prose poétique à tirage limité font le bonheur des bibliophiles, mais n’ouvrent pas à l’écrivain les portes du grand public. Guy Lévis Mano est heureux de publier, dans sa dernière période, une « œuvre qui coule de source » et l’auteure n’est pas fascinée par les grands éditeurs. « Le Journal et le Récit, Paulhan me les avait demandés pour Gallimard. Mais c’est GLM que j’ai choisi et que j’ai gardé », m’écrit-elle en 2000. Quant aux Grandes horloges, labellisé « roman » et paru chez Julliard en 1961, il est sa seule oeuvre à connaître un succès notoire et sera épuisé en quelques mois.
En 1999, à l’initiative de Ghassan Tuéni en qui l’auteure salue de Rome où elle réside « le Lorenzo dei Medici…de notre époque » (lettre du 19/10/1999), Dar an-nahar réunit en deux volumes, dans la collection « Patrimoine », la totalité de l’œuvre publiée. Le premier intitulé Les livres d’Anne assemble dix œuvres d’autofiction poétique que Laurice a recouvertes du nom d’Anne (mot court, nom de sœur, personne douée de la patience et de la résignation de l’âne…) Le second Les grandes horloges & autres récits réunit les deux textes les plus longs et leur adjoint des inédits. Grâce à cette réédition, l’œuvre de Laurice Schehadé est devenue incontournable, mais reste à approfondir et n’a pas encore trouvé ses lecteurs naturels.

Découvrir les écrits de L. Schehadé, c’est se laisser entraîner dans trois thèmes tissés par un style naturel, imagé, enchanté, jamais neutre, très rarement touché par le caractère scolaire ou l’aspect précieux. Cette écriture où viennent se rejoindre la source et la sève, une poésie effervescente et une prose simple et limpide revêt le contenu de sa belle parure mais y puise sa densité et y trouve sa vigilance.

L’enfance est le premier de ces thèmes et étale, par son omniprésence dans l’œuvre, sa perte irrévocable et sa puissance irrésistible: « Mon enfance résonne en moi qui m’a faite sauvage ; j’ai rêvé en elle ce que je ne pouvais pas avoir, ce que les hommes plus tard ne m’ont jamais donné, ce qu’il m’a fallu disputer à la vie ; elle m’avait offert l’espace et les ruses de la vérité, une loi que je pouvais enfreindre, les champs, les rues, les haies, une possibilité d’entente avec Dieu… » Ce qui défend le style poétique contre la mièvrerie dans l’évocation d’un pays et d’une famille qui ordonnent le théâtre de l’enfance, c’est la lucidité du regard et son intensité ; et c’est aussi ce procédé aux multiples faces qui dénonce le mensonge, remet en cause l’idylle, refuse toute origine pour remonter en deçà : « Je vais dans la vie à reculons comme un crabe. »
Le temps est un voleur d’images proclame le titre d’une plaquette. Il nous fait toucher du doigt le deuxième thème de l’œuvre, le temps qui mue tout en images avant de les emporter dans sa marche rapide et sans aucun égard pour notre vie intérieure : « Il me fallait tous les jours une rose de mai… »
Troisième et dernier thème lié aux premiers, car victime du temps qui passe et de l’enfance qui ne passe pas: l’amour. Il n’est pas contrarié dans l’œuvre de L. Schehadé, et principalement dans ce très beau roman qu’est Les grandes horloges, par des obstacles extérieurs mais par le fait que chacun des protagonistes est lui-même et demeure enfermé dans une « inflexible solitude ».
Les livres de Laurice Schehadé ne sont pas exempts de faiblesse et leur architecture laisse parfois à redire. Ils n’en méritent pas moins d’être lus et relus.

En épousant un étranger et en quittant son pays pour Rome, les plus belles villes d’Europe et les salons politiques et littéraires les plus cotés, Laurice Schehadé a « trahi » une famille, un frère complice en prose et poésie, une patrie… Le bonheur d’une langue française classique et toujours réinventée lui fut la voie royale pour affirmer sa fidélité pérenne à une enfance jamais perdue et au Liban lointain : « Tu ne sais pas combien au Liban le vent se moque des nuages, c’est un vagabond hanté par les chemins qu’il doit faire et qu’il refait toujours, hanté par le bonheur qu’il ne peut s’arrêter pour prendre ; au Liban la nuit, le ciel est dans chaque main… » On n’est pas Schehadé avec S impunément.

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