Thursday, 4 January 2007

















UN PIONNIER DE LA NAHDA ARABE

Anne-Laure Dupont: Gurgi Zaydan1861-1914, Ecrivain réformiste et témoin de la Renaissance arabe, Institut français du Proche-Orient, Damas, 2006, 760pp.

Les romans historiques de Gurgi Zaydan, dévorés dès l’age de dix ans dans leur ordre historique, figurent parmi les premières lectures dont je me souvienne et parmi celles de bien des adolescents arabes de ma génération et de nombreuses autres. En ces années d’après Suez et de révolution algérienne, ils venaient contrebalancer, dans une famille chrétienne rangée du Liban, la francophilie politique étriquée par le souffle ample d’un arabisme libérateur et la sympathie vive pour l’histoire de l’islam. Périodiquement réédités par Dar al-Hilal, la maison fondée au Caire en 1892 par leur auteur, ils attiraient par les illustrations colorées de leurs couvertures et ne laissaient à redire que par la tendance de leur encre à faire tache et à salir parfois les doigts. Chaque œuvre était centrée sur un épisode important de l’histoire de l’islam et c’était un plaisir d’énumérer la litanie des titres à partir de celui qu’on pensait être le premier de la série, puisqu’il accompagnait la naissance de la nouvelle religion, Fatat Ghassan.

De ces romans si captivants à l’heure de leur lecture, on garde bonne impression sans oser trop y revenir et sans s’interroger sur leur valeur littéraire. J’ai toujours estimé leur devoir une dette. La belle figure de Ali qu’ils mettent en relief à coté de celles élogieuses de nombreux califes m’ont toujours ancré dans l’idée qu’un arabe chrétien assume mieux la totalité de l’histoire arabe qu’un musulman parce qu’il n’y est obligé à aucun parti pris. De Gurgi Zaidan leur auteur, on sait qu’il fut un « libanais » d’Egypte, acteur important de la renaissance arabe, journaliste, historien, linguiste… La biographie intellectuelle que lui consacre Anne-Laure Dupont, sans être pionnière comme elle le reconnaît dans son introduction, a le mérite d’éclairer avec science, doigté, clarté et simplicité toutes les dimensions du personnage et de l’œuvre en les situant dans leur époque et en les étudiant avec minutie. Tout au plus lui reprocherait-on la longueur de la monographie et quelques redites qui viennent gêner son sens certain du récit.

Face à une œuvre prolifique, nourrie à des courants de pensée divers, voire contradictoires (positivisme, scientisme, spiritisme, goût de l’ordre, libéralisme, socialisme…) et « qui ne brille ni par son originalité ni par sa cohérence », le parti pris de l’historienne est de se focaliser sur l’homme et son projet d’écrivain. Comment s’allient en lui les deux vocations repérées par Taha Hussein, celles d’un chercheur et d’un vulgarisateur ? Comment intervient-il dans une Nahda qu’il contribue à promouvoir et qu’il identifie à un retour de la raison en Orient, incarnée aujourd’hui par l’Occident mais jadis par la civilisation de l’islam ? La clef de voûte serait à repérer dans l’Adab « à la fois la coutume, l’instruction, la bonne éducation, la capacité à écrire, la littérature enfin. » Le mot connote tout ensemble ce que Zaydan réunit ou pense réunir et ce qu’il voudrait transmettre à ses contemporains. L’auteur de Tarikh al-tamaddun al-islami (1902-1906) appartient à un courant de pensée, mais cherche aussi à l’éduquer.

Quand Gurgi Zaydan est mort à la veille de la première guerre mondiale, il n’avait que 52ans. C’est dire que son existence fut bien remplie. Né à Beyrouth d’une famille grecque orthodoxe originaire de Ayn Anub, il sert dans les restaurants de son père autour de Sahat al Burj et connaît la vie des classes moyennes naissantes dans cette ville en pleine mutation. Autodidacte, il réussit l’examen d’entrée au département de médecine du Syrian Protestant College mais n’achève pas sa seconde année suite à ses prises de position dans le débat sur le darwinisme qui y eut lieu (1882). Il émigre sur les bords du Nil puis le voilà drogman dans l’armée britannique au Soudan (1884). Il revient souvent à Beyrouth, entreprend des voyages en Europe, étudie l’hébreu et le syriaque, enseigne l’arabe…En 1887, il s’installe définitivement au Caire et lance 5ans plus tard sur ses propres presses la revue historique et littéraire à laquelle son nom reste attaché. Il assure quasiment seul la rédaction d’Al-Hilal, mensuel ou bimensuel selon les périodes. Il y publie en feuilleton son roman annuel tout en rédigeant de nombreux ouvrages historiques. La révolution jeune-turque de 1908 le conduit à se rendre à Istanbul et en Palestine (où il observe de près la colonisation juive) et à prendre parti pour les réformes économiques et sociales dans les provinces arabes tout en n’abandonnant pas son aversion pour l’engagement politique direct.

Ce qui précède non seulement résume mal une vie intellectuelle dense dont on trouve les détails dans la biographie d’Anne-Laure Dupont, mais ne rend pas compte de la richesse d’un ouvrage pour qui les multiples étapes de l’itinéraire de Zaydan sont autant d’occasions de les relier à l’arrière-fond social et culturel qui les enveloppe et que l’historienne ne cesse de produire et d’enrichir. Le travail proprement historique se double le plus souvent d’une réflexion sur le sens à donner à une œuvre qui ne se contente pas d’encaisser son temps mais veut lui imprimer sa marque, indépendamment de ses limites et de ses faiblesses : Zaydan « fait comprendre la transition qui était en train de s’opérer de l’adib à l’intellectuel engagé. » La figure de l’auteur garde toutes ses facettes (chrétien, grec orthodoxe, arabe, syrien, franc-maçon, moderniste, membre de la classe moyenne, ottoman…) et plus d’un paradoxe naît de leur combinaison : « Plus Zaydan approfondit son identité arabe, plus il s’affirma ottoman et s’attacha à l’Etat dans lequel vivait l’immense majorité des arabophones. »

Pour revenir succinctement à notre point de départ, quelles lumières jette la biographie intellectuelle sur le romancier et le chantre de la civilisation musulmane ? Dupont n’estime pas les romans de Zaydan « d’une grande qualité littéraire ». S’ils fourmillent de détails puisés dans les œuvres anciennes, ils répètent toujours un même schéma glissé dans de grands événements : deux jeunes amoureux beaux et intelligents sont contrariés dans leur relation par un vilain despote. Les personnages reflètent trop les préoccupations actuelles et la dimension morale l’emporte toujours sur l’aspect esthétique : « Le roman n’est pas de l’ordre du divertissement », écrit Zaydan.

Quant à la dimension arabe et islamophile, nous tombons sur des polémiques où Zaydan est accusé dans l’organe de Rachid Rida al-Manar d’être « un intrus parmi nous » et une « des créatures des étrangers ». Sa critique des Umayyades et son estime pour les Abbassides le font même soupçonner de sympathies chiites.

De quoi regretter les images d’Epinal d’antan !