Thursday, 1 February 2007

L’éducation littéraire ou du bon usage de la Terreur



















Laurent Nunez: Les écrivains contre l’écriture (1900-2000), José Corti, Les essais, 2006, 256p.

L’auteur a moins de trente ans. Il est à son premier essai et s’apprête à écrire son premier roman. Le passage par la Terreur lui sera-t-il bénéfique ?

Ainsi appelée depuis Jean Paulhan dans Les fleurs de Tarbes, celle-ci désigne une constellation d’écrivains très différents dont le dénominateur commun est « un dégoût et une suspicion sans bornes pour la littérature ». Deux « postulats » les réunissent : la vie est plus belle que l’écriture et se passe de ses conventions ; la littérature doit se mettre à l’école plate de la vie et renoncer à tous les procédés qui font son essence propre.

Le plan de l’ouvrage est astucieux. Prenant pour point de départ l’enquête de la revue Littérature menée en 1919-1920 : Pourquoi écrivez-vous ? qu’il juge subversive parce qu’elle mettait fin à une époque où l’écrivain n’avait pas à répondre de ses écrits mais de tel ou tel de leur aspect, l’essai se divise en cinq parties dont la première et dernière se répondent. Aux « Postures et impostures du renoncement » des terroristes répliquent de façon toutefois « ambiguë » trois auteurs aux parcours différents (Paulhan, Caillois et Blanchot). Les deuxième et quatrième chapitres servent de « travaux pratiques » en repérant les paradoxes de la Terreur dans deux ouvrages, La Dépossession de Jacques Borel et Le Bavard de Des Forêts. Dans le premier, l’auteur découvre que l’expérience personnelle qu’il cherche à relater est trop insoutenable pour un ouvrage littéraire et ce dernier devient le récit de sa propre impossibilité. Le livre s’écrit de ne pas s’écrire ; le journal et le fragment prennent le relais de « l’œuvre ». Quant au Bavard, qui se présente comme allégorique alors qu’il démystifie toute pratique allégorique, il ne jette pas seulement la suspicion sur le roman et la littérature comme l’ont perçu ses premiers lecteurs tels Blanchot, mais détruit aussi la critique littéraire, « un véritable bavardage sur le bavard ».

Au centre de l’essai est abordée la question Rimbaud et l’impossibilité de l’atteindre par « des moyens rimbaldiens ». L’auteur des Illuminations est « ce Prométhée moderne qui renonça au feu qu’il avait pourtant volé » et dont l’œuvre- prétérition combat la littérature à laquelle elle appartient de plein pied : exemple unique de la dissolution de la poésie dans la vie (et dont les diverses incarnations ne manquent pas de fasciner : Vaché pour Breton, Limbour pour Leiris, les Indiens pour Le Clézio…). Les variations innombrables des auteurs sur Rimbaud cherchent à gommer leur écriture ou à la justifier par leur référence à un écrivain qui a trouvé dans le silence son but ultime.

Quitte à reproduire le mythe de Rimbaud en auteur inégalable, l’essai de Nunez conclut, après bien des analyses subtiles appuyées sur une érudition étendue, à l’impossibilité d’imiter Rimbaud puisque lui-même n’imita personne.

Pour revenir au thème général de l’ouvrage et aux deux parties qui l’ouvrent et le closent, l’auteur, se fondant sur les « deux plus grands théoriciens » de la Terreur, Valéry et Breton, et sur quelques autres comme Cioran et Bataille, repère six arguments contre la littérature : 1. L’impossible nouveauté quant à la forme et au fond d’autant plus qu’elle est remarquée par l’auteur qui voit ses mots et ses procédés investis des significations que les précédents écrits leur ont données. 2 .Le non-écrivain en quête de sincérité et d’authenticité se fie à l’inspiration et trouve dans l’écriture automatique et autres cadavres exquis les moyens de forcer les portes de l’inconscient. Ou au contraire par excès de lucidité ne voit dans l’écriture qu’un moyen pour dompter son intelligence (Valéry). 3. L’appel au vague : le langage étant inapte à saisir la singularité et le flux de la vie intérieure (Bergson), le vrai se fait imprécis et peut conduire au silence. 4. Le style ne sert qu’à masquer l’insuffisance de la pensée et il faut parvenir à un degré zéro de l’écriture. 5.L’exagération : « Littérature, ou- la vengeance de l’esprit de l’escalier », note Valéry. Ecrire devrait donc être écrire peu. 6. La main de l’auteur se fait dans l’exercice et surtout cherche à répondre à l’attente d’un lecteur qui le terrorise.

Les causes du Terrorisme sont à chercher dans une « certaine démocratie » répandue par la critique et la publication des manuscrits qui a mis à nu le travail des écrivains, et dans la désillusion née de la faillite du projet mallarméen d’un absolu littéraire. La « réplique ambiguë » des adversaires de la Terreur demande pour être appréciée la lecture intégrale du texte du dernier chapitre tant il est riche en plis.

Nous avons trop rapidement résumé tout ou partie d’un ouvrage dont la lecture est pleine d’enseignements. Nous ne pouvons que partager la conclusion de Nunez sur la Terreur comme moteur de l’histoire littéraire et sa métaphore de la salamandre qui assimile l’écriture à un animal qui se nourrit de la flamme. Mais nous avons eu souvent le sentiment, durant la lecture de l’ouvrage, que le combat à la fois historial et universel mais toujours repris autour de l’écriture laisse la place à une querelle littéraire datée sinon vétuste.

NOTES ADDITIVES

1. Peut-on prendre au sérieux des auteurs de milliers de pages dans leur entreprise contre l’écriture ? Valery se définissant comme Ego scriptor, ne publiant pas tout ce qu’il écrit, écrit-il « par faiblesse » comme il l’affirme ou par force ?
2. Ces écrivains sont-ils contre l’écriture, ou contre la littérature, ou contre une certaine littérature ?
3. quid de la poésie dans la littérature, Rimbaud & Mallarmé étant au cœur même du débat ?
4. Le livre oppose la littérature à la vie. Mais la haine de l’écriture n’est-elle pas chez Cioran aussi forte que la haine de la vie ou même la haine d’un aspect de la vie ?
5. Faut-il revenir à Paulhan et Caillois, aujourd’hui presque oublies pour défendre l’écriture ? Le débat pour ou contre l écriture (et éventuellement la parole chez les aèdes) traverse l’histoire et se retrouve dans chaque écrivain.
« Le fanatisme de l’écriture » (Paul Nizon)
« - Pourquoi écrivez-vous ?
- Bon qu’a ça. » (Beckett)