Saturday, 5 July 2008

















L’autocréation de la cité grecque


Cornelius Castoriadis : La cité et les lois (Ce qui fait la Grèce, 2) Séminaires 1983-1984, Seuil, 2008, 310pp.

Il arrive aux hasards de l’édition d’emprunter mille chemins pour amener sous une même lumière une réflexion perdue de vue mais capitale pour l’époque présente. Dans le cas qui nous occupe, les aléas sont de multiple nature. D’abord, il s’agit de deux paroles anciennes publiées simultanément: le cours de Michel Foucault professé au collège de France en 1982-1983 (dont L’Orient littéraire a rendu compte en mai) et les séminaires de Cornelius Castoriadis (1922-1997) à l’EHESS l’année suivante. Il est question, ensuite, d’un tronc de recherche en partie commun, le gouvernement de la Cité, traité par 2 penseurs capitaux aux démarches très éloignées et qui ne se portaient pas dans le cœur, le second ayant été particulièrement dur envers le premier. Enfin, s’il est des textes que les 2 parutions mettent en valeur pour penser la démocratie voire la rénover ou la sauver, ce sont les discours de Périclès tels que les rapporte l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. Castoriadis affirme de l’ « Oraison funèbre » « qu’elle est le sommet de la pensée politique démocratique. » Rien d’étonnant donc à ce que l’un des premiers hebdomadaires de France lui emboîte le pas et consacre son « Hors série » de l’été 2008 au Siècle de Périclès et à L’invention de la démocratie.

Pour en rester à une épure, nous sommes à la troisième vague des publications du penseur grec émigré en France au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le nom Castoriadis émergea des nombreux pseudonymes du cofondateur, avec Claude Lefort, de Socialisme ou Barbarie (1949-1965) par des assemblages d’articles dans la collection 10/18 qui analysaient et dénonçaient aussi bien le capitalisme que la « classe » qui a éliminé la bourgeoisie dans les pays de l’Est pour diriger et contrôler la société par le biais du parti. L’apogée de cette période est un maître livre, L’institution imaginaire de la société (1975), dont l’influence cachée ou reconnue suit inexorablement son cours. La deuxième vague comprend la réunion en 6 volumes d’études capitales éclairant les registres sociohistorique et philosophique, leur ajoutant la sphère psychanalytique sous le titre général Les carrefours du labyrinthe (1979-1999). Enfin sont actuellement publiés à titre posthume et sous le titre La création humaine les séminaires de l’EHESS dont une large partie est consacrée au monde grec. Selon Pierre Vidal-Naquet, « L’aventure intellectuelle » de son « ami Corneille » se place tout entière « sous le triple signe de Thucydide, de Marx et de Freud.»

Après une année affectée à l’irruption de l’interrogation philosophique (Ce qui fait la Grèce, 1. D’Homère à Héraclite, Seuil, 2004), Castoriadis consacre douze séminaires en 1983-1984 à la naissance de la démocratie, les deux phénomènes étant étroitement liés. C’est moins son ‘intense familiarité’ avec les grands textes des philosophes, historiens, poètes et tragiques qui frappe que ce rapport direct à eux qui lui permet de remettre en question bien des interprétations, de balayer avec férocité bien des ‘sottises’, de prendre des positions tranchées toujours captivantes mais loin d’être consensuelles : la place de l’esclavage dans l’Athènes classique ; la simultanéité du phénomène de colonisation et de l’institution des cités de l’Attique et du Péloponnèse ; le parti pris de Périclès, de Protagoras et de Démocrite qui fondent la politique sur l’homme et contre Platon qui l’assied sur l’ontologie et la théologie ; la coupure tracée à la fin du grand Vème siècle et excluant de la grandeur athénienne le siècle de la philosophie ; l’affirmation paradoxale qu’Aristote est un auteur du cinquième siècle qui a vécu au quatrième…

Cette pensée audacieuse et sûre d’elle servie par une logique implacable et une expression claire, cette familiarité critique qui traite les auteurs classiques comme des voisins de palier sans tomber dans le ridicule, cette vaste érudition qui loin de ployer sous son propre poids sert à approfondir et radicaliser le propos, ce pouvoir de relier plusieurs disciplines (philosophie, histoire, économie, politique, psychanalyse…) et de les rénover toutes sans montrer de failles en l’une d’elles, cette capacité de traiter les problèmes antiques et modernes dans le cadre de l’universalité de l’homme et des collectivités humaines, cette vision d’une société s’auto-instituant et non déterminée par ses pesanteurs réelles ou symboliques, « éblouissent » peut être chez Castoriadis mais pour stimuler et provoquer l’intelligence et sans conduire à une adhésion automatique. Ce sont autant d’appels pour débusquer l’esprit de sa torpeur et de ses quiétudes.

La théorie de l’imaginaire radical et de l’autocréation permanente de la société trouvent dans la polis où les citoyens se donnent leurs lois, se jugent et se gouvernent une terre d’élection. Citons, en finale, ce propos si caractéristique du style et de la pensée de Castoriadis dans sa nouvelle lecture de la tragédie de Sophocle: « Or ce que le chœur (d’Antigone) nous présente, c’est l’homme inventant le langage, les tekhnai, les lois, construisant les cités, créant des institutions. Sophocle qui n’avait pas lu L’institution imaginaire de la société, n’utilise pas ces termes, mais c’est exactement de cela qu’il parle. Et ce chant du chœur finit sur l’éloge de l’homme capable de « tisser ensemble » les lois de la cité et la justice des dieux : c’est sa conclusion et c’est tout le problème. »

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