Thursday, 5 July 2007
















LE PHILOSOPHE A SON HEURE DE GLOIRE


François Azouvi: La gloire de Bergson, Essai sur le magistère philosophique; Nrf essais, Gallimard; 391pp.

La pensée de Bergson ne cesse secrètement d’interpeller des générations d’anciens élèves qui en ont pris connaissance dans la classe de philosophie et la rencontraient dans la quasi-totalité des chapitres de leurs manuels, de la mémoire à la liberté et de l’intelligence au finalisme…Cette « parade philosophique », ainsi qualifiée par Politzer qui annonce dès 1927 sa « fin » dans le titre d’un pamphlet cinglant, se perpétue dans leur culture par un attrait obscur où se rejoignent sagesse et poésie . Elle nourrit des interrogations sur la stature de Bergson philosophe, énigme qui n’a encore trouvé ni une solution unanime, ni des réponses convergentes.

L’ouvrage de François Azouvi, auteur d’un Descartes et la France. Histoire d’une passion nationale (Fayard, 2002), sur l’heure de gloire du plus célèbre philosophe français entre le penseur du cogito et Sartre, est une contribution importante sur cette voie. Son projet n’est ni d’exposer la pensée de Bergson, tentative inenvisageable au vu des interprétations contradictoires où elle fut et reste prise, ni de raconter sa vie, entreprise fastidieuse. Il est de saisir un moment de mode fait non seulement ni principalement de notoriété sociale (les cours légendaires du vendredi au Collège de France où se bousculent gens du monde, la faveur acquise outre- Manche et outre-Atlantique, le prix Nobel de littérature en 1928…) mais surtout de l’impact d’une doctrine se faisant sur son époque.

L’intérêt principal du livre d’Azouvi est de montrer comment la philosophie bergsonienne fut l’objet d’une « série impressionnante de transformations, d’appropriations, de recompositions, dans les régions très diverses de la culture française et très éloignées … du terrain d’origine. » (p. 141) Pas un pan de la philosophie, de la religion, des sciences, de la politique toutes tendances confondues, de la littérature, des arts qui n’ait subi son effet, eu sa réaction positive ou négative, marqué sa convergence ou ses divergences. Et c’est au prix de malentendus bénins ou d’interprétations aberrantes, chemins obligés de toute célébrité, que prirent naissance bien des ‘légendes’ comme celle d’un Bergson ‘philosophe de la modernité’, compagnon des avant-gardes artistiques qui s’autorisent de son audace (pp 226, 234).

Le mode d’intervention du bergsonisme dans la conjoncture intellectuelle de la fin du 19ème et du début du 20ème siècles, si riche en fondation de revues et de sociétés savantes, est d’autant plus paradoxal que le philosophe, comme l’a noté Péguy en 1913, ne trouve pas face à lui ses ennemis naturels, mais aussi les ennemis de ses ennemis, d’où un « triple scandale » : défenseur de la liberté, il a contre lui et les déterministes et le parti radical ; adversaire de Kant et des philosophes allemands, il est attaqué par l’Action française et les thomistes; rénovateur de la vie spirituelle, il a contre lui le parti dévot. Si l’on ajoute à cela les effets d’une philosophie très « proche de l’art » sur les créateurs et leurs écoles, on mesurera l’ampleur du paysage général et son intérêt puissant et certain.

L’ouvrage d’Azouvi divise l’itinéraire de Bergson en trois périodes, la notoriété, la gloire et l’effacement. Vers 1860, règne en France le positivisme de Taine et de Renan, mais s’esquisse un retour philosophique au spiritualisme accompagné de multiples conversions (Bloy, Verlaine, Claudel, Huysmans…) L’université devient la place forte d’un kantisme allié à la République et qui lui sert de fondement. Le spencérisme introduit le « Dieu-évolution ». Dans ce contexte, les 2 premiers ouvrages de Bergson, L’Essai sur les données immédiates de la conscience et Matière et mémoire parus en 1889 et 1896, en insistant sur la durée, la liberté, la visée expérimentale de l’absolu et en se penchant sur des faits scientifiques répondent à une attente et font figure de transgression. Mais c’est à la deuxième période, qui s’ouvre par l’élection au Collège de France en 1900 et se ferme en 1914 et où le succès immense et instantané de L’Evolution créatrice (1907) marque une date, que Bergson devient incontournable. Son œuvre relayée par des scientifiques, des catholiques, des hommes politiques, les néo symbolistes, les futuristes, les cubistes…investit tout le champ culturel. Les attaques de Maurras contre le « rhéteur juif », celles de Maritain contre le « poison » d’une doctrine qui « blasphème l’intelligence » et s’avère « radicalement incompatible » avec le christianisme, pas plus que la mise à l’Index par Rome, le 12 juin 1914 de ses 3 livres, n’empêchent Bergson de bousculer la droite traditionnelle et les catholiques. De même, l’hostilité de Durkheim et l’adversité de Benda n’enrayent pas le développement d’un bergsonisme de gauche.

Au lendemain de la première guerre mondiale, « la plus belle période du bergsonisme » a vécu. Le philosophe continue à être comblé d’honneurs, Les deux source de la morale et de la religion(1932) a droit à un accueil pacifique et l’intuition rentre dans le bercail de l’intelligence. L’atmosphère au Vatican est nettement moins hostile. Mais le « mordant » (ou la « morsure », expressions de Péguy) de l’œuvre sur l’époque est perdu comme le montrent la polémique avec Einstein, les pamphlets de Politzer et de Nizan, les critiques de Sartre et de Bachelard. Le Café de Flore héritera bientôt du Collège de France.

La grandeur d’une philosophie ne se mesure pas à son seul impact sur ses contemporains, mais à ses vies posthumes, à son travail continu et presque infini. Althusser n’avait-il pas raison d’affirmer que Sartre pense encore dans Bergson ? Que pèse aujourd’hui L’imagination (1936) du premier face à Matière et mémoire contre lequel il fut si virulent, l’accusant de reprendre tel quel dans la durée l’idée associationiste de l’image chose ? Rappelons que ce livre de 1896, sans doute le plus puissant de son auteur, est pris « à bras le corps » dans l’une des dernières œuvres de Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) et qu’il est une pièce maîtresse des ouvrages de Deleuze sur le cinéma (1983 et 1985). Mais la vraie stature de Bergson ne se révélera que dans la confrontation difficile avec Nietzsche d’un coté, Heidegger de l’autre.

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