Sunday, 5 August 2007
















LA LÉGENDE DU DESTOUR


Béchara Khalil El-Khoury : Réalités libanaises, Août 1890 à septembre 1943, Traduit de l’arabe par Khalil Gemayel (1960), L’Orient Le Jour, 2007.

Voici enfin en français, sinon traduit (il l’a été dès 1960, l’année de la parution), du moins publié, le premier des trois volumes des Mémoires de Cheikh Béchara El-Khoury , celui qui va de sa naissance à son élection à la présidence de la république, instauratrice de l’indépendance libanaise. Les deux autres tomes couvrent, l’un les journées de novembre 43 et la longue bataille pour l’évacuation des troupes françaises (1943-1946), l’autre les années présidentielles jusqu’à la démission qui interrompit, en son milieu, le mandat renouvelé (1947-1952).

Ces mémoires amplement cités et très largement utilisés par des historiens de divers bords ne doivent pas leur aura au seul fait d’avoir longtemps été une des rares sources sur les périodes traitées. Elles le doivent surtout à l’ampleur de la vision, à l’imbrication d’un combat politique et d’un destin national, à la leçon de sagesse qui accompagne leur travail de fondation. Dans sa préface transcendante et à tout point de vue admirable à cette version française, Joseph Maila parle à propos des questions évoquées dans l’ouvrage « d’ontologie politique plus que de stratégie tant elles touchent à l’être même du pays ». Quant à la traduction du titre arabe Haqa’iq pour lequel on peut osciller entre Réalités et Vérités, Maila pointe ainsi le passage possible de l’un à l’autre terme dans le choix judicieux de l’auteur: « La restitution de ce qu’a été le passé du Liban dans sa réalité, son contexte régional, sa composition sociétale et ses composantes politiques ne serait-elle pas aussi la mise à jour de sa vérité ? » Les réalités qu’enregistre et laisse en héritage le mémorialiste s’affirment être les fondements de toute politique future visant à assurer la sauvegarde de l’Etat et la pérennité du pays.

Au-delà du politique, l’œuvre, car il s’agit bien d’un livre composé plus proche des Mémoires de guerre de de Gaulle que des Mémoires brouillons de Churchill, retient par sa dimension littéraire : un style traditionnel et limpide nourri de culture classique et de sagesse populaire et faisant appel aux registres de la tendresse et de la férocité, de la nostalgie et de l’humour…Le premier chapitre, « l’enfance », inclus dans le présent volume (pp11-57), en est la meilleure illustration et le sommet de cet art : l’épanchement lyrique d’un homme attaché à son terroir originel (Baabda et Beiteddine) et l’évocation en quelques traits et quelques anecdotes complices et distantes de ce microcosme disparu que fut la mutassarrifiyya avec sa ferveur populaire et ses notables folkloriques.

Nous pouvons toutefois regretter que la distribution des chapitres de l’édition française s’écarte, sans explication ni justification, mais sans toucher à l’intégralité du texte, du plan de l’original arabe. L’auteur a ingénieusement divisé son premier volume en 12 chapitres où se tissent l’individuel et le collectif : « l’enfance », « la jeunesse », « la première guerre mondiale », « dans la mêlée »…Nous trouvons en français plus de 40 chapitres où se perd le plan initial et dont les titres empruntés à un épisode ou un élément sont des plus arbitraires (« Trabaud », « Alexandrette »…) quand ils ne sont pas totalement incompréhensibles : que signifie l’intitulé « dernières convulsions du régime présidentiel » pour parler des années 1942-1943 ? Par ailleurs, les chapitres arabes comportaient des sous-titres souvent savoureux et on aurait certainement gagné à les retrouver.

La période du Mandat français (1920-1943) longtemps négligée et sur laquelle les Haqa’iq lubnaniyya faisaient autorité est aujourd’hui mieux connue grâce à deux types de recherches dont les eaux ne se sont pas encore complètement mêlées : un dépouillement des archives, principalement françaises, et des travaux sur les sources locales et, en particulier, la presse de Beyrouth. En donnant lieu à des colloques, des ouvrages, des publications en fac similé de périodiques et des biographies parues ou à paraître de protagonistes amis ou adversaires du Destour (Cheikh Youssef el Khazen, Michel Zaccour, Cheikh Mohammad al Jisr, Salim Takla, Emile Eddé, Riyad el Solh…), ils permettent de mieux cerner les traits de cette époque.

Désormais les Réalités de Cheikh Béchara sont confrontées à deux formes de contestation. La première dans la lignée de Fawaz Traboulsi met en relief le climat d’affairisme autour du clan Khoury, ce groupe de parents et d’amis qu’on nommait alors le « consortium ». La seconde par la voix de l’historien israélien Meir Zamir, l’un des meilleurs connaisseurs de la période mandataire, s’en prend directement à la réinterprétation de l’histoire faite après la victoire de 1943 et essentiellement contenue dans ce qu’il appelle « l’autobiographie » du Président (Lebanon’s Quest, The Road to Statehood 1926-1939, London 1997, pp 34, 70…)

Comparable en cela à tous les grands mémoires politiques, l’œuvre de Béchara El-Khoury est partiale. Le Pacte national ne fut point l’œuvre de deux hommes ou de deux partis mais l’aboutissement d’un processus multipolaire né du dynamisme institutionnel de la jeune république libanaise. Mais il appartenait à Khoury d’en dégager avec force les leçons ultimes, dans la lutte d’abord, dans l’écriture ensuite.