Wednesday, 5 December 2007



















L’Orient arabe au lendemain des indépendances


La fin des mandats français et britannique laisse en place une hégémonie impériale et des dynamiques pérennes

Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 ; T. I, Fondements et sources, 304pp ; T .II, Dynamiques et enjeux, 488pp ; sous la direction de Gérard D. Khoury & Nadine Méouchy avec Henry Laurens et Peter Sluglett, Geuthner, 2006 et 2007.

Qu’est-ce qu’un colloque ? est-on tenté de se demander après avoir lu quelques unes des contributions de cet imposant ouvrage, feuilleté quelques autres, être demeuré au seuil de certaines en raison de la gravité de leur sujet ou du peu d’intérêt qu’on lui porte. L’ombre de David Lodge est heureusement là pour dédramatiser la question et son roman Un si petit monde, ouvrage si drôle sur les « spécialistes » et leurs congrés, couvre désormais, pour ceux qui l’ont lu, tout colloque et toute entreprise intrépide pour en éditer les actes.

On s’arrête d’abord devant le vaste titre borné miraculeusement par des repères historiques Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 .Il a certes le désavantage, ou l’avantage, d’être non falsifiable c'est-à-dire de pouvoir tout accueillir et d’absoudre tout manque. Mais la surprise est que le programme envisagé reste en deçà du domaine étudié puisqu’il est question d’Afrique du Nord (Eberhard Kienle), du mouvement kurde en Turquie (Hamit Bozarslan) et que la quête du passé y occupe une place importante, les pages sur l’écriture de l’histoire et le « patrimoine », dans une vue parfois prospective, il est vrai, n’étant pas les moins intéressantes de l’ouvrage, loin de là.

Par ailleurs, l’expression en quête d’avenir qui rallonge le titre ne manque pas d’intriguer. Ce caractère est-il celui des Etats et sociétés de l’Orient arabe à la différence d’autres de la planète, ou d’entités de cette aire géographique à l’exclusion de certaines autres ? ou est-ce simplement un acte de foi ou de bienveillance, ou même un certificat de bonne conduite spéculative des directeurs de l’ouvrage vis-à-vis de sociétés où le passé serait fortement présent? Le colloque qui a bien interrogé certains concepts (colonialisme, impérialisme, patrimoine, histoire culturelle…) aurait pu s’attaquer à celui d’avenir, ce dernier ne dédouanant personne car il risque, comme on le sait, de « durer longtemps ».

Le colloque qui eut lieu à Aix-en-Provence en juin 2005 et dont les actes sont publiés en deux volumes bien présentés avec index, bibliographie et cartes par Geuthner s’inscrit dans une entreprise d’études historiques qui prit son élan à la fin du siècle dernier et dont le premier fruit fut la publication coordonnée par Nadine Méouchy en 2002, France, Syrie et Liban 1918-1946, ouvrage pionnier sur la période, publié par l’ IFEAD, mais dont l’impression matérielle à Damas laisse tant à désirer. Suivirent d’autres études sur les mandats français et anglais et sur la période de l’indépendance. Le présent diptyque vient faire naturellement suite à ce qui l’a précédé. Mais faire d’un archipel d’études un continent compact unifié par un projet soutenu, comme le suggère l’introduction, ne serait-ce pas un peu forcer la note ?

S’il n’est pas inhabituel de trouver dans ce genre d’ouvrages des contributions d’inégal volume, d’optiques et de maturités différentes et de cibles tantôt globales et tantôt très pointues comme le sont, par exemple, la note aiguë sur les archives coloniales britanniques de Wm Roger Louis et l’exposé si complet de Pierre Fournié sur les archives françaises, on ne peut que se féliciter d’un travail de direction qui non seulement a essayé de ne laisser aucun pays de la région dans l’ombre, mais qui a délimité des pôles de réflexion clairs pour la recherche. Le premier volume définit deux centres d’intérêt: le droit (avec un article très riche en informations et dépouillé de toute lourdeur académique de Youssef Takla sur le droit public des pays fondateurs de la Ligue arabe) et l’écriture de l’histoire (en Egypte, Palestine, Liban, Syrie, Irak). Le second se distribue en quatre foyers de débats: le passage du colonialisme à de nouvelles formes d’impérialisme vu à travers le lien des acteurs locaux à l’hégémonie globale ; la défense du ou des patrimoines culturels dans son inscription et ses effets politiques; les stratégies économiques dans leur rapport au pouvoir et aux réalités matérielles comme le problème capital de l’eau ; la relation du nationalisme, de l’islam et des territoires à l’ombre de l’explosion urbaine et à travers des mobilisations populaires et des relais sociaux. On peut seulement regretter, au vu des nombreuses contributions en anglais, de ne pas trouver de résumés en français des textes anglais et d’abstracts en anglais des contributions francophones.

Qu’est-ce qu’un colloque ? Ses actes imprimés sont-ils les cendres consommées d’un échange indispensable entre chercheurs de différentes disciplines ou un ensemble d’études compartimentées promises à une diffusion vaste et durable? On ne reprochera pas aux directeurs de l’ouvrage d’avoir manqué à la deuxième alternative.