Wednesday, 1 October 2008

UNE MAGISTRALE BIOGRAPHIE DE PAUL VALERY




















Monsieur Teste rendu à une vie ardente et replongé dans son milieu culturel

Michel Jarrety : Paul Valéry, 1366pp, Fayard, 2008.

A l’heure où la forme biographique dite à l’anglo-saxonne, c'est-à-dire couvrant un homme dans les détails les plus infimes de sa vie commence à être contestée au bénéfice d’un retour à des Vies à la Zweig ou à la Maurois moins copieuses et dégageant mieux les lignes générales, mais où cette forme occupe un terrain de plus en plus vaste dans les champs universitaire et éditorial, le travail de Michel Jarrety sur Paul Valéry marque sans doute une date. Nous sommes en présence d’un travail immense et admirable à tous les niveaux.

Appareil critique mis à part, nous avons affaire à douze cents pages de narration dense, claire et continue. Véritable encyclopédie valéryenne, la biographie ouvre la voie à deux possibilités de lecture. La première à partir d’un index alphabétique fourni de plus de 50 pages où ne figurent pas seulement les noms des auteurs, mais aussi, pour nombre d’entre eux, l’intitulé des œuvres, en deçà même des ouvrages : vous trouverez à Mallarmé outre Igitur et Le coup de dès, « Toast funèbre » ou « Le cygne » et à Breton « Forêt noire » et « Pour Lafcadio » à coté de Nadja et de L’amour fou… Quant aux titres des textes de Valéry, ils occupent à eux seuls 11 colonnes. Mais le nombre de renvois à l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ou au « Cimetière marin » ne peut que décourager toute quête facile. La seconde lecture, celle qui accompagne le livre dans l’ordre de ses chapitres, doit en principe se prévaloir de plus de courage et de ténacité. En fait, non seulement elle est indispensable à l’élucidation du mystère Valéry, mais on s’y laisse prendre à une quasi fiction attachante, pleine de rebondissements, bien pourvue et habile à entremêler des sources abondantes, éparses dans le monde entier et largement inexplorées. La combinaison obligée des deux voies fera en sorte que cet ouvrage demeurera longtemps au chevet de ses lecteurs avant de se mettre à la proche portée de leur recherche.

Poète classique ou néoclassique, symboliste ou inclassable, obscur ou lumineux, intellectuel ou interprète d’une sensualité débordante, critique averti et représentant de « la nouvelle prose française » ou ennemi juré de toute écriture et justifiant la sienne « par faiblesse », penseur et auteur d’un classique Regards sur le monde actuel (1931) ou oracle servant à la troisième république ses poncifs ? Le livre de Jarrety introduit toutes ces interrogations dans un récit historique où l’on voit Paul Valéry (1871- 1945) poète précoce, né à Sète sans une goutte de sang français dans les veines puisque corse par son père et italien par sa mère, abandonner l’art des vers, s’imposer à 25 ans par deux ouvrages en prose, et publier après un long silence La Jeune Parque (1917), poème dont ‘ l’obscurité le mit en lumière’ et à propos duquel fut risquée une formule belle et énigmatique : ‘ une autobiographie par la forme’. Charmes, son plus important recueil de vers, paraît en 1922. L’importance de cette biographie est d’éclairer l’activité créatrice de l’intérieur et de l’extérieur. Se fondant essentiellement sur les Cahiers et la correspondance rédigés au quotidien et où, comme nul autre, l’auteur de Monsieur Teste se montre lucide, penché sur son œuvre et projetant sur elle un œil critique implacable, Jarrety met en lumière les doutes, les pannes, l’ensablement et les renaissances d’une œuvre en gestation. Il éclaire aussi, avec une érudition inégalée, la submersion de cet élan créateur dans une ère culturelle des plus riches de l’histoire de France, la première moitié du vingtième siècle. On y voit celui qui « restera pour la postérité, le poète représentatif, le symbole du poète de la première moitié du XXe siècle » (Eliot), titre qu’il ravit, selon l’auteur de The Waste Land à Rilke et à Yeats, traqué par ses éditeurs, encouragé par ses amis, victime de la perfidie de ses ennemis, laissant les membres de sa famille dans l’ignorance de son activité littéraire et fascinant ses interlocuteurs de Breton à Malraux…

La maîtrise d’un matériel bibliographique des plus riches (notons, pour l’anecdote, une petite omission : Georges Schehadé, soutenu alors par Saint-John Perse, ne figure pas dans la liste des poètes lancés par la revue Commerce à laquelle un chapitre est consacré) permet à notre biographe de nouer une triple gageure dans un tissu indistinct : dégager la vie privée, familiale, professionnelle, amoureuse, amicale…et la situation financière précaire de l’individu Valéry ; éclairer le processus créateur de l’intérieur et en situation dans son époque, tout en essayant de donner des réponses définitives aux questions posées plus haut sur l’identité véritable du poète et de l’écrivain et sur la portée de l’oeuvre; mettre en lumière les fonctions culturelles, diplomatiques et politiques du poète suite à sa notoriété, des missions européennes et internationales à la création d’une chaire de poétique au Collège de France, et du Discours de réception du maréchal Pétain à l’Académie française aux funérailles nationales du poète organisées sous le patronage du général De Gaulle.

« Qu’est-ce qu’un poète ? » est-on amené à se demander au bout de la lecture de cet édifiant ouvrage, jamais vraiment achevée. Et on est tenté de répondre : c’est un homme dont l’expérience créatrice l’a mené au plus intime des dieux, qui sait le prix d’une inspiration capricieuse et d’un travail interminable et qui, chu dans le monde social pour lequel il n’a plus aucune déférence, est prêt à bien des compromis tout en se sauvant par l’ironie et en s’abandonnant aux passions amoureuses.

Quant à notre biographe, il ne doit pas estimer sa mission accomplie : lui reste à écrire les vies posthumes de Paul Valéry dont certaines, et non des moindres, dans notre culture arabe.

Thursday, 4 September 2008

LAURICE SCHEHADÉ





















La fidélité au Liban par la langue française

La première aventure, ou mésaventure, de Laurice Schehadé avec la publication, c’est avec notre journal L’Orient littéraire qu’elle l’a eue. Elle avait, encouragée par son frère et meilleur confident Georges, rédacteur en chef du périodique, préparé un conte, Mauve, pour le premier numéro à paraître en 1929. Si on retrouve trace du texte dans les épreuves, suivant Albert Dichy, celui-ci « disparaît à la publication ». Nous nous devons donc aujourd’hui de réparer cette omission injuste et d’évoquer une auteure qu’on gagne à voir figurer dans le panthéon de langue française du Liban, voire dans le panthéon de langue française tout court.
Laurice Schehadé n’est pas à redécouvrir mais à découvrir. Née à Alexandrie dans une date laissée dans l’ombre entre 1908 et 1916, revenue avec sa famille à Beyrouth en 1921, elle épouse le marquis Giorgio Benzoni, consul d’Italie à Damas, en 1934. Publiée à Paris entre 1947 et 1966 par l’un des plus prestigieux éditeurs de poètes du XXème, GLM, elle détient le record absolu du nombre de plaquettes imprimées à l’enseigne prestigieuse, devançant Jouve et Eluard. Du Journal d’Anne à Du ruisseau de l’aube en passant par Récit d’Anne (1950) et Portes disparues (1956), onze recueils de prose poétique à tirage limité font le bonheur des bibliophiles, mais n’ouvrent pas à l’écrivain les portes du grand public. Guy Lévis Mano est heureux de publier, dans sa dernière période, une « œuvre qui coule de source » et l’auteure n’est pas fascinée par les grands éditeurs. « Le Journal et le Récit, Paulhan me les avait demandés pour Gallimard. Mais c’est GLM que j’ai choisi et que j’ai gardé », m’écrit-elle en 2000. Quant aux Grandes horloges, labellisé « roman » et paru chez Julliard en 1961, il est sa seule oeuvre à connaître un succès notoire et sera épuisé en quelques mois.
En 1999, à l’initiative de Ghassan Tuéni en qui l’auteure salue de Rome où elle réside « le Lorenzo dei Medici…de notre époque » (lettre du 19/10/1999), Dar an-nahar réunit en deux volumes, dans la collection « Patrimoine », la totalité de l’œuvre publiée. Le premier intitulé Les livres d’Anne assemble dix œuvres d’autofiction poétique que Laurice a recouvertes du nom d’Anne (mot court, nom de sœur, personne douée de la patience et de la résignation de l’âne…) Le second Les grandes horloges & autres récits réunit les deux textes les plus longs et leur adjoint des inédits. Grâce à cette réédition, l’œuvre de Laurice Schehadé est devenue incontournable, mais reste à approfondir et n’a pas encore trouvé ses lecteurs naturels.

Découvrir les écrits de L. Schehadé, c’est se laisser entraîner dans trois thèmes tissés par un style naturel, imagé, enchanté, jamais neutre, très rarement touché par le caractère scolaire ou l’aspect précieux. Cette écriture où viennent se rejoindre la source et la sève, une poésie effervescente et une prose simple et limpide revêt le contenu de sa belle parure mais y puise sa densité et y trouve sa vigilance.

L’enfance est le premier de ces thèmes et étale, par son omniprésence dans l’œuvre, sa perte irrévocable et sa puissance irrésistible: « Mon enfance résonne en moi qui m’a faite sauvage ; j’ai rêvé en elle ce que je ne pouvais pas avoir, ce que les hommes plus tard ne m’ont jamais donné, ce qu’il m’a fallu disputer à la vie ; elle m’avait offert l’espace et les ruses de la vérité, une loi que je pouvais enfreindre, les champs, les rues, les haies, une possibilité d’entente avec Dieu… » Ce qui défend le style poétique contre la mièvrerie dans l’évocation d’un pays et d’une famille qui ordonnent le théâtre de l’enfance, c’est la lucidité du regard et son intensité ; et c’est aussi ce procédé aux multiples faces qui dénonce le mensonge, remet en cause l’idylle, refuse toute origine pour remonter en deçà : « Je vais dans la vie à reculons comme un crabe. »
Le temps est un voleur d’images proclame le titre d’une plaquette. Il nous fait toucher du doigt le deuxième thème de l’œuvre, le temps qui mue tout en images avant de les emporter dans sa marche rapide et sans aucun égard pour notre vie intérieure : « Il me fallait tous les jours une rose de mai… »
Troisième et dernier thème lié aux premiers, car victime du temps qui passe et de l’enfance qui ne passe pas: l’amour. Il n’est pas contrarié dans l’œuvre de L. Schehadé, et principalement dans ce très beau roman qu’est Les grandes horloges, par des obstacles extérieurs mais par le fait que chacun des protagonistes est lui-même et demeure enfermé dans une « inflexible solitude ».
Les livres de Laurice Schehadé ne sont pas exempts de faiblesse et leur architecture laisse parfois à redire. Ils n’en méritent pas moins d’être lus et relus.

En épousant un étranger et en quittant son pays pour Rome, les plus belles villes d’Europe et les salons politiques et littéraires les plus cotés, Laurice Schehadé a « trahi » une famille, un frère complice en prose et poésie, une patrie… Le bonheur d’une langue française classique et toujours réinventée lui fut la voie royale pour affirmer sa fidélité pérenne à une enfance jamais perdue et au Liban lointain : « Tu ne sais pas combien au Liban le vent se moque des nuages, c’est un vagabond hanté par les chemins qu’il doit faire et qu’il refait toujours, hanté par le bonheur qu’il ne peut s’arrêter pour prendre ; au Liban la nuit, le ciel est dans chaque main… » On n’est pas Schehadé avec S impunément.

Thursday, 7 August 2008

MARWAN HOSS: RIGUEUR DU VERBE, GENEROSITE DE LA SOUFFRANCE





OEUVRE DE PIERRE SOULAGES

Marwan Hoss : L’œuvre poétique 1971-2004, édition bilingue traduite et présentée en arabe par Antoine Jockey, Dar annahar, 2008, 165pp.

René Char écrit à Marwan Hoss : « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»


Les grands recueils de poésie moderne se reconnaissent à ceci qu’ils reposent comme à la première heure la question : qu’est-ce que la poésie ? Interrogation qui naît d’une autre : pourquoi ce ou ces textes sont-ils d’une telle évidence et d’une telle intensité poétiques ? La poésie jadis, voire naguère, puisait son essence dans le rythme, la musicalité, les images justes, inattendues et nouvelles…mais à l’heure où ces critères semblent abolis ou contournés, qu’est-ce qui fait poésie dans un texte, qu’est-ce qui fait d’un arrangement de mots ou de phrases un mode en rupture avec les autres genres littéraires et une production humaine si affirmée?

La réunion dans un même ouvrage de l’œuvre poétique de Marwan Hoss parue en France durant près d’un quart de siècle ( Le tireur isolé, 1971; Le retour de la neige, 1982; Absente retrouvée, 1991; Ruptures, 1998; Déchirures, 2004) dans des maisons d’édition prestigieuses mais à diffusion limitée (GLM, Fata Morgana, Arfuyen, Boza) et sa traduction simultanée en arabe par Antoine Jockey ne feront que confirmer l’importance capitale de ce poète libanais que beaucoup ne connaissent que de nom et qui, né en 1948, a élu, dès l’âge de vingt ans, résidence à Paris. L’œuvre est aujourd’hui établie dans sa version définitive, bien des poèmes ayant migré avec variantes d’un livre à l’autre, et l’auteur revient à son premier éditeur, Dar annahar, qui a publié en 1968 Une passion, recueil tôt renié par Hoss pour ‘les excès d’influences subies’ et où Nadia Tuéni avait d’emblée repéré, dans une belle préface, « une maîtrise presque cruelle de la langue » et « un magistral emploi des silences ».

D’où vient l’intensité de cette poésie rare ? Pourquoi ces compositions généralement courtes sont-elles d’une telle puissance poétique et ont-elles un impact si profond? La langue des poètes est-elle seule habilitée à exprimer l’attrait de ces pièces ? René Char dans quatre courtes et magiques missives adressées à l’auteur et publiées en annexe de l’ouvrage, dit l’essentiel : « Le Tireur isolé offre un visage de grâce, de monde chassant son cauchemar et nous invitant à une place de nouveau libre. Il m’est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent aussi à moi-même, à l’âge des sombres chagrins.» « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»

Les éléments biographiques (mort d’une mère jeune et adorée alors qu’il avait 15 ans, états dépressifs des années 1980…) peuvent apporter un appoint à la compréhension de l’œuvre de Marwan Hoss et aider à saisir le dynamisme qui la porte de recueil en recueil, il ne détient pas la clef de sa poétique. Parti d’un monde aux contours schehadiens par la forme, les éléments et les images (l’enfant et les roses, le cristal de bonheur), Hoss se plait à s’opposer à lui (« Je dis destin de pierre/Je pense un jardin de terre douce » (Le tireur isolé) versus « Je dis fleur de montagne pour dire /solitude » (Poésies II)), mais essentiellement pour subvertir un « pays où l’angoisse/est un peu d’air » (Schehadé). Peuplé de Clautrabe (qui ‘reviendra-je le sais-’) et de Yan (‘Yan qui ne parle plus/Yan qui est mort et les nuits sont de fer…’), le nouvel univers poétique est traversé par une souffrance réelle tendue vers le mutisme mais contrebalancée et sauvée par les inventions d’une écriture et d’une imagination enchanteresses :

Et puis vous êtes mort
Dans une eau très blanche
La tête lourde de beauté
Les yeux ravis de sommeil.

On peut suivre par les titres des plaquettes l’itinéraire ultérieur de Marwan Hoss. Après un mouvement d’équilibre des forces composantes de l’œuvre et de quasi sérénité faite d’un va et vient jamais en mal de création (« Puisqu’il te faut mourir/Que ce soit avec l’aube/Et les voleurs de cailles/Et le rire du nomade… »), nous allons vers l’éclatement définitif. Du Retour de la neige et d’Absente retrouvée, nous en venons aux Ruptures puis aux Déchirures. Le dialogue avec une partenaire omniprésente (« J’attends de la nuit/ Qu’elle soit bleue et durable/Egale de ton sein ») fait place à une cohabitation avec des objets au « regard sans yeux », si l’on met de coté l’admirable « Ode à ma mère ». L’œuvre perd l’une de ses dimensions sans renoncer totalement à son ludisme, se purifie de ses relents psychologiques et devient pure tension entre ces pôles opposés et unis que sont la vie et la mort, le corps et les meurtrissures, l’invention verbale et la mise à nu de la vérité, la poésie et le silence :

J’ai conduit ma vie
Jusqu’au bout de ses mots…

La rigueur de l’écriture a retenu, d’un bord à l’autre de l’œuvre de Marwan Hoss, la générosité de la souffrance.

Saturday, 5 July 2008

L'AUTOCREATION DE LA CITE GRECQUE



















Cornelius Castoriadis : La cité et les lois (Ce qui fait la Grèce, 2) Séminaires 1983-1984, Seuil, 2008, 310pp.

Il arrive aux hasards de l’édition d’emprunter mille chemins pour amener sous une même lumière une réflexion perdue de vue mais capitale pour l’époque présente. Dans le cas qui nous occupe, les aléas sont de multiple nature. D’abord, il s’agit de deux paroles anciennes publiées simultanément: le cours de Michel Foucault professé au collège de France en 1982-1983 (dont L’Orient littéraire a rendu compte en mai) et les séminaires de Cornelius Castoriadis (1922-1997) à l’EHESS l’année suivante. Il est question, ensuite, d’un tronc de recherche en partie commun, le gouvernement de la Cité, traité par 2 penseurs capitaux aux démarches très éloignées et qui ne se portaient pas dans le cœur, le second ayant été particulièrement dur envers le premier. Enfin, s’il est des textes que les 2 parutions mettent en valeur pour penser la démocratie voire la rénover ou la sauver, ce sont les discours de Périclès tels que les rapporte l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. Castoriadis affirme de l’ « Oraison funèbre » « qu’elle est le sommet de la pensée politique démocratique. » Rien d’étonnant donc à ce que l’un des premiers hebdomadaires de France lui emboîte le pas et consacre son « Hors série » de l’été 2008 au Siècle de Périclès et à L’invention de la démocratie.

Pour en rester à une épure, nous sommes à la troisième vague des publications du penseur grec émigré en France au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le nom Castoriadis émergea des nombreux pseudonymes du cofondateur, avec Claude Lefort, de Socialisme ou Barbarie (1949-1965) par des assemblages d’articles dans la collection 10/18 qui analysaient et dénonçaient aussi bien le capitalisme que la « classe » qui a éliminé la bourgeoisie dans les pays de l’Est pour diriger et contrôler la société par le biais du parti. L’apogée de cette période est un maître livre, L’institution imaginaire de la société (1975), dont l’influence cachée ou reconnue suit inexorablement son cours. La deuxième vague comprend la réunion en 6 volumes d’études capitales éclairant les registres sociohistorique et philosophique, leur ajoutant la sphère psychanalytique sous le titre général Les carrefours du labyrinthe (1979-1999). Enfin sont actuellement publiés à titre posthume et sous le titre La création humaine les séminaires de l’EHESS dont une large partie est consacrée au monde grec. Selon Pierre Vidal-Naquet, « L’aventure intellectuelle » de son « ami Corneille » se place tout entière « sous le triple signe de Thucydide, de Marx et de Freud.»

Après une année affectée à l’irruption de l’interrogation philosophique (Ce qui fait la Grèce, 1. D’Homère à Héraclite, Seuil, 2004), Castoriadis consacre douze séminaires en 1983-1984 à la naissance de la démocratie, les deux phénomènes étant étroitement liés. C’est moins son ‘intense familiarité’ avec les grands textes des philosophes, historiens, poètes et tragiques qui frappe que ce rapport direct à eux qui lui permet de remettre en question bien des interprétations, de balayer avec férocité bien des ‘sottises’, de prendre des positions tranchées toujours captivantes mais loin d’être consensuelles : la place de l’esclavage dans l’Athènes classique ; la simultanéité du phénomène de colonisation et de l’institution des cités de l’Attique et du Péloponnèse ; le parti pris de Périclès, de Protagoras et de Démocrite qui fondent la politique sur l’homme et contre Platon qui l’assied sur l’ontologie et la théologie ; la coupure tracée à la fin du grand Vème siècle et excluant de la grandeur athénienne le siècle de la philosophie ; l’affirmation paradoxale qu’Aristote est un auteur du cinquième siècle qui a vécu au quatrième…

Cette pensée audacieuse et sûre d’elle servie par une logique implacable et une expression claire, cette familiarité critique qui traite les auteurs classiques comme des voisins de palier sans tomber dans le ridicule, cette vaste érudition qui loin de ployer sous son propre poids sert à approfondir et radicaliser le propos, ce pouvoir de relier plusieurs disciplines (philosophie, histoire, économie, politique, psychanalyse…) et de les rénover toutes sans montrer de failles en l’une d’elles, cette capacité de traiter les problèmes antiques et modernes dans le cadre de l’universalité de l’homme et des collectivités humaines, cette vision d’une société s’auto-instituant et non déterminée par ses pesanteurs réelles ou symboliques, « éblouissent » peut être chez Castoriadis mais pour stimuler et provoquer l’intelligence et sans conduire à une adhésion automatique. Ce sont autant d’appels pour débusquer l’esprit de sa torpeur et de ses quiétudes.

La théorie de l’imaginaire radical et de l’autocréation permanente de la société trouvent dans la polis où les citoyens se donnent leurs lois, se jugent et se gouvernent une terre d’élection. Citons, en finale, ce propos si caractéristique du style et de la pensée de Castoriadis dans sa nouvelle lecture de la tragédie de Sophocle: « Or ce que le chœur (d’Antigone) nous présente, c’est l’homme inventant le langage, les tekhnai, les lois, construisant les cités, créant des institutions. Sophocle qui n’avait pas lu L’institution imaginaire de la société, n’utilise pas ces termes, mais c’est exactement de cela qu’il parle. Et ce chant du chœur finit sur l’éloge de l’homme capable de « tisser ensemble » les lois de la cité et la justice des dieux : c’est sa conclusion et c’est tout le problème. »

Friday, 6 June 2008

ELIAS ABOU CHABAKA ET "LE LEURRE DE LA BEAUTE"



















Comment faut-il traduire le titre du plus intense recueil d’Elias Abou Chabaka (1903-1947), Afa‘î al firdaws, celui dont nous reviennent spontanément des vers frénétiques et dont on écoute médusés encore réciter des passages entiers qui n’ont rien perdu de leur souffre, depuis la parution du diwan en 1938 ? La référence à l’Eden biblique est explicite et il n’est question dans La Genèse que d’un serpent. Mais bien des raisons nous poussent à rendre Afa‘î par vipères : le sens arabe du mot af ‘a, reptile vénéneux par opposition à hayya (serpent) ; la tradition chrétienne qui parle volontiers de vipère : Milton dans son Paradis perdu (IX, v.625) emploie adder que Chateaubriand rend curieusement, dans sa belle traduction, par couleuvre ; le leitmotiv du venin dans le recueil d’Abou Chabaka ; enfin et surtout l’identification de l’af ‘a à la femme et à la féminité, ce qui rend inapproprié la traduction par serpent. Les vipères du paradis est donc notre option.

Le recueil du poète romantique libanais, son deuxième et « le sommet de sa poésie » selon Mikha’il Nu‘ayma, réunit 13 poèmes d’inégale longueur, écrits tout au long d’une décade (1928-1938). Chacun porte sa date, mais leur ordre n’est pas chronologique et il n’est pas facile de mettre au jour ce qui a décidé de la place de chacun dans le dessein général. Ce qui caractérise cependant l’ouvrage et lui donne une place à part parmi les œuvres apparentées, c’est sa puissante unité thématique servie par une rhétorique, un imaginaire, une rythmique et un matériel sonore adéquats et intégrés en elle.

Auteur d’un ouvrage intitulé « Les affinités culturelles entre les Arabes et les Francs » (1943), Abou Chabaka rend légitime sa présentation par des lettres de créance françaises. S’il partage la foi de Musset dans un « cœur » où réside « le génie », il traite des thèmes déjà travaillés poétiquement par Vigny (Samson, Sodome…), mais pour les imprégner par le thème baudelairien de la faute ou du péché. Ce détour par les romantiques du XIXème siècle nous invite à saisir comment ces poètes ont aidé Abou Chabaka à se découvrir et à élaborer son chant. Il n’explique pas la puissance des sentiments exprimés ; il ne gomme pas le coté chrétien d’Orient d’un auteur imbibé de la lecture de L’Ancien et du Nouveau Testament ; il ne vient pas à bout de la couleur locale villageoise et montagnarde libanaise de la plupart des poèmes. Lisons dans La prière rouge :

Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie
L’âme affamée, la chair éphémère assouvie

Devant tous, des passions prohibées j’ai suivi
Et tenu un langage par toi même interdit.
Des égarements fous, je ne suis ressorti
Que sur les décombres de ma foi abolie
Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie !


Au foyer même de toutes les poésies des Vipères se trouve la condamnation fascinée et complice du désir de la femme, voire de la femelle car le bestiaire évoqué s’étend à mainte espèce animale, sous toutes ses formes : la prostitution, l’adultère, l’inceste, l’amour…L’enfer est intérieur, le châtiment divin n’est rien comparé à lui :

Progéniture du vice, ton feu est dans mon sang
Attise le autant que tu veux l’attiserJe ne crains nullement les braises de l’enfer
Car ma chair, O Sodome ! est mon enfer à moi

Les métaphores mises au service de cette thématique puisent principalement dans l’imaginaire de l’élément igné évoqué dans tous ses états : le feu qui brûle, cuit, fait bouillir, réussit à fondre et à amalgamer…Deux motifs sont reliés et s’apparentent à la flamme : le sang et la couleur rouge. L’antidote au feu qui s’oppose à lui comme le ciel à l’enfer ne nous semble pas lui échapper totalement : la lumière, celle de la lucidité, de la grâce…

Dans les plus troublants de ses poèmes, Abou Chabaka recourt à un procédé rhétorique qui consiste à enjoindre à la femme d’outrepasser l’interdit, de jouir de la faute. Souvent cette injonction se conjugue avec l’emploi de la voyelle « i », longue ou brève, la plus forte des voyelles arabes:

Cajole le avec ta vénale beauté
Et pousse le à une vengeance accomplie

Il est dans la beauté, O Dalila ! une vipère
Dont le sifflement au lit est fréquemment ouï

Cajole le ! car la nuit ivre, affaiblie
Se tortille dans son ensorcelé abri
(Samson)

Ta maison est ardente et ta coupe remplie

Donne du vin à ton père et partage sa coucheLève toi, entre en débauche, fille de Loth !
Et commets l’adultère par ton père préparé
De ramener ton sang désirable à sa source
Que de cours sur terre sont retournés amont
(Sodome)


Le lecteur d’aujourd’hui ne vit pas avec une égale intensité l’idée de faute présente au cœur des Vipères du paradis. La misogynie du recueil lui est au delà du supportable. L’imaginaire du feu n’est pas contrebalancé par le calme ou la fraîcheur d’une ‘invitation au voyage’. La vétusté du vocabulaire semble souvent l’emporter sur les nouveautés qui imposèrent l’oeuvre. Il n’en reste pas moins qu’un sortilège puissant habite ces poésies et nous garde sous leur emprise.

Thursday, 5 June 2008

DOMINIQUE CHEVALLIER L’ŒUVRE, LE SEMINAIRE, L’HOMME






Quand Dominique Chevallier soutint en mai 1971 à la salle Louis Liard en Sorbonne, sa thèse sur La société du Mont Liban à l’époque de la révolution industrielle en Europe, les étudiants libanais et arabes, majoritairement de gauche, étaient nombreux dans l’assistance. La plupart avaient lu, dans la revue communiste beyrouthine Al Tariq, la traduction de son long article sur « Lyon et la Syrie. Les bases d’une intervention » qui réconfortait leurs croyances et donnait une figure concrète, précise et fouillée à l’impérialisme et au colonialisme : la présence des forces françaises au Levant en 1919 venait couronner l’activité économique des soyeux vieille de plusieurs décennies.

Si la nouvelle recherche allait encore plus loin dans la confrontation de la nouvelle économie européenne et des relations internationales subséquentes aux réalités identitaires accumulées au cours des âges dans la montagne libanaise et l’ensemble du Proche Orient, elle n’en portait pas moins un coups fatal, bien documenté et argumenté, à une vision qui réduisait l’histoire aux classes et à leur lutte. Une place nouvelle était faite à la famille, à la communauté, à la spécificité locale du contrôle des paysans par les notables. Elle ne s’appuyait pas seulement sur une connaissance plus étendue et plus objective des sources, mais intégrait dans un champ historique qu’elle rénovait largement les apports de nouvelles disciplines comme la démographie et l’anthropologie…

Le livre de Chevallier insère la société du Mont Liban dans les structures arabes environnantes et montre l’appartenance des diverses communautés à un même modèle familial, voire tribal. Il renvoie dos à dos deux ‘miroirs’ de l’histoire politique: l’un qui fait du Liban une réalité très ancienne, sinon éternelle ; l’autre qui y voit une création de la France en 1920. La Montagne n’est pas une entité géographique et son processus d’unification exigea une gestation démographique, politique et communautaire longue de plusieurs siècles. Mais la « vérité » de la thèse soutenue éclata à nos dépens et alla au-delà de toute prévision : la guerre du Liban commence en 1975 et les structures pérennes ne cessent depuis de se reproduire, pour revenir à un terme marxiste.

Devenu l’autorité française sur la question et donnant de nouveaux titres de noblesse à l’histoire contemporaine du Liban, Chevallier eut l’occasion de diriger de nombreux travaux d’étudiants libanais sur leur pays. Cela n’alla pas parfois sans malentendus. Le professeur recevait toujours avec courtoisie, ne se départait pas de sa distance et maniait l’ironie en virtuose. Accusé par un camp de partialité surtout aux premières années de la Guerre, il ne tarda pas, sans faire de concessions, à être bien accueilli par toutes les tendances politiques. Surprenant quelques doctorants par sa rigueur lors des soutenances, il savait garder les amitiés et se disait « épanoui » de veiller aux destinées de ses étudiants dont deux furent sauvagement assassinés : Antoine Abdelnour et Samir Kassir.

Le séminaire du mardi qu'il dirigea (1971-1997) à Paris IV embrassait un plus large horizon et devint une institution culturelle franco-arabe aux confins de la science et de la politique. On y croisait d’anciens ministres et de futurs présidents, mais c’était surtout un lieu d’échanges multidisciplinaires où l’urbanisme, l’architecture, l’économie, la géographie… venaient enrichir la connaissance historique. Parallèlement, le Centre d'Histoire de l'Islam Contemporain qu’il créa apporta sur bien des points dont la ville arabe, naguère confondue avec l’Anarchie, des lumières décisives.

Dominique Chevallier fut un grand voyageur et ses voyages tenaient à la fois de la quête du nouveau et de l’éternel retour. Au fil des ans, il fut acquis à une tendresse qu’il refoula longtemps et abandonna un discours diplomatique qui voilait de plus en plus mal son parti pris pour les libertés libanaises. Ses derniers articles dans AnNahar et dans L’Orient Le jour l’attestent suffisamment.

Avec les Arabes, Puissance de l’amitié fut le titre donné aux Mélanges offerts au Professeur Dominique Chevallier (Paris-Sorbonne, 2005). Rien ne saurait mieux résumer notre maître et dire notre reconnaissance.



Monday, 5 May 2008

UN INTEMPESTIF NOMME MICHEL FOUCAULT

















Michel Foucault: Le gouvernement de soi et des autres, Cours au Collège de France, 1982-1983, Gallimard Le Seuil, 386pp, janvier 2008.

Paul Veyne : Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, Bibliothèque Idées, 216pp, 2008.

Près d’un quart de siècle après la disparition de Michel Foucault (1926-1984), sa pensée ne cesse de nous interpeller par sa force et ses énigmes, plus exactement de nous « entretenir », pour emprunter à Maurice Blanchot son expression, si présents sont-ils l’un dans l’œuvre de l’autre. Le titre ‘L’entretien infini’ vient donc naturellement réunir, pour nous, deux publications quasi simultanées et en livrer un sens important: l’avant dernier cours de Foucault au Collège de France et un livre exemplaire de ‘l’Amitié’ ( titre d’un autre ouvrage de Blanchot, apparenté au premier), celle de Paul Veyne pour l’auteur de Surveiller et punir.

Il n’est d’abord pas inutile de noter que l’une des richesses de la vie intellectuelle française d’aujourd’hui, accusée souvent de marasme, est la publication posthume des cours et séminaires de maîtres à penser de la deuxième moitié du siècle passé et qui ne cessent de bousculer notre champ de vision: Lacan, Castoriadis, Foucault... L’enseignement de ce dernier, après le rassemblement de ses Dits et écrits (1954-1988) en 4 (1994) puis en 2 volumes (Quarto, 2001), est édité, grâce au zèle de collaborateurs compétents dont F. Ewald, de façon exemplaire. Le septième volume vient de paraître, mais dans l’irrespect de l’ordre chronologique. Ce qui fait la valeur intrinsèque des cours de Foucault est de ne pas redoubler les œuvres publiées ou d’en être la simple ébauche, mais de défricher un champ de recherche nouveau, de le problématiser, d’en élaborer les questions, de tâtonner et de proposer à titre d’hypothèses des voies de réponse… Tout cela dans la rigueur, l’ordre et la clarté et sans que les leçons soient dénuées d’humour et coupées de points d’amarre avec l’actualité.

Mais commençons par le livre de Veyne, si riche, si complice avec la ‘personne’ qu’il a connue de très près ‘amicale, loyale et généreuse’, si acharné à restituer la ‘pensée’ dans ses enjeux véritables et si soucieux de lui apporter les explications complémentaires. Veyne nous mène à « l’appartement impeccablement tenu de la rue de Vaugirard » (j’y fus longuement reçu en 1979 pour un entretien publié dans an-Nahar arabe et international) où hétérosexuel, il eut droit au titre ‘homosexuel d’honneur’ et prend le risque, au-delà de l’évocation des ‘rituels de l’amitié’ de ‘tomber dans l’anecdotique’. Nous avons droit, à coté du portrait vivant (« Ce personnage élégant, pétri de sang froid et de clarté, était courageux, inflexible, coupant plutôt qu’ironique… » n’écoutait guère de musique, aimait Manet et avait une « sensibilité littéraire aiguë »), à des conversations et échanges substantiels, microcosme indéniable des 2 œuvres et de l’époque.

Mais c’est surtout l’œuvre de Foucault, dans ce qu’elle a d’irréductible et de concepts propres (discours, dispositif, subjectivation, esthétisation…) que cherche à défendre et illustrer Veyne contre incompréhensions et mésinterprétations. Il est facile de caractériser Foucault par diverses négations : ni structuraliste, ni soixante-huitard, négateur du transcendant, du transcendantal… Mais Veyne cherche à énoncer son profil affirmatif : un sceptique qui ne croit qu’à la vérité des faits historiques, un empiriste partisan de l’entendement contre la raison, un nominaliste qui ne croit qu’aux singularités au double sens du mot, objets étranges et rétifs à toute généralité, un partisan du positivisme herméneutique, un intempestif…

Par delà les schémas sans commune mesure avec la chair de l’ouvrage, il faut lire Foucault, Sa pensée, sa personne pour les développements intéressants sur le structuralisme qui fut en son temps un ‘choc fécondant’ et une couveuse à idées nouvelles, sur les rapprochements faits avec Max Weber, sur Heidegger qui perpétue par d’autres moyens ‘une sensibilité religieuse’, sur le rapport de Foucault à Nietzsche…

Sur un point essentiel, le cours de 1982-1983 intitulé par Foucault Le gouvernement de soi et des autres vient apporter , me semble-t-il, un correctif à la vision de Veyne: le rapport de la philosophie à la politique, qui y fait l’objet d’une analyse soutenue, en sort moins lâche que dans la description de l’historien. Foucault inaugure en ces années une recherche sur la notion grecque de parrêsia qu’il rend en français par le dire-vrai ou le franc-parler. Celle-ci, à la grande époque de la démocratie athénienne, peut être schématisée par un ‘rectangle constitutif’. Les 4 sommets en sont par ordre : la démocratie comme égalité de tous les citoyens et liberté pour chacun de prendre la parole ; l’ascendant de ceux qui persuadent et dirigent; le dire-vrai, c'est-à-dire le logos comme référence à la vérité ; le courage du franc-parler dans la joute et l’affrontement. Des 4 conditions qui constituent la parrêsia , la première est formelle, la deuxième factuelle, la troisième de vérité et la dernière morale. Après avoir établi la notion, Foucault la repère dans des textes clés comme les 3 discours de Périclès cités dans Thucydide pour finir par affirmer : « Si la démocratie peut être gouvernée, c’est parce qu’il y a un discours vrai. »

Par ailleurs, nous trouvons dans ce cours, liée à l’élucidation de la parrêsia et la dépassant, une interrogation sur la figure du philosophe qui part de la réponse moderne de Kant à la question Qu’est-ce que les lumières ? pour retrouver dans les lettres et dialogues de Platon le rapport de la philosophie à la politique, à la rhétorique et à la direction d’autrui( pédagogie et érotique). C’est dans ce mode d’être antique et retrouvé depuis le seizième siècle que Foucault cherche à s’inscrire : « la philosophie comme ascèse, la philosophie comme critique, la philosophie comme extériorité rétive à la politique… »

Qu’il s’agisse donc de « la tension inhérente à toute démocratie» (Frédéric Gros) ou du profil retrouvé du philosophe, les leçons de Foucault sont capitales.

Saturday, 5 April 2008

LE CORAN, ETAT DES LIEUX


















Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammed Ali Amir-Moezzi, collection Bouquins, Robert Laffont, 2007, 982pp.

Il faut le dire d’emblée : ce Dictionnaire transcende l’actualité politique et le verbiage courant sur le dialogue des civilisations. Ce serait amoindrir ses mérites que d’affirmer qu’il dissipe bien des idées reçues sur l’islam et son Livre et qu’il écarte définitivement toute confusion entre musulmans et islamistes. L’enjeu est autre et bien plus important. Il est de faire profiter son objet, le Coran, dans le respect qui lui est dû, de « l’apport intellectuel le plus magnifique de la modernité, à savoir la pensée critique ». L’entreprise n’est pas la première du genre, mais à l’encontre d’autres, elle ne s’adresse pas aux seuls initiés, mais à un « grand public, non spécialiste et cultivé ». Si donc l’érudition est le sol ferme et la rigueur l’objectif permanent, l’accessibilité du propos, la lisibilité voire la simplicité sont continuellement visées. EIles trouvent dans la sérénité de l’approche leur couronnement.

L’entreprise éditoriale qui donne à la collection de Daniel Rondot son nouveau fleuron a bénéficié de l’aide de prestigieuses institutions dont le CNRS et l’EPHE…Cinq années de travail ont été nécessaires pour une équipe de 28 chercheurs de nationalités diverses (tous francophones pour des raisons budgétaires : Français, Belges, Italiens, Tunisiens, Algériens, Iraniens, Israéliens…mais quid de l’absence de Libanais ?) coordonnée par Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne) et titulaire de la chaire de la théologie islamique classique, pour produire ce dictionnaire de plus de 500 entrées. Le maître d’oeuvre, français d’origine iranienne, élève de Henri Corbin et grand spécialiste du shî’isme, laisse à l’ouvrage son empreinte propre en donnant aux traditions shîites et à l’exégèse mystique une place généralement ignorée, mais dans le respect de « la liberté d’expression, l’approche méthodologique et les conceptions intellectuelles » de chaque contributeur. Il n’est que loyal de dire que le but recherché, « une connaissance du Coran aussi objective, sereine et distanciée que possible  », mais obligatoirement datée de ce début de siècle, est pleinement atteint.

C’est que depuis plus de 150 ans, de nouveaux manuscrits (le Coran de Sanaa en particulier, datant des années 37-71h.) et des sources nouvelles (ouvrages datant de la seconde moitié du IIème siècle h.) ont été découverts, bouleversant les connaissances sans avoir été pleinement exploitées ; de nouvelles méthodes et hypothèses ont été élaborées. Ces mises à jour, loin cependant de créer un consensus parmi les islamologues sur l’histoire, le texte et la mise par écrit du Coran, font aujourd’hui que nulle théorie ne réussit à créer l’unanimité. Sur la datation de la vulgate officielle qui pose problème en raison des sources tardives qui en parlent les premières, Ibn Saad(229h.) et al-Bukhârî (256h .), on a pu répertorier quatre points de vue contemporains : elle daterait du temps du calife ‘Uthmân (F. Schwally), de celui de l’omeyyade ‘Abd al-Malik (A. Mingana), du début du IIIème siècle de l’hégire (Wansbrough), de celui du prophète (J. Burton).

Mais au-delà des querelles entre méthodes « critique » et « hypercritique » qui divisent les orientalistes, des éléments internes au texte coranique posaient déjà problème aux savants musulmans médiévaux comme les « lettres isolées » qui ouvrent certaines sourates, ainsi que des expressions et des termes au sens indéterminé ou à l’origine inconnue (jizya ‘an yad, al-samad, hanîf…) Il faut ajouter à cela que « la tradition textuelle islamique renferme des zones d’ombre et des contradictions discrètes mais significatives ». Tous ces aspects posent problème et réintroduisent l’histoire et les luttes politico-religieuses dans une version qui n’a pu recevoir la reconnaissance unanime des musulmans que plusieurs siècles après le Message lui-même.

La richesse du Dictionnaire se manifeste, outre par les compléments indispensables que forment références bibliographiques, glossaire, index, cartes, chronologie comparée…, au double plan de l’établissement des entrées et de la structure des articles. Au premier palier, nous trouvons à coté des notions théologiques, eschatologiques, cosmologiques, juridiques, anthropologiques, morales…, des personnages nommés dans le Coran, et des sciences traditionnelles relatives au texte sacré, des entrées qui traitent de personnages, d’institutions, de faits dans leur rapport à lui (Occident et Coran, Philosophie islamique, Exégèse contemporaine…) Au niveau des articles, la plupart cherchent, avec clarté, concision et érudition à trouver une voie entre un sens premier à découvrir et la pluralité des interprétations historiques.

Bien que ce Dictionnaire survole partiellement quinze siècles d’histoire multiforme et de traditions stratifiées, il donne l’heureuse impression de se tenir à une aube et de veiller au développement du jour.

Wednesday, 5 March 2008

AU FONDEMENT DES SOCIETES LE POLITICO-RELIGIEUX





















Maurice Godelier: Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l’anthropologie, 295pp; Editions Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 2007.

Introduction générale à l’œuvre ou synthèse d’une recherche de quarante ans? Le nouveau livre de Maurice Godelier, « l’anthropologue français le plus discuté à l’étranger après Claude Lévi-Strauss» selon la quatrième de couverture, relève plus de la seconde alternative. Il a certes le mérite de la clarté, de renvois bibliographiques utiles, voire indispensables aux non initiés et de qualités pédagogiques indéniables. Mais le propre de cet ouvrage qui intègre dans un plan net, articulé, suivi et complet, des conférences et des contributions présentées en des occasions diverses, est de présenter le bilan d’une réflexion mûre et bien aguerrie sur un objet pointu mais sujet à litiges: le fondement même des sociétés humaines. Aussi nous surprenons l’auteur parfois à parler, en ce qui concerne l’articulation de la société et de la sexualité par exemple, de ‘fait ontologique’ ou de ‘réalité ontologique’ voulant sans doute signifier par là la volonté de saisir ce qui est fondamental, originel, universel.

Mais de ce qui précède il ne faut nullement conclure que nous sommes en présence d’une œuvre abstraite ou d’analyses purement conceptuelles. Maurice Godelier est d’abord un anthropologue de terrain. Il a vécu et travaillé plus de 20 ans auprès des Baruya de la Nouvelle Guinée (1967-1988), tribu appartenant à une vaste ethnie dont elle partage la langue et la culture, mais qui n’en est pas moins une société distincte pouvant entrer en conflit avec les autres tribus. Il nous relate l’histoire de cette forme sociale telle qu’il a pu la reconstruire à l’écoute de ses membres et voisins. Il nous décrit ses cérémonies, ses clivages, comme ses pratiques sexuelles, les unes hétérosexuelles entre hommes et femmes adultes, les autres homosexuelles entre jeunes initiés (mais sans sodomisation). Ces conduites s’inscrivent dans des croyances plus ou moins mythiques et dans des visions cosmiques. Si l’ensemble de ces descriptions sert à polir les concepts adéquats (qu’est-ce qu’une culture, une ethnie, une tribu, une communauté, un territoire, un rapport social ou idéel… ?) et à formuler des thèses parfois vigoureuses, il n’en pique pas moins la curiosité du lecteur tout en dévoilant l’ample imaginaire des sociétés.

Les mœurs des Baruya ne sont pas seules à fournir la chair colorée de l’ouvrage. Godelier tantôt multiplie les données ethnographiques (7 sociétés sont comparées pour montrer le rôle de puissances extrahumaines dans la fabrication d’un enfant), tantôt étend son investigation à des aires géographiques et historiques plus vastes allant de Sumer au christianisme et à l’islam d’une part, et aux Etats modernes qui dissocièrent le politique du religieux, d’autre part. Son présupposé est simple : « L’altérité sociale, historique, des autres n’est jamais absolue. Elle est toujours relative, et de ce fait déchiffrable, intelligible à certaines conditions. » L’anthropologie peut ainsi être sauvée du contexte colonial où elle est née ; elle devra se reconstruire par un effort sur soi pour affronter le double mouvement inverse d’intégration économique et de segmentation politique et culturelle entre les sociétés et Etats anciens et nouveaux, de même qu’à l’intérieur de chacun d’eux.

Pour donner une idée de la richesse du livre et de ses enjeux théoriques, le plus sûr moyen est peut-être d’énumérer les titres de ses chapitres qui forment autant de jalons dans l’itinéraire intellectuel de Maurice Godelier: « 1- Des choses que l’on donne, des choses que l’on vend et de celles qu’il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre. 2- Nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté. 3-Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant. 4- La sexualité humaine est fondamentalement a-sociale. 5- Comment un individu se constitue en sujet social. 6- Comment les groupes humains se constituent en société.» Qu’elle discute le potlatch, le shamanisme ou l’oedipe, aucune de ces parties n’est sans tenir sa promesse et sans apporter des lumières sur le problème débattu.

Parti du marxisme pour qui toute société repose sur les rapports économiques entre groupes et individus, l’auteur de Rationalité et irrationalité en économie (Maspero, 1966) revient sur cette thèse : tout comme celle qui fonde les sociétés sur la parenté, elle n’est pas « vérifiée par les faits » et est « sans efficacité analytique». Mais Godelier refuse le primat accordé par Lévi-Strauss au symbolique sur l’imaginaire et le réel : les deux premières instances n’épuisent pas la dernière et c’est la deuxième qui joue le rôle déterminant et rend l’invention de l’homme par lui même possible : « C’est en s’incarnant dans des pratiques et des objets qui le symbolisent que l’Imaginaire peut agir non seulement sur les rapports sociaux déjà existants entre les individus et les groupes, mais être aussi à l’origine de nouveaux rapports entre eux qui modifient ou remplacent ceux qui existaient auparavant ». De l’imaginaire aux rapports politico-religieux qui donnent leur fondement aux sociétés, la notion de territoire joue le rôle clé.

Godelier donne parfois l’impression d’être scolaire et de défoncer des portes ouvertes. Son bon sens anthropologique n’est pas sans poser des problèmes. L’exposé soigné, appuyé sur les analyses de l’anthropologue d’origine irakienne Hosham Dawod, qu’il donne sur le wahhabisme en conclusion de l’ouvrage, pour servir d’ « Eloge des sciences sociales », ne nous semble pas d’un intérêt capital. Mais ces ombres légères n’enlèvent rien à l’importance d’une synthèse incontournable, d’un exercice de pensée majeur et d’un acte de foi dans l’homme et sa science.

Tuesday, 5 February 2008

GRANDEUR ET DECADENCE DE LA CULTURE FRANCAISE


Un essoufflement perceptible


Même en laissant de côté les sciences dites exactes, aucun des plus grands du vingtième siècle dans le domaine de la philosophie et de la réflexion générale sur l’homme et la société n’est français. Deux d’entre eux appartiennent au siècle précédent, Marx et Nietzsche ; les trois autres ont pour noms Freud, Heidegger et Wittgenstein. L’Allemagne même peine à les réunir, tellement cette entité, en la période, est géographiquement plurielle, politiquement éclatée, incluant ou excluant l’Autriche, accompagnée pour certains de judaïté assumée ou refusée à l’heure du nazisme et de l’émigration obligée…

Si donc la France a joué, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et pour de nombreuses décennies, le rôle d’un pôle intellectuel de premier plan dans le monde, c’est pour s’être ouverte, avec des délais et des rythmes différents, à ces penseurs capitaux, les confrontant, les réinterprétant, les radicalisant, les enrichissant … parfois au prix de malentendus géniaux. Cette fonction d’accueil, loin d’être ou de paraître passive ou négative, avait ses enjeux propres. Elle était, de plus, intégrée dans la tradition d’une France, mère des Lettres et des Arts et défenseur des Droits de l’homme, et fut servie par des générations de penseurs essentiels.

Sartre et ses amis, dont certains ne le restèrent pas longtemps (« Nous étions des égaux…et non pas des semblables », écrit-il à la mort de Merleau-Ponty), redéfinirent, au-delà d’une pensée qui cherchait à prendre en charge le vécu, le rôle de l’intellectuel. Ils donnèrent à celui-ci, par leur engagement soucieux d’authenticité à l’heure de la guerre froide et de la décolonisation, une dimension universelle jusque là inconnue. L’angle ouvert de leurs préoccupations (philosophie, roman, théâtre, écrits politiques, critique littéraire et artistique…) ajouta à leur prestige. Les polémiques, auxquelles prenaient part Camus, Aron, de Beauvoir, Bataille, Socialisme ou Barbarie…retentirent dans toutes les capitales de l’intelligence.

Contre cette génération existentialiste, une autre s’éleva dans les années 1960. Le combat s’engagea principalement sur les notions d’homme et d’histoire dont les nouveaux venus proclamaient la mort. C’est qu’un joueur inopiné était entre-temps intervenu : la linguistique structurale. Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Derrida produisirent chacun dans son champ des œuvres aperçues un moment comme convergentes, mais dont les différences ne tardèrent pas à s’imposer. L’entrecroisement des recherches et la radicalité du propos ne furent pas étrangers à l’influence rampante de la French Theory en Amérique et ailleurs.

Au-delà de mai 1968 qui donna au monde un modèle de révolution non convenu en phase avec le situationnisme de Debord, la France perpétua son rayonnement avec des aînés et des cadets investissant des domaines de pensée aussi anciens que le savoir, le désir ou le pouvoir, aussi nouveaux que la post-modernité, la société de consommation ou de spectacle… Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Bourdieu, mais aussi Ricœur, Castoriadis, Lefort, Morin… Une nouvelle fonction de l’intellectuel plus soucieux de combats ponctuels (les prisonniers, les aliénés…) que de la fin de l’histoire voit le jour…Une énième génération de l’école des Annales, continua à redessiner et à enrichir le champ de l’histoire faisant des émules dans le monde entier.

C’est à partir de la fin des années 1970 et de la querelle des « nouveaux philosophes », accusés de n’être ni nouveaux ni philosophes, que l’essoufflement de la pensée française devient perceptible. La scène intellectuelle est assaillie par des « vedettes » qui veulent hériter du statut de leurs aînés sans en avoir l’envergure, et qui sont plus soucieuses de spectacle que de pensée novatrice. Le combat contre le totalitarisme ne peut absoudre ni les facilités, ni les amalgames, ni les compromissions même si le devenir du monde en ce tournant de siècle rend compte de bien des démissions.