Saturday, 5 July 2008

L'AUTOCREATION DE LA CITE GRECQUE



















Cornelius Castoriadis : La cité et les lois (Ce qui fait la Grèce, 2) Séminaires 1983-1984, Seuil, 2008, 310pp.

Il arrive aux hasards de l’édition d’emprunter mille chemins pour amener sous une même lumière une réflexion perdue de vue mais capitale pour l’époque présente. Dans le cas qui nous occupe, les aléas sont de multiple nature. D’abord, il s’agit de deux paroles anciennes publiées simultanément: le cours de Michel Foucault professé au collège de France en 1982-1983 (dont L’Orient littéraire a rendu compte en mai) et les séminaires de Cornelius Castoriadis (1922-1997) à l’EHESS l’année suivante. Il est question, ensuite, d’un tronc de recherche en partie commun, le gouvernement de la Cité, traité par 2 penseurs capitaux aux démarches très éloignées et qui ne se portaient pas dans le cœur, le second ayant été particulièrement dur envers le premier. Enfin, s’il est des textes que les 2 parutions mettent en valeur pour penser la démocratie voire la rénover ou la sauver, ce sont les discours de Périclès tels que les rapporte l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. Castoriadis affirme de l’ « Oraison funèbre » « qu’elle est le sommet de la pensée politique démocratique. » Rien d’étonnant donc à ce que l’un des premiers hebdomadaires de France lui emboîte le pas et consacre son « Hors série » de l’été 2008 au Siècle de Périclès et à L’invention de la démocratie.

Pour en rester à une épure, nous sommes à la troisième vague des publications du penseur grec émigré en France au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le nom Castoriadis émergea des nombreux pseudonymes du cofondateur, avec Claude Lefort, de Socialisme ou Barbarie (1949-1965) par des assemblages d’articles dans la collection 10/18 qui analysaient et dénonçaient aussi bien le capitalisme que la « classe » qui a éliminé la bourgeoisie dans les pays de l’Est pour diriger et contrôler la société par le biais du parti. L’apogée de cette période est un maître livre, L’institution imaginaire de la société (1975), dont l’influence cachée ou reconnue suit inexorablement son cours. La deuxième vague comprend la réunion en 6 volumes d’études capitales éclairant les registres sociohistorique et philosophique, leur ajoutant la sphère psychanalytique sous le titre général Les carrefours du labyrinthe (1979-1999). Enfin sont actuellement publiés à titre posthume et sous le titre La création humaine les séminaires de l’EHESS dont une large partie est consacrée au monde grec. Selon Pierre Vidal-Naquet, « L’aventure intellectuelle » de son « ami Corneille » se place tout entière « sous le triple signe de Thucydide, de Marx et de Freud.»

Après une année affectée à l’irruption de l’interrogation philosophique (Ce qui fait la Grèce, 1. D’Homère à Héraclite, Seuil, 2004), Castoriadis consacre douze séminaires en 1983-1984 à la naissance de la démocratie, les deux phénomènes étant étroitement liés. C’est moins son ‘intense familiarité’ avec les grands textes des philosophes, historiens, poètes et tragiques qui frappe que ce rapport direct à eux qui lui permet de remettre en question bien des interprétations, de balayer avec férocité bien des ‘sottises’, de prendre des positions tranchées toujours captivantes mais loin d’être consensuelles : la place de l’esclavage dans l’Athènes classique ; la simultanéité du phénomène de colonisation et de l’institution des cités de l’Attique et du Péloponnèse ; le parti pris de Périclès, de Protagoras et de Démocrite qui fondent la politique sur l’homme et contre Platon qui l’assied sur l’ontologie et la théologie ; la coupure tracée à la fin du grand Vème siècle et excluant de la grandeur athénienne le siècle de la philosophie ; l’affirmation paradoxale qu’Aristote est un auteur du cinquième siècle qui a vécu au quatrième…

Cette pensée audacieuse et sûre d’elle servie par une logique implacable et une expression claire, cette familiarité critique qui traite les auteurs classiques comme des voisins de palier sans tomber dans le ridicule, cette vaste érudition qui loin de ployer sous son propre poids sert à approfondir et radicaliser le propos, ce pouvoir de relier plusieurs disciplines (philosophie, histoire, économie, politique, psychanalyse…) et de les rénover toutes sans montrer de failles en l’une d’elles, cette capacité de traiter les problèmes antiques et modernes dans le cadre de l’universalité de l’homme et des collectivités humaines, cette vision d’une société s’auto-instituant et non déterminée par ses pesanteurs réelles ou symboliques, « éblouissent » peut être chez Castoriadis mais pour stimuler et provoquer l’intelligence et sans conduire à une adhésion automatique. Ce sont autant d’appels pour débusquer l’esprit de sa torpeur et de ses quiétudes.

La théorie de l’imaginaire radical et de l’autocréation permanente de la société trouvent dans la polis où les citoyens se donnent leurs lois, se jugent et se gouvernent une terre d’élection. Citons, en finale, ce propos si caractéristique du style et de la pensée de Castoriadis dans sa nouvelle lecture de la tragédie de Sophocle: « Or ce que le chœur (d’Antigone) nous présente, c’est l’homme inventant le langage, les tekhnai, les lois, construisant les cités, créant des institutions. Sophocle qui n’avait pas lu L’institution imaginaire de la société, n’utilise pas ces termes, mais c’est exactement de cela qu’il parle. Et ce chant du chœur finit sur l’éloge de l’homme capable de « tisser ensemble » les lois de la cité et la justice des dieux : c’est sa conclusion et c’est tout le problème. »

Friday, 6 June 2008

ELIAS ABOU CHABAKA ET "LE LEURRE DE LA BEAUTE"



















Comment faut-il traduire le titre du plus intense recueil d’Elias Abou Chabaka (1903-1947), Afa‘î al firdaws, celui dont nous reviennent spontanément des vers frénétiques et dont on écoute médusés encore réciter des passages entiers qui n’ont rien perdu de leur souffre, depuis la parution du diwan en 1938 ? La référence à l’Eden biblique est explicite et il n’est question dans La Genèse que d’un serpent. Mais bien des raisons nous poussent à rendre Afa‘î par vipères : le sens arabe du mot af ‘a, reptile vénéneux par opposition à hayya (serpent) ; la tradition chrétienne qui parle volontiers de vipère : Milton dans son Paradis perdu (IX, v.625) emploie adder que Chateaubriand rend curieusement, dans sa belle traduction, par couleuvre ; le leitmotiv du venin dans le recueil d’Abou Chabaka ; enfin et surtout l’identification de l’af ‘a à la femme et à la féminité, ce qui rend inapproprié la traduction par serpent. Les vipères du paradis est donc notre option.

Le recueil du poète romantique libanais, son deuxième et « le sommet de sa poésie » selon Mikha’il Nu‘ayma, réunit 13 poèmes d’inégale longueur, écrits tout au long d’une décade (1928-1938). Chacun porte sa date, mais leur ordre n’est pas chronologique et il n’est pas facile de mettre au jour ce qui a décidé de la place de chacun dans le dessein général. Ce qui caractérise cependant l’ouvrage et lui donne une place à part parmi les œuvres apparentées, c’est sa puissante unité thématique servie par une rhétorique, un imaginaire, une rythmique et un matériel sonore adéquats et intégrés en elle.

Auteur d’un ouvrage intitulé « Les affinités culturelles entre les Arabes et les Francs » (1943), Abou Chabaka rend légitime sa présentation par des lettres de créance françaises. S’il partage la foi de Musset dans un « cœur » où réside « le génie », il traite des thèmes déjà travaillés poétiquement par Vigny (Samson, Sodome…), mais pour les imprégner par le thème baudelairien de la faute ou du péché. Ce détour par les romantiques du XIXème siècle nous invite à saisir comment ces poètes ont aidé Abou Chabaka à se découvrir et à élaborer son chant. Il n’explique pas la puissance des sentiments exprimés ; il ne gomme pas le coté chrétien d’Orient d’un auteur imbibé de la lecture de L’Ancien et du Nouveau Testament ; il ne vient pas à bout de la couleur locale villageoise et montagnarde libanaise de la plupart des poèmes. Lisons dans La prière rouge :

Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie
L’âme affamée, la chair éphémère assouvie

Devant tous, des passions prohibées j’ai suivi
Et tenu un langage par toi même interdit.
Des égarements fous, je ne suis ressorti
Que sur les décombres de ma foi abolie
Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie !


Au foyer même de toutes les poésies des Vipères se trouve la condamnation fascinée et complice du désir de la femme, voire de la femelle car le bestiaire évoqué s’étend à mainte espèce animale, sous toutes ses formes : la prostitution, l’adultère, l’inceste, l’amour…L’enfer est intérieur, le châtiment divin n’est rien comparé à lui :

Progéniture du vice, ton feu est dans mon sang
Attise le autant que tu veux l’attiserJe ne crains nullement les braises de l’enfer
Car ma chair, O Sodome ! est mon enfer à moi

Les métaphores mises au service de cette thématique puisent principalement dans l’imaginaire de l’élément igné évoqué dans tous ses états : le feu qui brûle, cuit, fait bouillir, réussit à fondre et à amalgamer…Deux motifs sont reliés et s’apparentent à la flamme : le sang et la couleur rouge. L’antidote au feu qui s’oppose à lui comme le ciel à l’enfer ne nous semble pas lui échapper totalement : la lumière, celle de la lucidité, de la grâce…

Dans les plus troublants de ses poèmes, Abou Chabaka recourt à un procédé rhétorique qui consiste à enjoindre à la femme d’outrepasser l’interdit, de jouir de la faute. Souvent cette injonction se conjugue avec l’emploi de la voyelle « i », longue ou brève, la plus forte des voyelles arabes:

Cajole le avec ta vénale beauté
Et pousse le à une vengeance accomplie

Il est dans la beauté, O Dalila ! une vipère
Dont le sifflement au lit est fréquemment ouï

Cajole le ! car la nuit ivre, affaiblie
Se tortille dans son ensorcelé abri
(Samson)

Ta maison est ardente et ta coupe remplie

Donne du vin à ton père et partage sa coucheLève toi, entre en débauche, fille de Loth !
Et commets l’adultère par ton père préparé
De ramener ton sang désirable à sa source
Que de cours sur terre sont retournés amont
(Sodome)


Le lecteur d’aujourd’hui ne vit pas avec une égale intensité l’idée de faute présente au cœur des Vipères du paradis. La misogynie du recueil lui est au delà du supportable. L’imaginaire du feu n’est pas contrebalancé par le calme ou la fraîcheur d’une ‘invitation au voyage’. La vétusté du vocabulaire semble souvent l’emporter sur les nouveautés qui imposèrent l’oeuvre. Il n’en reste pas moins qu’un sortilège puissant habite ces poésies et nous garde sous leur emprise.

Thursday, 5 June 2008

DOMINIQUE CHEVALLIER L’ŒUVRE, LE SEMINAIRE, L’HOMME






Quand Dominique Chevallier soutint en mai 1971 à la salle Louis Liard en Sorbonne, sa thèse sur La société du Mont Liban à l’époque de la révolution industrielle en Europe, les étudiants libanais et arabes, majoritairement de gauche, étaient nombreux dans l’assistance. La plupart avaient lu, dans la revue communiste beyrouthine Al Tariq, la traduction de son long article sur « Lyon et la Syrie. Les bases d’une intervention » qui réconfortait leurs croyances et donnait une figure concrète, précise et fouillée à l’impérialisme et au colonialisme : la présence des forces françaises au Levant en 1919 venait couronner l’activité économique des soyeux vieille de plusieurs décennies.

Si la nouvelle recherche allait encore plus loin dans la confrontation de la nouvelle économie européenne et des relations internationales subséquentes aux réalités identitaires accumulées au cours des âges dans la montagne libanaise et l’ensemble du Proche Orient, elle n’en portait pas moins un coups fatal, bien documenté et argumenté, à une vision qui réduisait l’histoire aux classes et à leur lutte. Une place nouvelle était faite à la famille, à la communauté, à la spécificité locale du contrôle des paysans par les notables. Elle ne s’appuyait pas seulement sur une connaissance plus étendue et plus objective des sources, mais intégrait dans un champ historique qu’elle rénovait largement les apports de nouvelles disciplines comme la démographie et l’anthropologie…

Le livre de Chevallier insère la société du Mont Liban dans les structures arabes environnantes et montre l’appartenance des diverses communautés à un même modèle familial, voire tribal. Il renvoie dos à dos deux ‘miroirs’ de l’histoire politique: l’un qui fait du Liban une réalité très ancienne, sinon éternelle ; l’autre qui y voit une création de la France en 1920. La Montagne n’est pas une entité géographique et son processus d’unification exigea une gestation démographique, politique et communautaire longue de plusieurs siècles. Mais la « vérité » de la thèse soutenue éclata à nos dépens et alla au-delà de toute prévision : la guerre du Liban commence en 1975 et les structures pérennes ne cessent depuis de se reproduire, pour revenir à un terme marxiste.

Devenu l’autorité française sur la question et donnant de nouveaux titres de noblesse à l’histoire contemporaine du Liban, Chevallier eut l’occasion de diriger de nombreux travaux d’étudiants libanais sur leur pays. Cela n’alla pas parfois sans malentendus. Le professeur recevait toujours avec courtoisie, ne se départait pas de sa distance et maniait l’ironie en virtuose. Accusé par un camp de partialité surtout aux premières années de la Guerre, il ne tarda pas, sans faire de concessions, à être bien accueilli par toutes les tendances politiques. Surprenant quelques doctorants par sa rigueur lors des soutenances, il savait garder les amitiés et se disait « épanoui » de veiller aux destinées de ses étudiants dont deux furent sauvagement assassinés : Antoine Abdelnour et Samir Kassir.

Le séminaire du mardi qu'il dirigea (1971-1997) à Paris IV embrassait un plus large horizon et devint une institution culturelle franco-arabe aux confins de la science et de la politique. On y croisait d’anciens ministres et de futurs présidents, mais c’était surtout un lieu d’échanges multidisciplinaires où l’urbanisme, l’architecture, l’économie, la géographie… venaient enrichir la connaissance historique. Parallèlement, le Centre d'Histoire de l'Islam Contemporain qu’il créa apporta sur bien des points dont la ville arabe, naguère confondue avec l’Anarchie, des lumières décisives.

Dominique Chevallier fut un grand voyageur et ses voyages tenaient à la fois de la quête du nouveau et de l’éternel retour. Au fil des ans, il fut acquis à une tendresse qu’il refoula longtemps et abandonna un discours diplomatique qui voilait de plus en plus mal son parti pris pour les libertés libanaises. Ses derniers articles dans AnNahar et dans L’Orient Le jour l’attestent suffisamment.

Avec les Arabes, Puissance de l’amitié fut le titre donné aux Mélanges offerts au Professeur Dominique Chevallier (Paris-Sorbonne, 2005). Rien ne saurait mieux résumer notre maître et dire notre reconnaissance.



Monday, 5 May 2008

UN INTEMPESTIF NOMME MICHEL FOUCAULT

















Michel Foucault: Le gouvernement de soi et des autres, Cours au Collège de France, 1982-1983, Gallimard Le Seuil, 386pp, janvier 2008.

Paul Veyne : Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, Bibliothèque Idées, 216pp, 2008.

Près d’un quart de siècle après la disparition de Michel Foucault (1926-1984), sa pensée ne cesse de nous interpeller par sa force et ses énigmes, plus exactement de nous « entretenir », pour emprunter à Maurice Blanchot son expression, si présents sont-ils l’un dans l’œuvre de l’autre. Le titre ‘L’entretien infini’ vient donc naturellement réunir, pour nous, deux publications quasi simultanées et en livrer un sens important: l’avant dernier cours de Foucault au Collège de France et un livre exemplaire de ‘l’Amitié’ ( titre d’un autre ouvrage de Blanchot, apparenté au premier), celle de Paul Veyne pour l’auteur de Surveiller et punir.

Il n’est d’abord pas inutile de noter que l’une des richesses de la vie intellectuelle française d’aujourd’hui, accusée souvent de marasme, est la publication posthume des cours et séminaires de maîtres à penser de la deuxième moitié du siècle passé et qui ne cessent de bousculer notre champ de vision: Lacan, Castoriadis, Foucault... L’enseignement de ce dernier, après le rassemblement de ses Dits et écrits (1954-1988) en 4 (1994) puis en 2 volumes (Quarto, 2001), est édité, grâce au zèle de collaborateurs compétents dont F. Ewald, de façon exemplaire. Le septième volume vient de paraître, mais dans l’irrespect de l’ordre chronologique. Ce qui fait la valeur intrinsèque des cours de Foucault est de ne pas redoubler les œuvres publiées ou d’en être la simple ébauche, mais de défricher un champ de recherche nouveau, de le problématiser, d’en élaborer les questions, de tâtonner et de proposer à titre d’hypothèses des voies de réponse… Tout cela dans la rigueur, l’ordre et la clarté et sans que les leçons soient dénuées d’humour et coupées de points d’amarre avec l’actualité.

Mais commençons par le livre de Veyne, si riche, si complice avec la ‘personne’ qu’il a connue de très près ‘amicale, loyale et généreuse’, si acharné à restituer la ‘pensée’ dans ses enjeux véritables et si soucieux de lui apporter les explications complémentaires. Veyne nous mène à « l’appartement impeccablement tenu de la rue de Vaugirard » (j’y fus longuement reçu en 1979 pour un entretien publié dans an-Nahar arabe et international) où hétérosexuel, il eut droit au titre ‘homosexuel d’honneur’ et prend le risque, au-delà de l’évocation des ‘rituels de l’amitié’ de ‘tomber dans l’anecdotique’. Nous avons droit, à coté du portrait vivant (« Ce personnage élégant, pétri de sang froid et de clarté, était courageux, inflexible, coupant plutôt qu’ironique… » n’écoutait guère de musique, aimait Manet et avait une « sensibilité littéraire aiguë »), à des conversations et échanges substantiels, microcosme indéniable des 2 œuvres et de l’époque.

Mais c’est surtout l’œuvre de Foucault, dans ce qu’elle a d’irréductible et de concepts propres (discours, dispositif, subjectivation, esthétisation…) que cherche à défendre et illustrer Veyne contre incompréhensions et mésinterprétations. Il est facile de caractériser Foucault par diverses négations : ni structuraliste, ni soixante-huitard, négateur du transcendant, du transcendantal… Mais Veyne cherche à énoncer son profil affirmatif : un sceptique qui ne croit qu’à la vérité des faits historiques, un empiriste partisan de l’entendement contre la raison, un nominaliste qui ne croit qu’aux singularités au double sens du mot, objets étranges et rétifs à toute généralité, un partisan du positivisme herméneutique, un intempestif…

Par delà les schémas sans commune mesure avec la chair de l’ouvrage, il faut lire Foucault, Sa pensée, sa personne pour les développements intéressants sur le structuralisme qui fut en son temps un ‘choc fécondant’ et une couveuse à idées nouvelles, sur les rapprochements faits avec Max Weber, sur Heidegger qui perpétue par d’autres moyens ‘une sensibilité religieuse’, sur le rapport de Foucault à Nietzsche…

Sur un point essentiel, le cours de 1982-1983 intitulé par Foucault Le gouvernement de soi et des autres vient apporter , me semble-t-il, un correctif à la vision de Veyne: le rapport de la philosophie à la politique, qui y fait l’objet d’une analyse soutenue, en sort moins lâche que dans la description de l’historien. Foucault inaugure en ces années une recherche sur la notion grecque de parrêsia qu’il rend en français par le dire-vrai ou le franc-parler. Celle-ci, à la grande époque de la démocratie athénienne, peut être schématisée par un ‘rectangle constitutif’. Les 4 sommets en sont par ordre : la démocratie comme égalité de tous les citoyens et liberté pour chacun de prendre la parole ; l’ascendant de ceux qui persuadent et dirigent; le dire-vrai, c'est-à-dire le logos comme référence à la vérité ; le courage du franc-parler dans la joute et l’affrontement. Des 4 conditions qui constituent la parrêsia , la première est formelle, la deuxième factuelle, la troisième de vérité et la dernière morale. Après avoir établi la notion, Foucault la repère dans des textes clés comme les 3 discours de Périclès cités dans Thucydide pour finir par affirmer : « Si la démocratie peut être gouvernée, c’est parce qu’il y a un discours vrai. »

Par ailleurs, nous trouvons dans ce cours, liée à l’élucidation de la parrêsia et la dépassant, une interrogation sur la figure du philosophe qui part de la réponse moderne de Kant à la question Qu’est-ce que les lumières ? pour retrouver dans les lettres et dialogues de Platon le rapport de la philosophie à la politique, à la rhétorique et à la direction d’autrui( pédagogie et érotique). C’est dans ce mode d’être antique et retrouvé depuis le seizième siècle que Foucault cherche à s’inscrire : « la philosophie comme ascèse, la philosophie comme critique, la philosophie comme extériorité rétive à la politique… »

Qu’il s’agisse donc de « la tension inhérente à toute démocratie» (Frédéric Gros) ou du profil retrouvé du philosophe, les leçons de Foucault sont capitales.

Saturday, 5 April 2008

LE CORAN, ETAT DES LIEUX


















Dictionnaire du Coran, sous la direction de Mohammed Ali Amir-Moezzi, collection Bouquins, Robert Laffont, 2007, 982pp.

Il faut le dire d’emblée : ce Dictionnaire transcende l’actualité politique et le verbiage courant sur le dialogue des civilisations. Ce serait amoindrir ses mérites que d’affirmer qu’il dissipe bien des idées reçues sur l’islam et son Livre et qu’il écarte définitivement toute confusion entre musulmans et islamistes. L’enjeu est autre et bien plus important. Il est de faire profiter son objet, le Coran, dans le respect qui lui est dû, de « l’apport intellectuel le plus magnifique de la modernité, à savoir la pensée critique ». L’entreprise n’est pas la première du genre, mais à l’encontre d’autres, elle ne s’adresse pas aux seuls initiés, mais à un « grand public, non spécialiste et cultivé ». Si donc l’érudition est le sol ferme et la rigueur l’objectif permanent, l’accessibilité du propos, la lisibilité voire la simplicité sont continuellement visées. EIles trouvent dans la sérénité de l’approche leur couronnement.

L’entreprise éditoriale qui donne à la collection de Daniel Rondot son nouveau fleuron a bénéficié de l’aide de prestigieuses institutions dont le CNRS et l’EPHE…Cinq années de travail ont été nécessaires pour une équipe de 28 chercheurs de nationalités diverses (tous francophones pour des raisons budgétaires : Français, Belges, Italiens, Tunisiens, Algériens, Iraniens, Israéliens…mais quid de l’absence de Libanais ?) coordonnée par Mohammad Ali Amir-Moezzi, directeur d'études à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne) et titulaire de la chaire de la théologie islamique classique, pour produire ce dictionnaire de plus de 500 entrées. Le maître d’oeuvre, français d’origine iranienne, élève de Henri Corbin et grand spécialiste du shî’isme, laisse à l’ouvrage son empreinte propre en donnant aux traditions shîites et à l’exégèse mystique une place généralement ignorée, mais dans le respect de « la liberté d’expression, l’approche méthodologique et les conceptions intellectuelles » de chaque contributeur. Il n’est que loyal de dire que le but recherché, « une connaissance du Coran aussi objective, sereine et distanciée que possible  », mais obligatoirement datée de ce début de siècle, est pleinement atteint.

C’est que depuis plus de 150 ans, de nouveaux manuscrits (le Coran de Sanaa en particulier, datant des années 37-71h.) et des sources nouvelles (ouvrages datant de la seconde moitié du IIème siècle h.) ont été découverts, bouleversant les connaissances sans avoir été pleinement exploitées ; de nouvelles méthodes et hypothèses ont été élaborées. Ces mises à jour, loin cependant de créer un consensus parmi les islamologues sur l’histoire, le texte et la mise par écrit du Coran, font aujourd’hui que nulle théorie ne réussit à créer l’unanimité. Sur la datation de la vulgate officielle qui pose problème en raison des sources tardives qui en parlent les premières, Ibn Saad(229h.) et al-Bukhârî (256h .), on a pu répertorier quatre points de vue contemporains : elle daterait du temps du calife ‘Uthmân (F. Schwally), de celui de l’omeyyade ‘Abd al-Malik (A. Mingana), du début du IIIème siècle de l’hégire (Wansbrough), de celui du prophète (J. Burton).

Mais au-delà des querelles entre méthodes « critique » et « hypercritique » qui divisent les orientalistes, des éléments internes au texte coranique posaient déjà problème aux savants musulmans médiévaux comme les « lettres isolées » qui ouvrent certaines sourates, ainsi que des expressions et des termes au sens indéterminé ou à l’origine inconnue (jizya ‘an yad, al-samad, hanîf…) Il faut ajouter à cela que « la tradition textuelle islamique renferme des zones d’ombre et des contradictions discrètes mais significatives ». Tous ces aspects posent problème et réintroduisent l’histoire et les luttes politico-religieuses dans une version qui n’a pu recevoir la reconnaissance unanime des musulmans que plusieurs siècles après le Message lui-même.

La richesse du Dictionnaire se manifeste, outre par les compléments indispensables que forment références bibliographiques, glossaire, index, cartes, chronologie comparée…, au double plan de l’établissement des entrées et de la structure des articles. Au premier palier, nous trouvons à coté des notions théologiques, eschatologiques, cosmologiques, juridiques, anthropologiques, morales…, des personnages nommés dans le Coran, et des sciences traditionnelles relatives au texte sacré, des entrées qui traitent de personnages, d’institutions, de faits dans leur rapport à lui (Occident et Coran, Philosophie islamique, Exégèse contemporaine…) Au niveau des articles, la plupart cherchent, avec clarté, concision et érudition à trouver une voie entre un sens premier à découvrir et la pluralité des interprétations historiques.

Bien que ce Dictionnaire survole partiellement quinze siècles d’histoire multiforme et de traditions stratifiées, il donne l’heureuse impression de se tenir à une aube et de veiller au développement du jour.

Wednesday, 5 March 2008

AU FONDEMENT DES SOCIETES LE POLITICO-RELIGIEUX





















Maurice Godelier: Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l’anthropologie, 295pp; Editions Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 2007.

Introduction générale à l’œuvre ou synthèse d’une recherche de quarante ans? Le nouveau livre de Maurice Godelier, « l’anthropologue français le plus discuté à l’étranger après Claude Lévi-Strauss» selon la quatrième de couverture, relève plus de la seconde alternative. Il a certes le mérite de la clarté, de renvois bibliographiques utiles, voire indispensables aux non initiés et de qualités pédagogiques indéniables. Mais le propre de cet ouvrage qui intègre dans un plan net, articulé, suivi et complet, des conférences et des contributions présentées en des occasions diverses, est de présenter le bilan d’une réflexion mûre et bien aguerrie sur un objet pointu mais sujet à litiges: le fondement même des sociétés humaines. Aussi nous surprenons l’auteur parfois à parler, en ce qui concerne l’articulation de la société et de la sexualité par exemple, de ‘fait ontologique’ ou de ‘réalité ontologique’ voulant sans doute signifier par là la volonté de saisir ce qui est fondamental, originel, universel.

Mais de ce qui précède il ne faut nullement conclure que nous sommes en présence d’une œuvre abstraite ou d’analyses purement conceptuelles. Maurice Godelier est d’abord un anthropologue de terrain. Il a vécu et travaillé plus de 20 ans auprès des Baruya de la Nouvelle Guinée (1967-1988), tribu appartenant à une vaste ethnie dont elle partage la langue et la culture, mais qui n’en est pas moins une société distincte pouvant entrer en conflit avec les autres tribus. Il nous relate l’histoire de cette forme sociale telle qu’il a pu la reconstruire à l’écoute de ses membres et voisins. Il nous décrit ses cérémonies, ses clivages, comme ses pratiques sexuelles, les unes hétérosexuelles entre hommes et femmes adultes, les autres homosexuelles entre jeunes initiés (mais sans sodomisation). Ces conduites s’inscrivent dans des croyances plus ou moins mythiques et dans des visions cosmiques. Si l’ensemble de ces descriptions sert à polir les concepts adéquats (qu’est-ce qu’une culture, une ethnie, une tribu, une communauté, un territoire, un rapport social ou idéel… ?) et à formuler des thèses parfois vigoureuses, il n’en pique pas moins la curiosité du lecteur tout en dévoilant l’ample imaginaire des sociétés.

Les mœurs des Baruya ne sont pas seules à fournir la chair colorée de l’ouvrage. Godelier tantôt multiplie les données ethnographiques (7 sociétés sont comparées pour montrer le rôle de puissances extrahumaines dans la fabrication d’un enfant), tantôt étend son investigation à des aires géographiques et historiques plus vastes allant de Sumer au christianisme et à l’islam d’une part, et aux Etats modernes qui dissocièrent le politique du religieux, d’autre part. Son présupposé est simple : « L’altérité sociale, historique, des autres n’est jamais absolue. Elle est toujours relative, et de ce fait déchiffrable, intelligible à certaines conditions. » L’anthropologie peut ainsi être sauvée du contexte colonial où elle est née ; elle devra se reconstruire par un effort sur soi pour affronter le double mouvement inverse d’intégration économique et de segmentation politique et culturelle entre les sociétés et Etats anciens et nouveaux, de même qu’à l’intérieur de chacun d’eux.

Pour donner une idée de la richesse du livre et de ses enjeux théoriques, le plus sûr moyen est peut-être d’énumérer les titres de ses chapitres qui forment autant de jalons dans l’itinéraire intellectuel de Maurice Godelier: « 1- Des choses que l’on donne, des choses que l’on vend et de celles qu’il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre. 2- Nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté. 3-Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant. 4- La sexualité humaine est fondamentalement a-sociale. 5- Comment un individu se constitue en sujet social. 6- Comment les groupes humains se constituent en société.» Qu’elle discute le potlatch, le shamanisme ou l’oedipe, aucune de ces parties n’est sans tenir sa promesse et sans apporter des lumières sur le problème débattu.

Parti du marxisme pour qui toute société repose sur les rapports économiques entre groupes et individus, l’auteur de Rationalité et irrationalité en économie (Maspero, 1966) revient sur cette thèse : tout comme celle qui fonde les sociétés sur la parenté, elle n’est pas « vérifiée par les faits » et est « sans efficacité analytique». Mais Godelier refuse le primat accordé par Lévi-Strauss au symbolique sur l’imaginaire et le réel : les deux premières instances n’épuisent pas la dernière et c’est la deuxième qui joue le rôle déterminant et rend l’invention de l’homme par lui même possible : « C’est en s’incarnant dans des pratiques et des objets qui le symbolisent que l’Imaginaire peut agir non seulement sur les rapports sociaux déjà existants entre les individus et les groupes, mais être aussi à l’origine de nouveaux rapports entre eux qui modifient ou remplacent ceux qui existaient auparavant ». De l’imaginaire aux rapports politico-religieux qui donnent leur fondement aux sociétés, la notion de territoire joue le rôle clé.

Godelier donne parfois l’impression d’être scolaire et de défoncer des portes ouvertes. Son bon sens anthropologique n’est pas sans poser des problèmes. L’exposé soigné, appuyé sur les analyses de l’anthropologue d’origine irakienne Hosham Dawod, qu’il donne sur le wahhabisme en conclusion de l’ouvrage, pour servir d’ « Eloge des sciences sociales », ne nous semble pas d’un intérêt capital. Mais ces ombres légères n’enlèvent rien à l’importance d’une synthèse incontournable, d’un exercice de pensée majeur et d’un acte de foi dans l’homme et sa science.

Tuesday, 5 February 2008

GRANDEUR ET DECADENCE DE LA CULTURE FRANCAISE


Un essoufflement perceptible


Même en laissant de côté les sciences dites exactes, aucun des plus grands du vingtième siècle dans le domaine de la philosophie et de la réflexion générale sur l’homme et la société n’est français. Deux d’entre eux appartiennent au siècle précédent, Marx et Nietzsche ; les trois autres ont pour noms Freud, Heidegger et Wittgenstein. L’Allemagne même peine à les réunir, tellement cette entité, en la période, est géographiquement plurielle, politiquement éclatée, incluant ou excluant l’Autriche, accompagnée pour certains de judaïté assumée ou refusée à l’heure du nazisme et de l’émigration obligée…

Si donc la France a joué, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et pour de nombreuses décennies, le rôle d’un pôle intellectuel de premier plan dans le monde, c’est pour s’être ouverte, avec des délais et des rythmes différents, à ces penseurs capitaux, les confrontant, les réinterprétant, les radicalisant, les enrichissant … parfois au prix de malentendus géniaux. Cette fonction d’accueil, loin d’être ou de paraître passive ou négative, avait ses enjeux propres. Elle était, de plus, intégrée dans la tradition d’une France, mère des Lettres et des Arts et défenseur des Droits de l’homme, et fut servie par des générations de penseurs essentiels.

Sartre et ses amis, dont certains ne le restèrent pas longtemps (« Nous étions des égaux…et non pas des semblables », écrit-il à la mort de Merleau-Ponty), redéfinirent, au-delà d’une pensée qui cherchait à prendre en charge le vécu, le rôle de l’intellectuel. Ils donnèrent à celui-ci, par leur engagement soucieux d’authenticité à l’heure de la guerre froide et de la décolonisation, une dimension universelle jusque là inconnue. L’angle ouvert de leurs préoccupations (philosophie, roman, théâtre, écrits politiques, critique littéraire et artistique…) ajouta à leur prestige. Les polémiques, auxquelles prenaient part Camus, Aron, de Beauvoir, Bataille, Socialisme ou Barbarie…retentirent dans toutes les capitales de l’intelligence.

Contre cette génération existentialiste, une autre s’éleva dans les années 1960. Le combat s’engagea principalement sur les notions d’homme et d’histoire dont les nouveaux venus proclamaient la mort. C’est qu’un joueur inopiné était entre-temps intervenu : la linguistique structurale. Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Derrida produisirent chacun dans son champ des œuvres aperçues un moment comme convergentes, mais dont les différences ne tardèrent pas à s’imposer. L’entrecroisement des recherches et la radicalité du propos ne furent pas étrangers à l’influence rampante de la French Theory en Amérique et ailleurs.

Au-delà de mai 1968 qui donna au monde un modèle de révolution non convenu en phase avec le situationnisme de Debord, la France perpétua son rayonnement avec des aînés et des cadets investissant des domaines de pensée aussi anciens que le savoir, le désir ou le pouvoir, aussi nouveaux que la post-modernité, la société de consommation ou de spectacle… Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Bourdieu, mais aussi Ricœur, Castoriadis, Lefort, Morin… Une nouvelle fonction de l’intellectuel plus soucieux de combats ponctuels (les prisonniers, les aliénés…) que de la fin de l’histoire voit le jour…Une énième génération de l’école des Annales, continua à redessiner et à enrichir le champ de l’histoire faisant des émules dans le monde entier.

C’est à partir de la fin des années 1970 et de la querelle des « nouveaux philosophes », accusés de n’être ni nouveaux ni philosophes, que l’essoufflement de la pensée française devient perceptible. La scène intellectuelle est assaillie par des « vedettes » qui veulent hériter du statut de leurs aînés sans en avoir l’envergure, et qui sont plus soucieuses de spectacle que de pensée novatrice. Le combat contre le totalitarisme ne peut absoudre ni les facilités, ni les amalgames, ni les compromissions même si le devenir du monde en ce tournant de siècle rend compte de bien des démissions.

Saturday, 5 January 2008

L'OCCIDENT ET "SES" LAIDEURS



















Une orchestration magistrale des laideurs de l’Occident


Histoire de la laideur sous la direction d’Umberto Eco ; traduit de l’italien par Myriem Bouzaher ; Flammarion ; 454pp.

Comment la laideur a-t-elle pu donner un aussi beau livre ? est la question qu’on se pose au bout de la traversée jamais neutre de cet élégant ouvrage. Plus d’une page est rebutante, certes, et bien des œuvres reproduites sont difficiles à supporter, mais l’ensemble est envoûtant au point de se demander si la laideur multiforme a été vaincue par une présentation érudite, soignée et luxueuse ou si on est attiré par un ressort secret et un mauvais goût tenace vers des difformités insoupçonnées. Mais le propre de l’objet même de cette histoire n’est-il pas d’emmêler les eaux et de noyer la netteté des figures ?

Trois ans après Histoire de la beauté (2004) qui fut un énorme succès de librairie (500.000 exemplaires vendus), Umberto Eco publie, chez le même éditeur et dans un format identique, Histoire de la laideur. Il prend cependant soin de citer sur le rabat de la jaquette du livre le mot de Victor Hugo : « le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. » La seconde histoire peut emprunter à la première sa maquette, elle ne saurait en être la contrepartie symétrique, en raison de ce que Rosencranz, philosophe post-hégelien, a nommé « l’autonomie du laid » (1853) et qui va, selon lui, de l’incorrect au répugnant en passant par l’horrible, le niais, le dégoûtant, le criminel, le spectral, le démoniaque, l’ensorceleur. La laideur n’est donc pas une simple négation de la beauté, mais une notion bien plus riche et plus complexe.

Pour s’avancer avec « prudence » dans un champ variable aux déclinaisons multiples, l’auteur commence par identifier trois phénomènes différents : le laid en soi (les excréments, une charogne décomposée…), le laid formel, déséquilibre dans la relation organique des parties d’un tout (une personne édentée…), le laid artistique qui représente les deux premiers mais porte en lui, comme on le sait depuis Aristote, la possibilité de leur rédemption par la maîtrise de l’imitation.

Ces distinctions préalables vont perdre leur simplicité dans une œuvre qui se distribue, par une orchestration magistrale dont les effets sont autant de concentrer l’attention que de la disperser, en trois séries: des textes courts et bien structurés d’Eco survolant les questions abordées ou au contraire creusant une notion avec une extrême subtilité; une anthologie de textes philosophiques ou critiques, mais aussi des poèmes, des extraits littéraires… annoncés pour la plupart par les présentations de l’auteur; une riche iconographie empruntée principalement à la peinture, mais aussi à la sculpture, au cinéma, à la photographie, à des planches scientifiques ou pseudo scientifiques, à l’affiche, à la caricature... Ces trois séries se développent en courants parallèles, s’entremêlent et débordent l’une sur l’autre. Grâce à l’inégal défi du laid et à la variable présence du beau dans les icônes superbement reproduites, nous baignons dans un ensorcellement anxieux et porteur d’interrogations. Saint Bernard n’avait-il pas parlé « des horribles beautés et des belles horreurs » ?

Eco restreint son enquête à l’Occident, les concepts de beau et de laid et leur arrière fond culturel étant trop différents d’une civilisation à l’autre : « Pour un Occidental, un masque rituel africain peut sembler effrayant - alors qu’il représente pour l’autochtone une divinité bienveillante. » Il subdivise son ouvrage en quinze chapitres dont le premier est consacré au monde classique(essentiellement la Grèce) et le dernier à « la laideur d’aujourd’hui ». Mais si l’ordre chronologique se profile toujours à l’arrière plan de l’ouvrage (hellénisme/christianisme/ Moyen âge/ Renaissance / ère industrielle…) et se retrouve dans chaque chapitre( l’enfer est étudié de l’Apocalypse à Sartre en passant par Dante), il fait néanmoins place tantôt à des regroupements thématiques autonomes ( le diable, monstres et merveilles, le comique et l’obscène, la femme, physica curiosa, l’inquiétante étrangeté…) tantôt à des courants artistiques (le romantisme, les avant-gardes du XXème siècle, le Kitsch, le Camp). Cette liberté laisse à l’auteur l’exercice de son originalité, permet à l’érudit de déployer sa vaste culture et ouvre au sémioticien la pertinence des approches. A la fin de l’ouvrage, Eco ne manquera pas d’évoquer les « réjouissances » de son entreprise.

Après un monde classique dominé par l’équilibre entre le fond et la forme, l’idéal et le sensible, mais traversé de contradictions et comportant des zones souterraines peuplées de héros et d’actions atroces et d’êtres épouvantables, le moment chrétien opère une inversion cruciale. Le monde est désormais beau, mais c’est le Dieu qui souffre ; Saint Augustin affirme que Jésus sur la croix semblait difforme, mais que « par cette difformité extérieure, il exprimait la beauté intérieure de son sacrifice et de la gloire qu’il nous promettait. » De la Renaissance au baroque au film de Mel Gibson sur la Passion du Christ, « une érotique de la douleur » ira crescendo intégrant sur son chemin les martyrs, les pénitents, la mort elle même.

A l’autre bout de l’histoire, nous avons aux premières décennies du siècle passé des avant-gardes (futurisme, expressionnisme allemand, cubisme, dada, Duchamp, surréalisme…) qui cherchent par provocation, ou dans un but de dénonciation sociale ou esthétique non pas à donner de belles représentations de choses laides, mais à fournir de laides représentations de la réalité. Ces diverses manifestations posent avec acuité le problème du retard du goût sur l’apparition du nouveau à un tournant culturel.

Le kitsch donne l’occasion d’une réflexion intéressante, car cette pacotille qui rassemble les images pieuses, les nains de jardins, les faux canaux vénitiens des casinos de Las Vegas, l’art commémoratif du stalinisme, de l’hitlérisme et du fascisme…n’est telle que pour une culture « élevée ». Eco finit par le définir : « Est Kitsch l’œuvre qui, pour justifier sa fonction de stimulatrice d’effets, se pavane avec les dépouilles d’autres expériences, et se vend comme art sans réserves. » Le Camp, sur lequel Susan Sontag a fourni les Notes les plus approfondies (1964), comporte un élément d’extrémisme contre nature (Gaudi), refuse l’axe esthétique bon/mauvais pour se réfugier dans l’expression « affreux à en être beau » et ne peut jamais être intentionnel, reposant plutôt sur une certaine candeur de l’artiste. Quant à l’époque actuelle où l’on voit proliférer des « monstres laids et adorables » comme ET et les personnages de Star Wars, elle vit sans dramatisation la coexistence du beau et laid, célébrant ensemble de beaux acteurs et des chanteurs défigurés par piercings et tatouages.

A la fin de son ouvrage, Eco réaffirme au-delà des différences entre les cultures, les époques et les classes sociales, l’existence de la laideur en tant que telle, irréductible à toute valeur. On risquait de l’oublier au bout de cette Histoire suite à laquelle on ne peut voir d’un même oeil les œuvres et les choses.

Wednesday, 5 December 2007

L'ORIENT ARABE AU LENDEMAIN DES INDEPENDANCES





















La fin des mandats français et britannique laisse en place une hégémonie impériale et des dynamiques pérennes

Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 ; T. I, Fondements et sources, 304pp ; T .II, Dynamiques et enjeux, 488pp ; sous la direction de Gérard D. Khoury & Nadine Méouchy avec Henry Laurens et Peter Sluglett, Geuthner, 2006 et 2007.

Qu’est-ce qu’un colloque ? est-on tenté de se demander après avoir lu quelques unes des contributions de cet imposant ouvrage, feuilleté quelques autres, être demeuré au seuil de certaines en raison de la gravité de leur sujet ou du peu d’intérêt qu’on lui porte. L’ombre de David Lodge est heureusement là pour dédramatiser la question et son roman Un si petit monde, ouvrage si drôle sur les « spécialistes » et leurs congrés, couvre désormais, pour ceux qui l’ont lu, tout colloque et toute entreprise intrépide pour en éditer les actes.

On s’arrête d’abord devant le vaste titre borné miraculeusement par des repères historiques Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 .Il a certes le désavantage, ou l’avantage, d’être non falsifiable c'est-à-dire de pouvoir tout accueillir et d’absoudre tout manque. Mais la surprise est que le programme envisagé reste en deçà du domaine étudié puisqu’il est question d’Afrique du Nord (Eberhard Kienle), du mouvement kurde en Turquie (Hamit Bozarslan) et que la quête du passé y occupe une place importante, les pages sur l’écriture de l’histoire et le « patrimoine », dans une vue parfois prospective, il est vrai, n’étant pas les moins intéressantes de l’ouvrage, loin de là.

Par ailleurs, l’expression en quête d’avenir qui rallonge le titre ne manque pas d’intriguer. Ce caractère est-il celui des Etats et sociétés de l’Orient arabe à la différence d’autres de la planète, ou d’entités de cette aire géographique à l’exclusion de certaines autres ? ou est-ce simplement un acte de foi ou de bienveillance, ou même un certificat de bonne conduite spéculative des directeurs de l’ouvrage vis-à-vis de sociétés où le passé serait fortement présent? Le colloque qui a bien interrogé certains concepts (colonialisme, impérialisme, patrimoine, histoire culturelle…) aurait pu s’attaquer à celui d’avenir, ce dernier ne dédouanant personne car il risque, comme on le sait, de « durer longtemps ».

Le colloque qui eut lieu à Aix-en-Provence en juin 2005 et dont les actes sont publiés en deux volumes bien présentés avec index, bibliographie et cartes par Geuthner s’inscrit dans une entreprise d’études historiques qui prit son élan à la fin du siècle dernier et dont le premier fruit fut la publication coordonnée par Nadine Méouchy en 2002, France, Syrie et Liban 1918-1946, ouvrage pionnier sur la période, publié par l’ IFEAD, mais dont l’impression matérielle à Damas laisse tant à désirer. Suivirent d’autres études sur les mandats français et anglais et sur la période de l’indépendance. Le présent diptyque vient faire naturellement suite à ce qui l’a précédé. Mais faire d’un archipel d’études un continent compact unifié par un projet soutenu, comme le suggère l’introduction, ne serait-ce pas un peu forcer la note ?

S’il n’est pas inhabituel de trouver dans ce genre d’ouvrages des contributions d’inégal volume, d’optiques et de maturités différentes et de cibles tantôt globales et tantôt très pointues comme le sont, par exemple, la note aiguë sur les archives coloniales britanniques de Wm Roger Louis et l’exposé si complet de Pierre Fournié sur les archives françaises, on ne peut que se féliciter d’un travail de direction qui non seulement a essayé de ne laisser aucun pays de la région dans l’ombre, mais qui a délimité des pôles de réflexion clairs pour la recherche. Le premier volume définit deux centres d’intérêt: le droit (avec un article très riche en informations et dépouillé de toute lourdeur académique de Youssef Takla sur le droit public des pays fondateurs de la Ligue arabe) et l’écriture de l’histoire (en Egypte, Palestine, Liban, Syrie, Irak). Le second se distribue en quatre foyers de débats: le passage du colonialisme à de nouvelles formes d’impérialisme vu à travers le lien des acteurs locaux à l’hégémonie globale ; la défense du ou des patrimoines culturels dans son inscription et ses effets politiques; les stratégies économiques dans leur rapport au pouvoir et aux réalités matérielles comme le problème capital de l’eau ; la relation du nationalisme, de l’islam et des territoires à l’ombre de l’explosion urbaine et à travers des mobilisations populaires et des relais sociaux. On peut seulement regretter, au vu des nombreuses contributions en anglais, de ne pas trouver de résumés en français des textes anglais et d’abstracts en anglais des contributions francophones.

Qu’est-ce qu’un colloque ? Ses actes imprimés sont-ils les cendres consommées d’un échange indispensable entre chercheurs de différentes disciplines ou un ensemble d’études compartimentées promises à une diffusion vaste et durable? On ne reprochera pas aux directeurs de l’ouvrage d’avoir manqué à la deuxième alternative.

Monday, 5 November 2007

"L'ENFANT DU LIMOUSIN ET DU LIBAN' EST EN COLERE





















« Le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde… »


Richard Millet : Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007, 67pp.

Le nouveau pamphlet de Richard Millet n’est minuscule qu’en volume. Leçon qui se risque dans « l’inenseignable », cette réflexion touche à beaucoup de sujets, soulève nombre de problèmes et laisse plus d’une exaspération. Défense et illustration d’une langue dont elle développe « le sentiment » et veille sur les mots et la syntaxe tout en portant le style à de nouvelles frontières, elle cultive un art de l’inimitié que Montherlant croyait propre aux aristocrates, et que notre auteur lotit aux « gueux ». Mais pas une phrase de cet opuscule qui ne séduit et n’agace, qui n’attaque sans se corriger, qui ne sache sa force et ses fragilités, qui ne flaire les pièges où elle peut tomber et les insultes dont elle sera victime : « Je ne suis pas une Cassandre pleine d’aigreur. »

Si l’auteur qui se veut le gardien du sens précis des mots, pratique en net recul jusque chez les penseurs français d’avant-garde, parle de désenchantement et non de désespoir, de désillusion ou de décadence, c’est pour évoquer son attitude de veilleur ironique, observateur dans « une ascèse heureuse » d’un nihilisme où se perdent aujourd’hui différences et Valeurs, où le vertical se dissout dans l’horizontal, où aucune autorité n’est tolérée, où règne sans tolérance le consensus universel : « Et le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde, l’ayant abandonné aux médias anglo-saxons, et qu’il ressemble de plus en plus (…) à je ne sais quoi d’animal, ou à ces borborygmes qui, chez les Anciens grecs, signalaient tout ce qui était barbare… »

Loin de se cantonner à la littérature où désormais s’installent « clonage romanesque » et « créolisation linguistique », le désenchantement repère les faits qui nourrissent ce « destin mortifère » tels le journalisme, la publicité, la télévision, le « naufrage » de l’enseignement public…Millet s’en prend particulièrement aux sections d’assaut de l’ordre moral, à la mauvaise conscience occidentale prête par culpabilité historique et nécessités économiques à tout « sacrifier sur l’autel du métissage racial à quoi semble condamnée l’Europe », à la pensée politiquement correcte par quoi sous-cultures et minorités redéfinies sont appelées à dominer une aire toute de platitude : « le seul territoire supranational où je me reconnaisse : l’Europe chrétienne. »

On pourrait multiplier les citations déstabilisantes de Millet. La plupart ne vont pas sans un certain courage, compte tenu du paysage intellectuel français. D’autres sont symptomatiques des nouvelles réalités politiques et annoncent peut être des découpages idéologiques non convenus. Libre à notre auteur de tenir en considération la beauté de la Reconquista ou celle des Croisades, ou d’associer désenchantement et déchristianisation. Ce qui nous intéresse particulièrement dans cet opuscule, et sans couper le propos littéraire de son arrière fond culturel, c’est la dimension ludique, le mysticisme de la langue et la clairvoyance du critique.

Le ludisme de l’ouvrage se laisse voir dans des découpages historiques surprenants comme celui qui fait remonter la mort de la France au traité de Paris de 1763 où elle renonçait au Canada et aux Indes « c'est-à-dire au monde » et celui de l’Europe à 1789. Il est aussi dans l’évocation nietzschéenne de la jouissance prise à regarder la fin d’une ère choyée, voire à contribuer à sa démolition.

A l’instar des grands mysticismes religieux, celui de la langue n’est pas de soumission passive mais de création. Allant à elle en tant que source de « tous les enchantements », il l’invoque à l’heure où elle est plus une fiction qu’un héritage, qu’elle est toujours en quête du « texte souverain » et « des phrases qui (la) présentent pleinement… à elle-même, en même temps qu’elles présentent le monde et le sujet… »

Enfin comme en témoignent son attitude ambivalente vis-à-vis de Céline et de Beckett et ses réflexions sur le roman et sa place dans la littérature et la modernité, Millet ne cesse de remettre en question son art et de l’interroger d’une manière radicale.

Désenchantement ou enchantements ? la réponse n’est pas simple.