Najwa M. Barakat: La
Langue du secret (Lughat al-sirr, 2004), roman traduit de l’arabe
par Philippe Vigreux, Sindbad/Actes sud-L’Orient des livres, 2015, 256 pp.
Dans
quelle contrée et en quels temps se déroule l’action de La Langue du secret ?
la province est rurale et l’empire vaste et vétuste ; l’époque n’est pas
très éloignée et on y croise voiture, cigarettes et fusil… Najwa Barakat a
l’habitude de gommer, dans ses fictions, les paramètres précis pour éviter les
querelles oiseuses. Mais cette fois son « crime » est presque
parfait, s’agissant d’une intrigue policière : la romancière évoque des
sources et des auteurs, touche à la langue du Coran, contracte le nom de la
plus célèbre des sectes ismaéliennes du IXème siècle…mais parvient à se
désengager de toute référence à une religion particulière, ou à les impliquer
toutes comme il ressort des premières lignes du récit. Nous sommes dans ce que
Nâbigha appelle (dans la traduction de Berque) « le passé de
toujours ».
La
confrérie de la Fidélité réunit au sommet d’une colline un petit nombre
d’adeptes choisis, des ascètes habités par la foi dans le bien, l’amour des
hommes et le désir de s’anéantir en Dieu. Chacun des neuf membres a reçu novice le « nom d’un grand
savant des lettres et des nombres ». Leurs débats, animés par un
grand-maître, tournent principalement autour des lettres de la langue et
ils cherchent à rédiger un dictionnaire de leurs symboles secrets. Pour eux,
elles ne sont pas œuvre de l’homme ou pure convention mais « révélation »
et « institution divine ». Toutefois cette doctrine a été naguère
contestée et le frondeur s’est retiré du groupe. Les Ikhwan tiennent essentiellement
leur légitimité de la Table du destin (lawh alqadâ’ wal qadarr) auprès
de laquelle ils vivent et pour laquelle ils recrutent un gardien. Renfermée
dans un coffre, sa seule approche est réputée consumer par le feu quiconque
l’oserait.
Au
pied de la colline, le village d’al-Yousr, dont le nom évoque l’aisance de
vivre, et d’autres proches et lointains, bénéficient du saint voisinage. Leurs
habitants viennent en famille quêter la bénédiction pour eux, leurs malades et
même leurs bêtes. Les frères leur distribuent des talismans, des amulettes, des
remèdes, de l’aumône. La paix des bourgs est largement tributaire de la béatitude
avoisinante. La perturbation de l’une se
répercutera sur l’autre et des liens secrets se mettront au jour, le papetier
d’al-Yousr se révélant être ‘Abdallah al-‘Alaylî (1914-1996) l’ancien adepte
contestataire.
La
Table du destin est volée et le Chef de la Sûreté (Al ma’mour) du
district est appelé par le gouverneur à se rendre sur place pour éclaircir l’affaire.
S’il avait rêvé dans sa jeunesse de semblables enquêtes, à présent les maux,
l’ennui et la paresse lui ont fait perdre sa confiance en soi. Avec le garde
champêtre (Al khafîr) qui lui servira de Watson et d’Adso, il fera
un détective imbu de modernité tout en
étant exemplaire dans son appartenance aux traditions orientales.
Il
ne saurait être question de résumer ici une intrigue très riche, dont les
épisodes sont savoureux et les surprises multiples. Contentons-nous d’un point
capital pour capter l’intelligence de l’œuvre et son enjeu sacrilège: le voleur
de la Table n’a rien trouvé et le coffre ne contenait que de la poussière. On
peut imaginer les retombées de cette absence sur les croyances, les acteurs et
les rôles sociaux. Najwa Barakat s’en empare pour aborder sa thématique
majeure : la dynamique des groupes confrontés à un défi et la violence
contre soi et les autres qui émane alors d’individus dont la quiétude paraissait
le trait saillant.
Par
bien des aspects La Langue du secret rappelle Le Nom de la rose (1980) :
enquête policière et importants enjeux culturels dans une époque lointaine
saisie dans ses particularités. Mais contrairement à l’œuvre d’Umberto Eco,
nous n’avons pas tout au long des chapitres un seul narrateur. L’optique ne
cesse de changer et elle n’est pas astreinte à une seule règle : tantôt le
personnage est suivi en plusieurs chapitres, tantôt en un seul, tantôt il est
abandonné pour un autre dans le même chapitre. Notons que l’emploi des
guillemets dans la traduction française permet de mieux suivre les passages
d’un personnage à l’autre. Cette
pluralité de regards dans une intrigue fortement liée permet à l’auteure de
combiner contes et roman, de se rattacher à une tradition arabe ancienne et de
s’approprier la modernité de la forme romanesque, de ne jamais perdre de vue la
concrétude des êtres et des choses tout en singularisant tous les personnages,
même les moins importants.
Najwa
Barakat a-t-elle écrit en 2004 la plus ambitieuse de ses œuvres cherchant à
approcher les sources du langage, à saisir le secret des cultes, à bousculer la
hiérarchie du bien et du vrai ? ou a-t-elle créé, se fiant à une trame
policière, une libre fantaisie ludique? On peut aller dans l’un ou l’autre
sens. S’il est indéniable qu’elle a la passion des mots et de la langue et veut
porter le message des Lumières sur des institutions pérennes, message
qu’elle trouve chez des auteurs arabes comme Ibn Jinnî et al-‘Alaylî, on peut
dire surtout qu’elle a composé un divertimento léger et allègre malgré sa
noirceur apparente, ses violences et la gravité
des problèmes qu’il aborde.
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