Wednesday, 5 March 2008

AU FONDEMENT DES SOCIETES LE POLITICO-RELIGIEUX





















Maurice Godelier: Au fondement des sociétés humaines, Ce que nous apprend l’anthropologie, 295pp; Editions Albin Michel, coll. Bibliothèque Idées, 2007.

Introduction générale à l’œuvre ou synthèse d’une recherche de quarante ans? Le nouveau livre de Maurice Godelier, « l’anthropologue français le plus discuté à l’étranger après Claude Lévi-Strauss» selon la quatrième de couverture, relève plus de la seconde alternative. Il a certes le mérite de la clarté, de renvois bibliographiques utiles, voire indispensables aux non initiés et de qualités pédagogiques indéniables. Mais le propre de cet ouvrage qui intègre dans un plan net, articulé, suivi et complet, des conférences et des contributions présentées en des occasions diverses, est de présenter le bilan d’une réflexion mûre et bien aguerrie sur un objet pointu mais sujet à litiges: le fondement même des sociétés humaines. Aussi nous surprenons l’auteur parfois à parler, en ce qui concerne l’articulation de la société et de la sexualité par exemple, de ‘fait ontologique’ ou de ‘réalité ontologique’ voulant sans doute signifier par là la volonté de saisir ce qui est fondamental, originel, universel.

Mais de ce qui précède il ne faut nullement conclure que nous sommes en présence d’une œuvre abstraite ou d’analyses purement conceptuelles. Maurice Godelier est d’abord un anthropologue de terrain. Il a vécu et travaillé plus de 20 ans auprès des Baruya de la Nouvelle Guinée (1967-1988), tribu appartenant à une vaste ethnie dont elle partage la langue et la culture, mais qui n’en est pas moins une société distincte pouvant entrer en conflit avec les autres tribus. Il nous relate l’histoire de cette forme sociale telle qu’il a pu la reconstruire à l’écoute de ses membres et voisins. Il nous décrit ses cérémonies, ses clivages, comme ses pratiques sexuelles, les unes hétérosexuelles entre hommes et femmes adultes, les autres homosexuelles entre jeunes initiés (mais sans sodomisation). Ces conduites s’inscrivent dans des croyances plus ou moins mythiques et dans des visions cosmiques. Si l’ensemble de ces descriptions sert à polir les concepts adéquats (qu’est-ce qu’une culture, une ethnie, une tribu, une communauté, un territoire, un rapport social ou idéel… ?) et à formuler des thèses parfois vigoureuses, il n’en pique pas moins la curiosité du lecteur tout en dévoilant l’ample imaginaire des sociétés.

Les mœurs des Baruya ne sont pas seules à fournir la chair colorée de l’ouvrage. Godelier tantôt multiplie les données ethnographiques (7 sociétés sont comparées pour montrer le rôle de puissances extrahumaines dans la fabrication d’un enfant), tantôt étend son investigation à des aires géographiques et historiques plus vastes allant de Sumer au christianisme et à l’islam d’une part, et aux Etats modernes qui dissocièrent le politique du religieux, d’autre part. Son présupposé est simple : « L’altérité sociale, historique, des autres n’est jamais absolue. Elle est toujours relative, et de ce fait déchiffrable, intelligible à certaines conditions. » L’anthropologie peut ainsi être sauvée du contexte colonial où elle est née ; elle devra se reconstruire par un effort sur soi pour affronter le double mouvement inverse d’intégration économique et de segmentation politique et culturelle entre les sociétés et Etats anciens et nouveaux, de même qu’à l’intérieur de chacun d’eux.

Pour donner une idée de la richesse du livre et de ses enjeux théoriques, le plus sûr moyen est peut-être d’énumérer les titres de ses chapitres qui forment autant de jalons dans l’itinéraire intellectuel de Maurice Godelier: « 1- Des choses que l’on donne, des choses que l’on vend et de celles qu’il ne faut ni vendre ni donner mais garder pour les transmettre. 2- Nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté. 3-Il faut toujours plus qu’un homme et une femme pour faire un enfant. 4- La sexualité humaine est fondamentalement a-sociale. 5- Comment un individu se constitue en sujet social. 6- Comment les groupes humains se constituent en société.» Qu’elle discute le potlatch, le shamanisme ou l’oedipe, aucune de ces parties n’est sans tenir sa promesse et sans apporter des lumières sur le problème débattu.

Parti du marxisme pour qui toute société repose sur les rapports économiques entre groupes et individus, l’auteur de Rationalité et irrationalité en économie (Maspero, 1966) revient sur cette thèse : tout comme celle qui fonde les sociétés sur la parenté, elle n’est pas « vérifiée par les faits » et est « sans efficacité analytique». Mais Godelier refuse le primat accordé par Lévi-Strauss au symbolique sur l’imaginaire et le réel : les deux premières instances n’épuisent pas la dernière et c’est la deuxième qui joue le rôle déterminant et rend l’invention de l’homme par lui même possible : « C’est en s’incarnant dans des pratiques et des objets qui le symbolisent que l’Imaginaire peut agir non seulement sur les rapports sociaux déjà existants entre les individus et les groupes, mais être aussi à l’origine de nouveaux rapports entre eux qui modifient ou remplacent ceux qui existaient auparavant ». De l’imaginaire aux rapports politico-religieux qui donnent leur fondement aux sociétés, la notion de territoire joue le rôle clé.

Godelier donne parfois l’impression d’être scolaire et de défoncer des portes ouvertes. Son bon sens anthropologique n’est pas sans poser des problèmes. L’exposé soigné, appuyé sur les analyses de l’anthropologue d’origine irakienne Hosham Dawod, qu’il donne sur le wahhabisme en conclusion de l’ouvrage, pour servir d’ « Eloge des sciences sociales », ne nous semble pas d’un intérêt capital. Mais ces ombres légères n’enlèvent rien à l’importance d’une synthèse incontournable, d’un exercice de pensée majeur et d’un acte de foi dans l’homme et sa science.

Tuesday, 5 February 2008

GRANDEUR ET DECADENCE DE LA CULTURE FRANCAISE


Un essoufflement perceptible


Même en laissant de côté les sciences dites exactes, aucun des plus grands du vingtième siècle dans le domaine de la philosophie et de la réflexion générale sur l’homme et la société n’est français. Deux d’entre eux appartiennent au siècle précédent, Marx et Nietzsche ; les trois autres ont pour noms Freud, Heidegger et Wittgenstein. L’Allemagne même peine à les réunir, tellement cette entité, en la période, est géographiquement plurielle, politiquement éclatée, incluant ou excluant l’Autriche, accompagnée pour certains de judaïté assumée ou refusée à l’heure du nazisme et de l’émigration obligée…

Si donc la France a joué, à partir de la fin de la seconde guerre mondiale et pour de nombreuses décennies, le rôle d’un pôle intellectuel de premier plan dans le monde, c’est pour s’être ouverte, avec des délais et des rythmes différents, à ces penseurs capitaux, les confrontant, les réinterprétant, les radicalisant, les enrichissant … parfois au prix de malentendus géniaux. Cette fonction d’accueil, loin d’être ou de paraître passive ou négative, avait ses enjeux propres. Elle était, de plus, intégrée dans la tradition d’une France, mère des Lettres et des Arts et défenseur des Droits de l’homme, et fut servie par des générations de penseurs essentiels.

Sartre et ses amis, dont certains ne le restèrent pas longtemps (« Nous étions des égaux…et non pas des semblables », écrit-il à la mort de Merleau-Ponty), redéfinirent, au-delà d’une pensée qui cherchait à prendre en charge le vécu, le rôle de l’intellectuel. Ils donnèrent à celui-ci, par leur engagement soucieux d’authenticité à l’heure de la guerre froide et de la décolonisation, une dimension universelle jusque là inconnue. L’angle ouvert de leurs préoccupations (philosophie, roman, théâtre, écrits politiques, critique littéraire et artistique…) ajouta à leur prestige. Les polémiques, auxquelles prenaient part Camus, Aron, de Beauvoir, Bataille, Socialisme ou Barbarie…retentirent dans toutes les capitales de l’intelligence.

Contre cette génération existentialiste, une autre s’éleva dans les années 1960. Le combat s’engagea principalement sur les notions d’homme et d’histoire dont les nouveaux venus proclamaient la mort. C’est qu’un joueur inopiné était entre-temps intervenu : la linguistique structurale. Lévi-Strauss, Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Derrida produisirent chacun dans son champ des œuvres aperçues un moment comme convergentes, mais dont les différences ne tardèrent pas à s’imposer. L’entrecroisement des recherches et la radicalité du propos ne furent pas étrangers à l’influence rampante de la French Theory en Amérique et ailleurs.

Au-delà de mai 1968 qui donna au monde un modèle de révolution non convenu en phase avec le situationnisme de Debord, la France perpétua son rayonnement avec des aînés et des cadets investissant des domaines de pensée aussi anciens que le savoir, le désir ou le pouvoir, aussi nouveaux que la post-modernité, la société de consommation ou de spectacle… Deleuze, Lyotard, Baudrillard, Bourdieu, mais aussi Ricœur, Castoriadis, Lefort, Morin… Une nouvelle fonction de l’intellectuel plus soucieux de combats ponctuels (les prisonniers, les aliénés…) que de la fin de l’histoire voit le jour…Une énième génération de l’école des Annales, continua à redessiner et à enrichir le champ de l’histoire faisant des émules dans le monde entier.

C’est à partir de la fin des années 1970 et de la querelle des « nouveaux philosophes », accusés de n’être ni nouveaux ni philosophes, que l’essoufflement de la pensée française devient perceptible. La scène intellectuelle est assaillie par des « vedettes » qui veulent hériter du statut de leurs aînés sans en avoir l’envergure, et qui sont plus soucieuses de spectacle que de pensée novatrice. Le combat contre le totalitarisme ne peut absoudre ni les facilités, ni les amalgames, ni les compromissions même si le devenir du monde en ce tournant de siècle rend compte de bien des démissions.

Saturday, 5 January 2008

L'OCCIDENT ET "SES" LAIDEURS



















Une orchestration magistrale des laideurs de l’Occident


Histoire de la laideur sous la direction d’Umberto Eco ; traduit de l’italien par Myriem Bouzaher ; Flammarion ; 454pp.

Comment la laideur a-t-elle pu donner un aussi beau livre ? est la question qu’on se pose au bout de la traversée jamais neutre de cet élégant ouvrage. Plus d’une page est rebutante, certes, et bien des œuvres reproduites sont difficiles à supporter, mais l’ensemble est envoûtant au point de se demander si la laideur multiforme a été vaincue par une présentation érudite, soignée et luxueuse ou si on est attiré par un ressort secret et un mauvais goût tenace vers des difformités insoupçonnées. Mais le propre de l’objet même de cette histoire n’est-il pas d’emmêler les eaux et de noyer la netteté des figures ?

Trois ans après Histoire de la beauté (2004) qui fut un énorme succès de librairie (500.000 exemplaires vendus), Umberto Eco publie, chez le même éditeur et dans un format identique, Histoire de la laideur. Il prend cependant soin de citer sur le rabat de la jaquette du livre le mot de Victor Hugo : « le beau n’a qu’un type ; le laid en a mille. » La seconde histoire peut emprunter à la première sa maquette, elle ne saurait en être la contrepartie symétrique, en raison de ce que Rosencranz, philosophe post-hégelien, a nommé « l’autonomie du laid » (1853) et qui va, selon lui, de l’incorrect au répugnant en passant par l’horrible, le niais, le dégoûtant, le criminel, le spectral, le démoniaque, l’ensorceleur. La laideur n’est donc pas une simple négation de la beauté, mais une notion bien plus riche et plus complexe.

Pour s’avancer avec « prudence » dans un champ variable aux déclinaisons multiples, l’auteur commence par identifier trois phénomènes différents : le laid en soi (les excréments, une charogne décomposée…), le laid formel, déséquilibre dans la relation organique des parties d’un tout (une personne édentée…), le laid artistique qui représente les deux premiers mais porte en lui, comme on le sait depuis Aristote, la possibilité de leur rédemption par la maîtrise de l’imitation.

Ces distinctions préalables vont perdre leur simplicité dans une œuvre qui se distribue, par une orchestration magistrale dont les effets sont autant de concentrer l’attention que de la disperser, en trois séries: des textes courts et bien structurés d’Eco survolant les questions abordées ou au contraire creusant une notion avec une extrême subtilité; une anthologie de textes philosophiques ou critiques, mais aussi des poèmes, des extraits littéraires… annoncés pour la plupart par les présentations de l’auteur; une riche iconographie empruntée principalement à la peinture, mais aussi à la sculpture, au cinéma, à la photographie, à des planches scientifiques ou pseudo scientifiques, à l’affiche, à la caricature... Ces trois séries se développent en courants parallèles, s’entremêlent et débordent l’une sur l’autre. Grâce à l’inégal défi du laid et à la variable présence du beau dans les icônes superbement reproduites, nous baignons dans un ensorcellement anxieux et porteur d’interrogations. Saint Bernard n’avait-il pas parlé « des horribles beautés et des belles horreurs » ?

Eco restreint son enquête à l’Occident, les concepts de beau et de laid et leur arrière fond culturel étant trop différents d’une civilisation à l’autre : « Pour un Occidental, un masque rituel africain peut sembler effrayant - alors qu’il représente pour l’autochtone une divinité bienveillante. » Il subdivise son ouvrage en quinze chapitres dont le premier est consacré au monde classique(essentiellement la Grèce) et le dernier à « la laideur d’aujourd’hui ». Mais si l’ordre chronologique se profile toujours à l’arrière plan de l’ouvrage (hellénisme/christianisme/ Moyen âge/ Renaissance / ère industrielle…) et se retrouve dans chaque chapitre( l’enfer est étudié de l’Apocalypse à Sartre en passant par Dante), il fait néanmoins place tantôt à des regroupements thématiques autonomes ( le diable, monstres et merveilles, le comique et l’obscène, la femme, physica curiosa, l’inquiétante étrangeté…) tantôt à des courants artistiques (le romantisme, les avant-gardes du XXème siècle, le Kitsch, le Camp). Cette liberté laisse à l’auteur l’exercice de son originalité, permet à l’érudit de déployer sa vaste culture et ouvre au sémioticien la pertinence des approches. A la fin de l’ouvrage, Eco ne manquera pas d’évoquer les « réjouissances » de son entreprise.

Après un monde classique dominé par l’équilibre entre le fond et la forme, l’idéal et le sensible, mais traversé de contradictions et comportant des zones souterraines peuplées de héros et d’actions atroces et d’êtres épouvantables, le moment chrétien opère une inversion cruciale. Le monde est désormais beau, mais c’est le Dieu qui souffre ; Saint Augustin affirme que Jésus sur la croix semblait difforme, mais que « par cette difformité extérieure, il exprimait la beauté intérieure de son sacrifice et de la gloire qu’il nous promettait. » De la Renaissance au baroque au film de Mel Gibson sur la Passion du Christ, « une érotique de la douleur » ira crescendo intégrant sur son chemin les martyrs, les pénitents, la mort elle même.

A l’autre bout de l’histoire, nous avons aux premières décennies du siècle passé des avant-gardes (futurisme, expressionnisme allemand, cubisme, dada, Duchamp, surréalisme…) qui cherchent par provocation, ou dans un but de dénonciation sociale ou esthétique non pas à donner de belles représentations de choses laides, mais à fournir de laides représentations de la réalité. Ces diverses manifestations posent avec acuité le problème du retard du goût sur l’apparition du nouveau à un tournant culturel.

Le kitsch donne l’occasion d’une réflexion intéressante, car cette pacotille qui rassemble les images pieuses, les nains de jardins, les faux canaux vénitiens des casinos de Las Vegas, l’art commémoratif du stalinisme, de l’hitlérisme et du fascisme…n’est telle que pour une culture « élevée ». Eco finit par le définir : « Est Kitsch l’œuvre qui, pour justifier sa fonction de stimulatrice d’effets, se pavane avec les dépouilles d’autres expériences, et se vend comme art sans réserves. » Le Camp, sur lequel Susan Sontag a fourni les Notes les plus approfondies (1964), comporte un élément d’extrémisme contre nature (Gaudi), refuse l’axe esthétique bon/mauvais pour se réfugier dans l’expression « affreux à en être beau » et ne peut jamais être intentionnel, reposant plutôt sur une certaine candeur de l’artiste. Quant à l’époque actuelle où l’on voit proliférer des « monstres laids et adorables » comme ET et les personnages de Star Wars, elle vit sans dramatisation la coexistence du beau et laid, célébrant ensemble de beaux acteurs et des chanteurs défigurés par piercings et tatouages.

A la fin de son ouvrage, Eco réaffirme au-delà des différences entre les cultures, les époques et les classes sociales, l’existence de la laideur en tant que telle, irréductible à toute valeur. On risquait de l’oublier au bout de cette Histoire suite à laquelle on ne peut voir d’un même oeil les œuvres et les choses.

Wednesday, 5 December 2007

L'ORIENT ARABE AU LENDEMAIN DES INDEPENDANCES





















La fin des mandats français et britannique laisse en place une hégémonie impériale et des dynamiques pérennes

Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 ; T. I, Fondements et sources, 304pp ; T .II, Dynamiques et enjeux, 488pp ; sous la direction de Gérard D. Khoury & Nadine Méouchy avec Henry Laurens et Peter Sluglett, Geuthner, 2006 et 2007.

Qu’est-ce qu’un colloque ? est-on tenté de se demander après avoir lu quelques unes des contributions de cet imposant ouvrage, feuilleté quelques autres, être demeuré au seuil de certaines en raison de la gravité de leur sujet ou du peu d’intérêt qu’on lui porte. L’ombre de David Lodge est heureusement là pour dédramatiser la question et son roman Un si petit monde, ouvrage si drôle sur les « spécialistes » et leurs congrés, couvre désormais, pour ceux qui l’ont lu, tout colloque et toute entreprise intrépide pour en éditer les actes.

On s’arrête d’abord devant le vaste titre borné miraculeusement par des repères historiques Etats et sociétés de l’Orient arabe en quête d’avenir 1945-2005 .Il a certes le désavantage, ou l’avantage, d’être non falsifiable c'est-à-dire de pouvoir tout accueillir et d’absoudre tout manque. Mais la surprise est que le programme envisagé reste en deçà du domaine étudié puisqu’il est question d’Afrique du Nord (Eberhard Kienle), du mouvement kurde en Turquie (Hamit Bozarslan) et que la quête du passé y occupe une place importante, les pages sur l’écriture de l’histoire et le « patrimoine », dans une vue parfois prospective, il est vrai, n’étant pas les moins intéressantes de l’ouvrage, loin de là.

Par ailleurs, l’expression en quête d’avenir qui rallonge le titre ne manque pas d’intriguer. Ce caractère est-il celui des Etats et sociétés de l’Orient arabe à la différence d’autres de la planète, ou d’entités de cette aire géographique à l’exclusion de certaines autres ? ou est-ce simplement un acte de foi ou de bienveillance, ou même un certificat de bonne conduite spéculative des directeurs de l’ouvrage vis-à-vis de sociétés où le passé serait fortement présent? Le colloque qui a bien interrogé certains concepts (colonialisme, impérialisme, patrimoine, histoire culturelle…) aurait pu s’attaquer à celui d’avenir, ce dernier ne dédouanant personne car il risque, comme on le sait, de « durer longtemps ».

Le colloque qui eut lieu à Aix-en-Provence en juin 2005 et dont les actes sont publiés en deux volumes bien présentés avec index, bibliographie et cartes par Geuthner s’inscrit dans une entreprise d’études historiques qui prit son élan à la fin du siècle dernier et dont le premier fruit fut la publication coordonnée par Nadine Méouchy en 2002, France, Syrie et Liban 1918-1946, ouvrage pionnier sur la période, publié par l’ IFEAD, mais dont l’impression matérielle à Damas laisse tant à désirer. Suivirent d’autres études sur les mandats français et anglais et sur la période de l’indépendance. Le présent diptyque vient faire naturellement suite à ce qui l’a précédé. Mais faire d’un archipel d’études un continent compact unifié par un projet soutenu, comme le suggère l’introduction, ne serait-ce pas un peu forcer la note ?

S’il n’est pas inhabituel de trouver dans ce genre d’ouvrages des contributions d’inégal volume, d’optiques et de maturités différentes et de cibles tantôt globales et tantôt très pointues comme le sont, par exemple, la note aiguë sur les archives coloniales britanniques de Wm Roger Louis et l’exposé si complet de Pierre Fournié sur les archives françaises, on ne peut que se féliciter d’un travail de direction qui non seulement a essayé de ne laisser aucun pays de la région dans l’ombre, mais qui a délimité des pôles de réflexion clairs pour la recherche. Le premier volume définit deux centres d’intérêt: le droit (avec un article très riche en informations et dépouillé de toute lourdeur académique de Youssef Takla sur le droit public des pays fondateurs de la Ligue arabe) et l’écriture de l’histoire (en Egypte, Palestine, Liban, Syrie, Irak). Le second se distribue en quatre foyers de débats: le passage du colonialisme à de nouvelles formes d’impérialisme vu à travers le lien des acteurs locaux à l’hégémonie globale ; la défense du ou des patrimoines culturels dans son inscription et ses effets politiques; les stratégies économiques dans leur rapport au pouvoir et aux réalités matérielles comme le problème capital de l’eau ; la relation du nationalisme, de l’islam et des territoires à l’ombre de l’explosion urbaine et à travers des mobilisations populaires et des relais sociaux. On peut seulement regretter, au vu des nombreuses contributions en anglais, de ne pas trouver de résumés en français des textes anglais et d’abstracts en anglais des contributions francophones.

Qu’est-ce qu’un colloque ? Ses actes imprimés sont-ils les cendres consommées d’un échange indispensable entre chercheurs de différentes disciplines ou un ensemble d’études compartimentées promises à une diffusion vaste et durable? On ne reprochera pas aux directeurs de l’ouvrage d’avoir manqué à la deuxième alternative.

Monday, 5 November 2007

"L'ENFANT DU LIMOUSIN ET DU LIBAN' EST EN COLERE





















« Le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde… »


Richard Millet : Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007, 67pp.

Le nouveau pamphlet de Richard Millet n’est minuscule qu’en volume. Leçon qui se risque dans « l’inenseignable », cette réflexion touche à beaucoup de sujets, soulève nombre de problèmes et laisse plus d’une exaspération. Défense et illustration d’une langue dont elle développe « le sentiment » et veille sur les mots et la syntaxe tout en portant le style à de nouvelles frontières, elle cultive un art de l’inimitié que Montherlant croyait propre aux aristocrates, et que notre auteur lotit aux « gueux ». Mais pas une phrase de cet opuscule qui ne séduit et n’agace, qui n’attaque sans se corriger, qui ne sache sa force et ses fragilités, qui ne flaire les pièges où elle peut tomber et les insultes dont elle sera victime : « Je ne suis pas une Cassandre pleine d’aigreur. »

Si l’auteur qui se veut le gardien du sens précis des mots, pratique en net recul jusque chez les penseurs français d’avant-garde, parle de désenchantement et non de désespoir, de désillusion ou de décadence, c’est pour évoquer son attitude de veilleur ironique, observateur dans « une ascèse heureuse » d’un nihilisme où se perdent aujourd’hui différences et Valeurs, où le vertical se dissout dans l’horizontal, où aucune autorité n’est tolérée, où règne sans tolérance le consensus universel : « Et le français que nous entendons aujourd’hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique, et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu’il ne nomme plus le monde, l’ayant abandonné aux médias anglo-saxons, et qu’il ressemble de plus en plus (…) à je ne sais quoi d’animal, ou à ces borborygmes qui, chez les Anciens grecs, signalaient tout ce qui était barbare… »

Loin de se cantonner à la littérature où désormais s’installent « clonage romanesque » et « créolisation linguistique », le désenchantement repère les faits qui nourrissent ce « destin mortifère » tels le journalisme, la publicité, la télévision, le « naufrage » de l’enseignement public…Millet s’en prend particulièrement aux sections d’assaut de l’ordre moral, à la mauvaise conscience occidentale prête par culpabilité historique et nécessités économiques à tout « sacrifier sur l’autel du métissage racial à quoi semble condamnée l’Europe », à la pensée politiquement correcte par quoi sous-cultures et minorités redéfinies sont appelées à dominer une aire toute de platitude : « le seul territoire supranational où je me reconnaisse : l’Europe chrétienne. »

On pourrait multiplier les citations déstabilisantes de Millet. La plupart ne vont pas sans un certain courage, compte tenu du paysage intellectuel français. D’autres sont symptomatiques des nouvelles réalités politiques et annoncent peut être des découpages idéologiques non convenus. Libre à notre auteur de tenir en considération la beauté de la Reconquista ou celle des Croisades, ou d’associer désenchantement et déchristianisation. Ce qui nous intéresse particulièrement dans cet opuscule, et sans couper le propos littéraire de son arrière fond culturel, c’est la dimension ludique, le mysticisme de la langue et la clairvoyance du critique.

Le ludisme de l’ouvrage se laisse voir dans des découpages historiques surprenants comme celui qui fait remonter la mort de la France au traité de Paris de 1763 où elle renonçait au Canada et aux Indes « c'est-à-dire au monde » et celui de l’Europe à 1789. Il est aussi dans l’évocation nietzschéenne de la jouissance prise à regarder la fin d’une ère choyée, voire à contribuer à sa démolition.

A l’instar des grands mysticismes religieux, celui de la langue n’est pas de soumission passive mais de création. Allant à elle en tant que source de « tous les enchantements », il l’invoque à l’heure où elle est plus une fiction qu’un héritage, qu’elle est toujours en quête du « texte souverain » et « des phrases qui (la) présentent pleinement… à elle-même, en même temps qu’elles présentent le monde et le sujet… »

Enfin comme en témoignent son attitude ambivalente vis-à-vis de Céline et de Beckett et ses réflexions sur le roman et sa place dans la littérature et la modernité, Millet ne cesse de remettre en question son art et de l’interroger d’une manière radicale.

Désenchantement ou enchantements ? la réponse n’est pas simple.

Friday, 5 October 2007

HEIDEGGER S'EXPLIQUE AVEC HEGEL



















Deux écrits des années 1938-1942 nous invitent dans l’atelier heideggérien du questionnement et de l’élucidation


Martin Heidegger: Hegel, la négativité, Eclaircissement de l’Introduction à la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, Traduit de l’allemand par Alain Boutot, 174pp, Gallimard, 2007.

A Première vue, Hegel ne tient pas dans la pensée de Heidegger la place centrale d’un Kant, d’un Nietzsche ou même d’un Schelling. Mais au vu de la longue liste des textes et cours qu’il lui a consacrés totalement ou partiellement du début de son enseignement (1925-1926) au séminaire du Thor (1968), le dialogue, ou si l’on veut la confrontation, a été permanente. L’intérêt de l’auteur d’Etre et Temps pour Hegel n’est pas pour une « philosophie du passé » où il y a « beaucoup de choses remarquables à apprendre » et qui sert à « aiguiser l’entendement », ni en raison de son impact sur son époque et la notre. «L’idéalisme allemand en son entier, notamment la philosophie de Hegel, a déployé une efficace historiale dont nous-mêmes ne percevons absolument pas encore l’ampleur ni les limites parce qu’elle nous submerge de toutes parts sans que nous en sachions rien. » Cette pensée a « déterminé » jusque ses adversaires (le positivisme du XIXe siècle et de notre temps) ainsi que « la théologie chrétienne des deux confessions » et les contre théologies. Son ‘influence’ (terme à repenser) s’exerce surtout sous les formes du ‘renversement’, du ‘travestissement’ ou de ‘l’antagonisme’ dirigé contre elle mais qui la sauve en son intégralité.

Le nécessaire positionnement de Heidegger par rapport à Hegel tient essentiellement pour deux raisons. D’une part, la métaphysique de ce dernier n’est pas une philosophie parmi d’autres, mais ‘l’accomplissement’ de la pensée occidentale auquel le penseur désireux de ‘dépasser’ la métaphysique doit se mesurer. Nietzsche qui s’est affranchi tardivement du mépris de Schopenhauer pour Hegel et reconnu graduellement son importance, n’a pas médité, ni peut être lu, La Science de la Logique. D’autre part, comme le note le traducteur Alain Boutot dans une préface courte et éclairante, Heidegger cherche à marquer sa rupture fondamentale avec un philosophe dont on l’a rapproché au point d’affirmer qu’il était pour Hegel ce que celui-ci est pour Kant et ce que Leibniz est pour Descartes : un approfondissement et un élargissement.

Le présent ouvrage réunit, selon le vœu du philosophe, deux œuvres indépendantes désignées expressément comme des Traités, mais rédigées pour des exposés oraux et d’aspect parfois fragmentaire: 1) La négativité Une explication avec Hegel en prenant élan dans la négativité, notes concises datant de 1938-1941 ; 2) Un éclaircissement de l’introduction à La Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, rédigé en 1942, commentaire suivi de 15 alinéas du texte, mais seulement ébauché pour le seizième et dernier sous l’intitulé « la métaphysique absolue ». Ce commentaire annonce, tout en s’en distinguant par la progression, le long article « Hegel et son concept de l’expérience » publié dans Chemins qui ne mènent nulle part en 1950 mais écrit en 1942-1943. Les deux traités, écrits à des dates rapprochées et réunis par un même débat, ont cet intérêt complémentaire de nous introduire dans l’atelier heideggérien du questionnement.

Dans le premier texte, Heidegger pour son explication fondamentale avec Hegel, cherche à saisir le point de vue le plus originaire de sa pensée sans vouloir l’introduire de l’extérieur. Il soutient que cet « élément fondamental dans sa déterminité et sa force déterminative » est la négativité, une ‘énergie’ de ‘la pensée inconditionnée’. Cette détermination n’est pas questionnée et ne peut l’être parce qu’elle est posée avec le domaine qu’elle présuppose, la pensée elle-même. Nous sommes donc de plein pied dans la philosophie occidentale pour laquelle l’être ne peut être appréhendé que dans l’horizon du logos.

Le second traité cherche à élucider la Phénoménologie de l’Esprit à partir du titre initial qui lui était destiné : Science de l’expérience de la conscience. Heidegger y montre que, d’une part, l’expérience hégélienne se distingue de celle d’Aristote et de Kant, en tant qu’elle porte sur l’être de l’étant et non sur l’étant lui-même, d’autre part, que le sujet de cette expérience n’est pas la conscience finie, mais l’absolu qui revient à soi à partir de sa figure la plus extérieure. La Phénoménologie ne serait pas ainsi l’introduction à une théologie(la Logique), mais cette théologie elle-même.

Les propos sibyllins qui précèdent rendent mal un travail d’élucidation ardu mais rigoureux et salubre. Ainsi, ce que Heidegger appelle « l’être », Hegel le nomme « l’effectivité » ; et ce que Hegel désigne par « être », Heidegger l’appelle « l’objectivité ». Ces différences de terminologie ne sont pas arbitraires, mais procèdent d’une ‘nécessité philosophique’. La confrontation des concepts ne vise pas pour Heidegger à dépasser dialectiquement Hegel, mais à revenir en deçà. L’enjeu lui va bien au-delà des chapelles de pensée pour se rapporter au destin de l’Occident « déterminé par ce qui s’appelle en général philosophie ».

Wednesday, 5 September 2007

ELOGE DES FEMMES, DE L’AMOUR ET DE LA VIE: J.-B. PONTALIS

















J. -B. Pontalis: Elles. récits ; 200pp ; Gallimard, 2007.

Ce livre aux allures bien modestes est une véritable joie estivale. Mais il faut à son endroit se défier des apparences car le temps mis à le terminer ne correspond pas au nombre limité de ses pages, vu l’atmosphère dense de chaque texte et la volupté goûtée à en espacer la lecture. Au bout du compte, les séparations, les déceptions, les contretemps et les ruptures n’auront pas manqué à un livre de quiétude, de réconciliation et d’acceptation complice de la vie.

Il est difficile d’appeler récits la quarantaine de textes d’inégale longueur dont est formé l’ouvrage, certains, dont surtout les premiers et le dernier, faisant plus figure d’impressions ou de notes. Quant au titre lui-même Elles, il est riche de deux leurres : celui d’omettre l’importance des noms, les véritables (Nicole Angel), ceux qu’on cache, ignore, ou invente, ceux comme Nausicaa dont on répète les dernières syllabes « pour que ce nom…comme notre amour ne connût pas de fin », auxquels on tient fût-ce contre la promesse de devenir immortel ; cet autre de couper les femmes des hommes épris d’elles et des relations où les deux parties s’engagent donnant aux diverses histoires leur chair vive.

S’il est une indéniable unité du livre, un thème dont les morceaux sont des variations, celle-ci est perpétuellement glissante pour le bonheur du lecteur comme pour la richesse de l’ouvrage. S’agit-il d’un livre sur les femmes : « Des femmes tout simplement heureuses d’être des femmes, différentes des hommes et chacune différente d’une autre et d’autant plus aimables qu’elles ne cherchent pas à être aimées ou à plaire à tout prix. » ? ou du harem personnel, imaginaire et réel, d’un homme « maigre et lunetteux », recruté tout autant dans le cinéma (les stars « si lumineuses dans les salles obscures »), les romans, les peintures (avec une prédilection pour Bonnard), que dans les péripéties de toute une vie ? ou encore de la Femme « qui échappe », interdite à une quête infinie, changeante et imprévisible, tour à tour indifférente et aimante, exagérément célébrée par les poètes, mais presque seule capable du Très haut amour ?

Mais, dans les plis du sujet affiché et traité avec tact et amour sinon passion (le terme est péjoratif pour Pontalis), ne sommes-nous pas en présence d’une autobiographie éclatée, saisissant l’auteur aux diverses périodes de son existence, indiquant les dates de ses lectures, relatant son émerveillement lors de la découverte à six ou sept ans du corps lisse de la femme, telle rencontre à dix-neuf ans, ses amours en Egypte, l’enseignement de la philosophie, une pensée de vieillesse au pont Neuf ? Fort heureusement les frontières qui séparent l’autre de soi sont des plus insaisissables et un vague sentiment peut conduire à penser sienne une histoire qui ne l’a pas été. L’impression psychologique se transmue donc en artifice littéraire : « Transposer le je en il et parfois le il en je est un procédé que j’utilise volontiers. » Quand l’auteur va au cœur de ses noeuds intimes, au malentendu originel, c’est pour dresser la Nécrologie d’une inconnue : « ça pourrait être ma mère. Ça ne l’est pas. Elle lui ressemble par certains traits. J’en ai transformé la plupart…Il m’a fallu inventer une mère à la fois proche et différente de la mienne. »

Les personnages des récits ne sont pas seulement Pontalis, ses amis et analysants. Ce sont aussi des individus ou des couples tirés de l’histoire (Louise et Gustave, Sigmund Freud, Paul Valéry et Catherine Pozzi) et pris dans des narrations policières dignes de Sophocle. Ce sont également des êtres littéraires qui prennent sous leur coupe les êtres réels pour leur servir de modèles ou leur dessiner des stratégies : Swann et Odette, Mme de Rênal et Mathilde de La Mole, Constance Chatterley et sa « poétique du toucher »…L’auteur d’Après Freud n’est pas seulement «l’un des rares psychanalystes sachant écrire » (Assouline), mais aussi un écrivain qui cherche à subvertir, l’une par l’autre, la littérature et la psychanalyse.

Livre imbibé d’humour, nourri de réflexions, d’interrogations et de réponses, savoureux de ne pas prétendre à une originalité forcée, Elles dégage, sans lourdeur ni dogme, une morale de consentement à la vie et à l’amour malgré les abandons, les déchirements, les rendez vous manqués, le déclin fatal et la mort. La culpabilité n’y a point de place et un lieu de choix y est ménagé pour le rêve. Mais ce qui rachète le tout, c’est la perpétuelle éclosion et la continuelle émergence du vivant, ce que notre Schehadé aurait appelé « la goutte d’eau des naissances. »

Sunday, 5 August 2007

LA LÉGENDE DU DESTOUR







Béchara Khalil El-Khoury : Réalités libanaises, Août 1890 à septembre 1943, Traduit de l’arabe par Khalil Gemayel (1960), L’Orient Le Jour, 2007.

Voici enfin en français, sinon traduit (il l’a été dès 1960, l’année de la parution), du moins publié, le premier des trois volumes des Mémoires de Cheikh Béchara El-Khoury , celui qui va de sa naissance à son élection à la présidence de la république, instauratrice de l’indépendance libanaise. Les deux autres tomes couvrent, l’un les journées de novembre 43 et la longue bataille pour l’évacuation des troupes françaises (1943-1946), l’autre les années présidentielles jusqu’à la démission qui interrompit, en son milieu, le mandat renouvelé (1947-1952).

Ces mémoires amplement cités et très largement utilisés par des historiens de divers bords ne doivent pas leur aura au seul fait d’avoir longtemps été une des rares sources sur les périodes traitées. Elles le doivent surtout à l’ampleur de la vision, à l’imbrication d’un combat politique et d’un destin national, à la leçon de sagesse qui accompagne leur travail de fondation. Dans sa préface transcendante et à tout point de vue admirable à cette version française, Joseph Maila parle à propos des questions évoquées dans l’ouvrage « d’ontologie politique plus que de stratégie tant elles touchent à l’être même du pays ». Quant à la traduction du titre arabe Haqa’iq pour lequel on peut osciller entre Réalités et Vérités, Maila pointe ainsi le passage possible de l’un à l’autre terme dans le choix judicieux de l’auteur: « La restitution de ce qu’a été le passé du Liban dans sa réalité, son contexte régional, sa composition sociétale et ses composantes politiques ne serait-elle pas aussi la mise à jour de sa vérité ? » Les réalités qu’enregistre et laisse en héritage le mémorialiste s’affirment être les fondements de toute politique future visant à assurer la sauvegarde de l’Etat et la pérennité du pays.

Au-delà du politique, l’œuvre, car il s’agit bien d’un livre composé plus proche des Mémoires de guerre de de Gaulle que des Mémoires brouillons de Churchill, retient par sa dimension littéraire : un style traditionnel et limpide nourri de culture classique et de sagesse populaire et faisant appel aux registres de la tendresse et de la férocité, de la nostalgie et de l’humour…Le premier chapitre, « l’enfance », inclus dans le présent volume (pp11-57), en est la meilleure illustration et le sommet de cet art : l’épanchement lyrique d’un homme attaché à son terroir originel (Baabda et Beiteddine) et l’évocation en quelques traits et quelques anecdotes complices et distantes de ce microcosme disparu que fut la mutassarrifiyya avec sa ferveur populaire et ses notables folkloriques.

Nous pouvons toutefois regretter que la distribution des chapitres de l’édition française s’écarte, sans explication ni justification, mais sans toucher à l’intégralité du texte, du plan de l’original arabe. L’auteur a ingénieusement divisé son premier volume en 12 chapitres où se tissent l’individuel et le collectif : « l’enfance », « la jeunesse », « la première guerre mondiale », « dans la mêlée »…Nous trouvons en français plus de 40 chapitres où se perd le plan initial et dont les titres empruntés à un épisode ou un élément sont des plus arbitraires (« Trabaud », « Alexandrette »…) quand ils ne sont pas totalement incompréhensibles : que signifie l’intitulé « dernières convulsions du régime présidentiel » pour parler des années 1942-1943 ? Par ailleurs, les chapitres arabes comportaient des sous-titres souvent savoureux et on aurait certainement gagné à les retrouver.

La période du Mandat français (1920-1943) longtemps négligée et sur laquelle les Haqa’iq lubnaniyya faisaient autorité est aujourd’hui mieux connue grâce à deux types de recherches dont les eaux ne se sont pas encore complètement mêlées : un dépouillement des archives, principalement françaises, et des travaux sur les sources locales et, en particulier, la presse de Beyrouth. En donnant lieu à des colloques, des ouvrages, des publications en fac similé de périodiques et des biographies parues ou à paraître de protagonistes amis ou adversaires du Destour (Cheikh Youssef el Khazen, Michel Zaccour, Cheikh Mohammad al Jisr, Salim Takla, Emile Eddé, Riyad el Solh…), ils permettent de mieux cerner les traits de cette époque.

Désormais les Réalités de Cheikh Béchara sont confrontées à deux formes de contestation. La première dans la lignée de Fawaz Traboulsi met en relief le climat d’affairisme autour du clan Khoury, ce groupe de parents et d’amis qu’on nommait alors le « consortium ». La seconde par la voix de l’historien israélien Meir Zamir, l’un des meilleurs connaisseurs de la période mandataire, s’en prend directement à la réinterprétation de l’histoire faite après la victoire de 1943 et essentiellement contenue dans ce qu’il appelle « l’autobiographie » du Président (Lebanon’s Quest, The Road to Statehood 1926-1939, London 1997, pp 34, 70…)

Comparable en cela à tous les grands mémoires politiques, l’œuvre de Béchara El-Khoury est partiale. Le Pacte national ne fut point l’œuvre de deux hommes ou de deux partis mais l’aboutissement d’un processus multipolaire né du dynamisme institutionnel de la jeune république libanaise. Mais il appartenait à Khoury d’en dégager avec force les leçons ultimes, dans la lutte d’abord, dans l’écriture ensuite.

Thursday, 5 July 2007

BERGSON & SA GLOIRE
















LE PHILOSOPHE A SON HEURE DE GLOIRE


François Azouvi: La gloire de Bergson, Essai sur le magistère philosophique; Nrf essais, Gallimard; 391pp.

La pensée de Bergson ne cesse secrètement d’interpeller des générations d’anciens élèves qui en ont pris connaissance dans la classe de philosophie et la rencontraient dans la quasi-totalité des chapitres de leurs manuels, de la mémoire à la liberté et de l’intelligence au finalisme…Cette « parade philosophique », ainsi qualifiée par Politzer qui annonce dès 1927 sa « fin » dans le titre d’un pamphlet cinglant, se perpétue dans leur culture par un attrait obscur où se rejoignent sagesse et poésie . Elle nourrit des interrogations sur la stature de Bergson philosophe, énigme qui n’a encore trouvé ni une solution unanime, ni des réponses convergentes.

L’ouvrage de François Azouvi, auteur d’un Descartes et la France. Histoire d’une passion nationale (Fayard, 2002), sur l’heure de gloire du plus célèbre philosophe français entre le penseur du cogito et Sartre, est une contribution importante sur cette voie. Son projet n’est ni d’exposer la pensée de Bergson, tentative inenvisageable au vu des interprétations contradictoires où elle fut et reste prise, ni de raconter sa vie, entreprise fastidieuse. Il est de saisir un moment de mode fait non seulement ni principalement de notoriété sociale (les cours légendaires du vendredi au Collège de France où se bousculent gens du monde, la faveur acquise outre- Manche et outre-Atlantique, le prix Nobel de littérature en 1928…) mais surtout de l’impact d’une doctrine se faisant sur son époque.

L’intérêt principal du livre d’Azouvi est de montrer comment la philosophie bergsonienne fut l’objet d’une « série impressionnante de transformations, d’appropriations, de recompositions, dans les régions très diverses de la culture française et très éloignées … du terrain d’origine. » (p. 141) Pas un pan de la philosophie, de la religion, des sciences, de la politique toutes tendances confondues, de la littérature, des arts qui n’ait subi son effet, eu sa réaction positive ou négative, marqué sa convergence ou ses divergences. Et c’est au prix de malentendus bénins ou d’interprétations aberrantes, chemins obligés de toute célébrité, que prirent naissance bien des ‘légendes’ comme celle d’un Bergson ‘philosophe de la modernité’, compagnon des avant-gardes artistiques qui s’autorisent de son audace (pp 226, 234).

Le mode d’intervention du bergsonisme dans la conjoncture intellectuelle de la fin du 19ème et du début du 20ème siècles, si riche en fondation de revues et de sociétés savantes, est d’autant plus paradoxal que le philosophe, comme l’a noté Péguy en 1913, ne trouve pas face à lui ses ennemis naturels, mais aussi les ennemis de ses ennemis, d’où un « triple scandale » : défenseur de la liberté, il a contre lui et les déterministes et le parti radical ; adversaire de Kant et des philosophes allemands, il est attaqué par l’Action française et les thomistes; rénovateur de la vie spirituelle, il a contre lui le parti dévot. Si l’on ajoute à cela les effets d’une philosophie très « proche de l’art » sur les créateurs et leurs écoles, on mesurera l’ampleur du paysage général et son intérêt puissant et certain.

L’ouvrage d’Azouvi divise l’itinéraire de Bergson en trois périodes, la notoriété, la gloire et l’effacement. Vers 1860, règne en France le positivisme de Taine et de Renan, mais s’esquisse un retour philosophique au spiritualisme accompagné de multiples conversions (Bloy, Verlaine, Claudel, Huysmans…) L’université devient la place forte d’un kantisme allié à la République et qui lui sert de fondement. Le spencérisme introduit le « Dieu-évolution ». Dans ce contexte, les 2 premiers ouvrages de Bergson, L’Essai sur les données immédiates de la conscience et Matière et mémoire parus en 1889 et 1896, en insistant sur la durée, la liberté, la visée expérimentale de l’absolu et en se penchant sur des faits scientifiques répondent à une attente et font figure de transgression. Mais c’est à la deuxième période, qui s’ouvre par l’élection au Collège de France en 1900 et se ferme en 1914 et où le succès immense et instantané de L’Evolution créatrice (1907) marque une date, que Bergson devient incontournable. Son œuvre relayée par des scientifiques, des catholiques, des hommes politiques, les néo symbolistes, les futuristes, les cubistes…investit tout le champ culturel. Les attaques de Maurras contre le « rhéteur juif », celles de Maritain contre le « poison » d’une doctrine qui « blasphème l’intelligence » et s’avère « radicalement incompatible » avec le christianisme, pas plus que la mise à l’Index par Rome, le 12 juin 1914 de ses 3 livres, n’empêchent Bergson de bousculer la droite traditionnelle et les catholiques. De même, l’hostilité de Durkheim et l’adversité de Benda n’enrayent pas le développement d’un bergsonisme de gauche.

Au lendemain de la première guerre mondiale, « la plus belle période du bergsonisme » a vécu. Le philosophe continue à être comblé d’honneurs, Les deux source de la morale et de la religion(1932) a droit à un accueil pacifique et l’intuition rentre dans le bercail de l’intelligence. L’atmosphère au Vatican est nettement moins hostile. Mais le « mordant » (ou la « morsure », expressions de Péguy) de l’œuvre sur l’époque est perdu comme le montrent la polémique avec Einstein, les pamphlets de Politzer et de Nizan, les critiques de Sartre et de Bachelard. Le Café de Flore héritera bientôt du Collège de France.

La grandeur d’une philosophie ne se mesure pas à son seul impact sur ses contemporains, mais à ses vies posthumes, à son travail continu et presque infini. Althusser n’avait-il pas raison d’affirmer que Sartre pense encore dans Bergson ? Que pèse aujourd’hui L’imagination (1936) du premier face à Matière et mémoire contre lequel il fut si virulent, l’accusant de reprendre tel quel dans la durée l’idée associationiste de l’image chose ? Rappelons que ce livre de 1896, sans doute le plus puissant de son auteur, est pris « à bras le corps » dans l’une des dernières œuvres de Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) et qu’il est une pièce maîtresse des ouvrages de Deleuze sur le cinéma (1983 et 1985). Mais la vraie stature de Bergson ne se révélera que dans la confrontation difficile avec Nietzsche d’un coté, Heidegger de l’autre.

Wednesday, 6 June 2007

ORIENTS-OCCIDENTS: UNE GUERRE INTERMINABLE ?

















Thierry Camous: Orients/Occidents, 25 siècles de guerres ; 438pp, PUF, 2007.

Pour être exubérante, la couverture n’est pas alléchante. Adjoignant à une toile orientaliste rococo d’A. E. Fragonard (1780-1850), représentant Saladin à Jérusalem, une photo au rouge d’ un combattant occidental surarmé du 21ème siècle, elle fait regretter la sobriété abstraite monochrome ou bichrome des couvertures d’une maison d’éditions réputée pour son exigence. Le titre, par contre, est séduisant : il introduit d’emblée la pluralité et élargit le champ de l’enquête à 25 siècles, donc nécessairement au delà de la querelle religieuse islamo-chrétienne. Si le mot guerres peut, à prime abord, choquer pour n’être pas le lien unique entre Orients et Occidents, il n’en a pas moins une double pertinence. D’abord, parce que le livre y est principalement consacré ; ensuite, parce que l’organisation des armées, le déroulement des batailles et leur arrière plan social et politique sont au cœur de la définition de ces aires culturelles depuis Marathon et Salamine : « Dis moi comment tu fais la guerre, je te dirai qui tu es.»

Thierry Camous, l’auteur, est spécialiste en histoire ancienne et enseigne à Nice et à Canton. Il n’ignore certes pas que les guerres sont internes aux Orients comme aux Occidents (les deux conflits majeurs du siècle passé ne le prouvent-ils pas assez ?) et qu’elles ne doivent pas occulter le commerce des arts, des sciences et de la pensée entre les cultures. Il ne simplifie pas les notions mêmes d’Orient et d’Occident reconnaissant qu’elles ont varié dans leur nature et dans le temps et que la frontière les séparant fut et reste mobile. Mais son credo se formule ainsi : « c’est indubitablement sur le champ de bataille plus qu’ailleurs que les rencontres entre ces deux pôles de civilisation, certes interpénétrés et complémentaires, ont toujours été les plus réguliers… » (p.3). Le rapport commence par l’opposition et finit dans le carnage en passant par le désaccord et le conflit.

Notre historien a beau donc qualifier la thèse de Huntington sur ‘le choc des civilisations’ (dont le concept revient en fait à l’islamologue Bernard Lewis) de ‘brouillonne’, à en signaler les lacunes et les incohérences, à l’estimer ‘le plus souvent inacceptable’ dans le détail et dans la forme, il la trouve « hélas fondée ». Mais ce qui a pu sembler « une sombre et terrible prophétie » annonçant les violences de ce début de siècle ne serait en réalité qu’un invariant de plus de 2500 ans.

Pour survoler cette longue période de combats, Camous fait appel à cinq antinomies qui donnent à l’ouvrage ses parties capitales. La première oppose citoyens et sujets et relate les guerres qui, durant plus de mille ans, ont opposé la Grèce puis Rome à la Perse. D’un coté une civilisation de l’individu, de la liberté et de l’isonomie (amputée néanmoins des femmes, des métèques et des esclaves) et de citoyens guerriers lourdement armés et évoluant en formation serrée, la phalange, et, de l’autre, des nuées de cavaliers et d’archers et ‘une civilisation de masses’. La ‘bataille rangée’ comme forme de solution des conflits est indissociable de la pensée et de la pratique militaires occidentales. La deuxième met aux prises nomades et sédentaires et on y voit défiler les invasions des Huns, la sortie du désert de l’islam arabe et enfin, la terreur que font régner en Europe médiévale Hongrois et Mongols. Pour avoir fait crouler l’empire sassanide et interrompre les relations en Méditerranée, l’invasion musulmane en est le moment majeur. La troisième introduit l’idéologie religieuse et la césure chrétiens-« païens » pour traiter de l’expansion de la chrétienté au Moyen age, à savoir les croisades, la reconquête de l’Espagne et les guerres entre Slaves et Germains. La quatrième, sans effacer les antinomies précédentes, oppose les Etats-Nations, qui placent l’individu au cœur du système politique et font de l’Etat le garant du bien commun, au despotisme oriental et couvre l’affrontement des puissances liées aux Lumières aux tyrannies ottomane, russe et soviétique ; Lépante, Borodino et Stalingrad en seraient les batailles décisives. La cinquième a trait au présent et campe face à face riches et pauvres, humiliés et maîtres du monde. La Palestine en est le foyer principal de cristallisation et la guerre des fondamentalismes, de Téhéran à Kaboul en passant par le World Trade Center et Bagdad, l’aspect le plus sanguinaire et le plus saillant.

La fresque historique malgré ses lacunes (absence de la Chine, de l’Inde, de la Technique et du capitalisme) et ses points d’ombre (la guerre germano-soviétique s’inscrit-elle principalement dans l’antagonisme étudié ?) a le mérite de relativiser les conflits actuels, de dissiper les idées reçues qui identifient la violence avec l’Islam (ou l’Orient), et de répudier les simplismes idéologiques aux effets politiques désastreux. De plus, sur la plupart des points comme la bataille de Poitiers ou les sièges de Vienne, le livre opère des synthèses fortes et concises. Enfin, on n’apprend pas avec déplaisir l’incapacité des deux entités culturelles à venir à bout l’une de l’autre, l’Orient déjà essoufflé en France du temps de Charles Martel, l’Occident connaissant à Carrhae et ailleurs défaites et limites.

L’impression de malaise que laisse cependant l’ouvrage nait de son insuffisante armature conceptuelle : les notions principales, en demeurant floues, ne s’intègrent pas dans une vision rigoureuse et laissent souvent leur échapper les événements relatés avec force détails. Une assertion revient dans l’exposé : « Vision non dénuée de fondements mais caricaturale. » Une synthèse originale doit-elle se contenter de corriger des caricatures ?