Wednesday, 31 December 2008

LEVI-STRAUSS: UN TOTEM SANS TOTEMISME


















Claude Lévi-Strauss : Œuvres, Préface par Vincent Debaene, Edition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff, Bibliothèque de la pléiade, 2063pp, NRF.

De bout en bout, l’année 2008 où Claude Lévi-Strauss célébra en novembre le centième anniversaire de sa naissance aura été la sienne. En mai, parut une sélection de ses oeuvres dans La Pléiade, ce qui sembla autant enrichir la collection que confirmer l’auteur. Les revues les plus prestigieuses lui consacrèrent leurs couvertures tout en lui décernant les titres les plus élogieux : « Le dernier des géants », « Le penseur du siècle »… La longévité de Lévi-Strauss ne pouvait qu’être saluée et conduire à mieux connaître les nombreuses facettes d’un personnage réputé froid et neutre et le marasme général de la pensée actuelle en France poussait à s’accrocher à un penseur de réputation mondiale et à une œuvre qui a révolutionné son domaine propre et bousculé de nombreux champs proches. Il n’en reste pas moins qu’une dynamique Lévi-Strauss ne cesse de séduire et de produire des effets sur les lecteurs où la contestation et le refus des paradoxes de l’anthropologue le disputent à l’accord et à l’admiration.

L’ouvrage de la pléiade comporte peu d’inédits pour le lecteur non spécialisé, mais les éditeurs ont su le marquer du soin apporté par l’auteur à chacune de ses publications (choix des illustrations, facilité des renvois, lisibilité d’une page nette et sans surcharge dont l’exemple est particulièrement donné par La potière jalouse et ses « références »…) S’il est permis de regretter les formats originaux, le corps des caractères, les couvertures colorées (parfois reproduites ici)…on ne peut échapper, en revanche, à la magie d’un volume dont on semble découvrir les textes les plus célèbres pour la première fois tant le style se dévoile et s’impose, et dont la sélection, établie par l’auteur lui-même, et l’unité énigmatique de l’ensemble sont prenants.

Lévi-Strauss a reçu une formation de philosophe et passé son agrégation en 1931. Il gagne ses galons d’ethnographe dans deux expéditions menées au Brésil entre 1935 et 1938. Mais c’est aux Etats-Unis où il émigre au début des années quarante pour échapper au nazisme que prennent leur départ les travaux et les publications qui feront sa réputation. Deux étapes peuvent alors distinguer sa recherche. Dans la première, il fonde théoriquement le structuralisme et l’applique au domaine de la parenté et l’alliance (1943-1955). Dans la seconde, sa méthode s’étend à un nouveau domaine, l’analyse des mythes, plus particulièrement les récits des sociétés amérindiennes. Si l’on passe d’un domaine à prédominante sociologique à un autre à dominante intellectuelle, la priorité du symbolique est à l’œuvre dans les deux champs : un nombre restreint d’éléments entre dans des combinaisons variables et en nombre limité. Elle se passe de sujet, s’impose à l’imaginaire et à l’affectivité, mais est probablement en sympathie avec la nature : « Car le structuralisme est résolument téléologique ».

Dans les Œuvres ne sont retenus ni le grand corpus du premier moment (Les structures élémentaires de la parenté, 1949), ni celui du second moment (Les quatre volumes de Mythologiques, 1964-1971), ni les articles réunis dans Anthropologie structurale I et II et Le regard éloigné (1958, 1973, 1983) qui ont tant fait pour la propagation de la méthode structurale et le combat théorique contre le racisme et pour l’égalité des cultures. De Tristes tropiques (1955) à Regarder écouter lire (1993) en passant par Le Totémisme aujourd’hui (1962), La pensée sauvage (1962), La voie des masques (1979), La potière jalouse (1985), Histoire de lynx (1991), quels sont donc les critères du choix et quel fil relie les livres sélectionnés?

Le premier ouvrage n’est ni un récit d’expériences ethnographiques, ni l’enregistrement de la nostalgie d’un travail sur le terrain, mais un livre hautement littéraire de réflexion sur la condition de l’anthropologue dans son épreuve initiatique, la rencontre difficile de l’autre et la mise en question de soi. Le dernier où se retrouvent Poussin, Rameau et Diderot mais aussi la vannerie que « nous ne tenons pas… en haute estime » ainsi que d’autres « objets », n’est pas un retour ‘à soi’ ou ‘chez soi’. Dans sa préface, Vincent Debaene écrit que les sept ouvrages réunis « peuvent se lire comme des expérimentations qui mesurent les effets d’une secousse ethnographique sur un type de discours et un domaine de notre culture- respectivement, la littérature, la philosophie, l’anthropologie et l’esthétique. » L’examen du jugement de goût et la place éminente donnée à la littérature comme enjeu de connaissance, bricolage formel de qualités sensibles et source de plaisir intellectuel tiennent l’une des clefs de l’économie générale du recueil.

Faut-il regretter l’absence dans ce volume d’un Finale tel que Lévi-Strauss en a seul le secret et tel qu’on le trouve au bout de Tristes tropiques, de La pensée sauvage, et de « (s)a tétralogie » ? A la fin du premier ouvrage, on pouvait lire : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. » A la fin de L’homme nu, il n’est plus seulement question du crépuscule des dieux, ni même de celui des hommes, mais de celui de « toutes les manifestations de la vie », peut-être même de la matière. Il est probablement heureux que Claude Lévi-Strauss qui a écrit, en dernière page de Regarder écouter lire : « Car les hommes ne diffèrent, et même n’existent, que par leurs œuvres », ait survécu à ses propres Œuvres, un Totem qui semble avoir eu raison de bien des totémismes.

Wednesday, 3 December 2008

LE QUATTROCENTO ET L'ETAT COMME OEUVRE D'ART
















Patrick Boucheron : Léonard et Machiavel, 155pp, Verdier, 2008.

Sous le signe de Léonard de Vinci et de Nicolas Machiavel et dans un livre qui leur est consacré et même dédié, un historien penchera-t-il pour la littérature, pour la théorie ou pour la vérité nue ? Le propre du propos de Patrick Boucheron, enseignant à La Sorbonne, est de serrer de près les faits en soignant à l’extrême l’écriture et de mener avec aisance ses lecteurs de la miniature à la fresque. Signant un livre tenant à la fois de l’essai, de la biographie croisée, du récit historique et du roman policier, il réussit une gageure : réunir les deux hommes, rapprocher deux visions, animer une époque tout en la décryptant.

L’ouvrage n’est consacré aux protagonistes et à leurs possibles rapports qu’à travers le microcosme d’un laps de temps (juin 1502 - mai 1506) où ils ont pu se rencontrer, où ils n’ont pu que se rencontrer et même collaborer, mais dont ni l’un ni l’autre n’a laissé mention dans ses écrits. La trace irréfutable mais fugace d’une histoire commune peut cependant être glanée dans les archives, registres de comptes, missives diplomatiques, contrats notariés… Cette rencontre dont on ne saisit que « des cailloux dans un ruisseau », à laquelle ni l’auteur de La Joconde ni celui du Prince ne semblent donner une réelle importance, est prétexte à Patrick Boucheron pour la confrontation de deux génies dont les affinités illuminent et reflètent toute la tourmente de la Renaissance. C’est donc, par delà Léonard et Machiavel à une véritable promenade dans le Rinascimento, ses palais, ses batailles, ses ambitions, ses réalisations, ses contradictions et ses échecs que nous sommes conviés.

A l’heure où les deux Toscans se croisent au palazzo ducale d’Urbino en juin 1502, le plus beau palais du monde selon les rumeurs d’Italie, sous l’autorité de César Borgia, ‘le prince des temps nouveaux’, Léonard (1452-1519), l’aîné, humaniste, ingénieur et artiste célèbre et en pleine possession de ses moyens, est à la recherche d’un mécène après que les Français ont délogé son protecteur, le duc de Milan; Machiavel (1469- 1527), le cadet, dont l’œuvre théorique ne sera entreprise qu’après sa disgrâce et le retour des Médicis à Florence( Le Prince (1513), Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1520)) est engagé dans l’action politique, représente sa république auprès du fils du pape Alexandre VI et rédige pour son gouvernement modéré des rapports diplomatiques perspicaces et alarmants. Ils sont contemporains non pas seulement parce qu’ils fréquentent les mêmes lieux et les mêmes princes mais parce qu’ils ont « en partage une même conception de la qualité des temps» marquée par l’omniprésence de la guerre. Ils vont suivre sur les routes de Romagne, « terre âpre et venteuse, dont les montagnes griffent les regards, tellement plus brutales que les caressantes collines de Toscane », l'aventure politique du nouveau César. Machiavel observe, informe, se convainc que ce nouveau prince est le seul acteur en Italie à bénéficier d’une Virtù à pouvoir brusquer la Fortuna ; Léonard dessine inlassablement, « témoin intimidé et muet ».

Quand Léonard et Machiavel quittent Borgia après ses revers de fortune, ils rejoignent Florence. Un même projet les réunit pour un temps : dévier le cours de l’Arno pour faire plier Pise. Profitant de la fuite des Médicis, la cité maritime se libère de la tutelle des Florentins. Devant ceux-ci qui désespèrent de l’assaut et du siège, Machiavel plaide le redressement du cours de l’eau et Léonard est sollicité pour dresser les plans. Mais l’ingénieur qui a acquis en Lombardie une riche expérience en la matière pense plus aux effets de prospérité des projets hydrauliques et n’accepte d’exercer sa fonction que de loin et comme un art d’invention. L’archive de la collaboration abonde sans suffire. Le projet entier se termine dans la ruine totale et la victoire de l’Arno : l’autre souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, le paysage menaçant à l’arrière plan de ses toiles !

Le second projet dont Machiavel suivit toutes les étapes est la commande passée à Léonard d’une peinture monumentale (trois fois les dimensions de La Cène) représentant La bataille d’Anghiari remportée en 1440 par Florence sur les troupes milanaises. Personne n’a jamais vu cette œuvre destinée à la salle du Conseil du Palais de la Seigneurie, mais toute la peinture occidentale la regarde encore. Projet démesuré d’un artiste qui répugnait à achever, défi politique (la guerre dans sa réalité et non dans son idéalité), révolution esthétique (rien à voir avec les batailles ordonnées de Paolo Uccello), prouesse technique (utilisation de nouveaux matériaux), abîme financier…elle ne peut que se refléter dans la projet de Machiavel de soustraire la théorie politique à la beauté du verbe pour "aller droit à la vérité effective de la chose".

La confrontation Léonard - Machiavel, dont la bibliographie majeure est déjà rassemblée depuis le début du siècle et qui ne nous enrichit pas de faits nouveaux ou d’importance, sort des sentiers battus de deux parallèles classiques: l’opposition De Vinci - Michel Ange qui n’a cessé d’alimenter l’histoire de l’art et l’analogie Machiavel – Galilée élevée au rang d’un principe explicatif (« Machiavel, Galilée de la politique ») dans les ruptures de la pensée (Cassirer). Le pari de Boucheron de mettre en présence un Léonard, visité par Valéry et Freud mais rendu ici à lui même et le jeune Secrétaire florentin, ancré encore dans sa commune mais dont le projet politique ne cesse d’être repris, brille d’un attrait certain en ce qu’il a de précis, d’historique, d’humain et d’universel.

Thursday, 30 October 2008

LA MEDITERRANEE BERCEAU D'AVENIRS





















Paul Balta, Claudine Rulleau : La Méditerranée Berceau de l’avenir, Les essentiels, Milan, 64pp; Béatrice Patrie, Emmanuel Español : Méditerranée Adresse au président de la République, Nicolas Sarkozy, Sindbad, 2008, 352pp.

Si la Méditerranée, mer si chère à ses riverains, et aux hommes en général puisqu’elle s’affirme être la première région touristique de la planète, est aujourd’hui le sujet de tant de publications en France, c’est à première vue, en raison du Partenariat euro-méditerranéen établi par la déclaration de Barcelone en 1995 et de l’initiative du président français. Plus profondément peut-être l’offre éditoriale répond à une fascination toujours renouvelée pour la richesse des civilisations qu’elle a vu naître et pour être, avec ses prolongements du golfe persique à l’Afghanistan, la scène principale de la confrontation déclarée ou larvée de l’Occident avec son autre.

Paul Balta et Claudine Rulleau présentent, dans la collection « Les essentiels » aux éditions Milan, un petit ouvrage en bleu et blanc où on peut glaner bien des informations utiles et combler mainte lacune de notre connaissance. De l’ère tertiaire où il y a 43 millions d’années a été provoquée la fracture où s’est coulée la Méditerranée aux ambiguïtés et points positifs et négatifs de la conférence de Barcelone et du Partenariat, la tâche n’était pas facile. Le résultat ne manque ni d’ordre ni de clarté, vertus par excellence méditerranéennes. Nous nous permettrons cependant deux remarques. La première concerne la place de la Grèce antique : elle ne figure dans le livre que dans la rubrique « polythéismes » ; mais ne doit-on pas aux cités hellènes de la période classique la démocratie, la philosophie, la science…bref la raison ? Le seul « miracle » que Bertrand Russell reconnaissait était le « miracle grec ». Par ailleurs, les auteurs ont bien fait d’insister sur le futur dans leur titre : La Méditerranée Berceau de l’avenir; mais il aurait été plus respectueux du passé et moins hasardeux de dire Berceau d’avenirs !

Béatrice Patrie et Emmanuel Español ne nous sont pas des inconnus pour avoir consacré à notre pays un ouvrage intitulé Qui veut détruire le Liban ? (Sindbad, 2007) dont la conclusion principale était : « le mythe de la démocratie communautaire a vécu ». Ils prennent aujourd’hui, volens nolens, le risque d’étendre ce « mythe » à un ensemble planétaire bien plus vaste. Chez le même éditeur et sous une chatoyante couverture où domine la couleur turquoise, ils publient un volume copieux où, sous le couvert d’une discussion de l’idée sarkozyste jugée « dérisoire » d’une Union de la Méditerranée, ils conçoivent un grand dessein pour les 50 ou 100 prochaines années : une « Europe à 50 », plus exactement un espace géographique regroupant l’Europe et tous les pays de l’est et du sud de la Méditerranée, « un ensemble régional intégré sur le plan politique, économique et culturel, dans une conception multipolaire du monde. »

Béatrice Patrie, députée européenne et déléguée nationale du Parti Socialiste français, est la présidente de la délégation pour les pays du Machreq au Parlement européen ; Emmanuel Español est historien des religions. Ils connaissent de près le contentieux méditerranéen et présentent des analyses fournies de ce qu’ils appellent « les grands défis » : de « l’horizon indépassable du conflit israélo-palestinien » à la question turque et à la « proximité complète » du Maghreb. Cela leur permet de mettre à nu l’imprécision et la pauvreté du projet sarkozyste qui, d’une part, ne délimite pas les pays concernés, d’autre part, ne semble apporter aucune valeur ajoutée aux programmes d’action entrepris dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Refusant l’idée d’une Europe « cathédrale » ou « club pour peuples blancs et chrétiens » autant que l’idée d’une Europe « supermarché », ils balaient bien des idées reçues et sur l’islam (quitte à formuler des réticences tortueuses : « On ne saurait nier que les principes de la charia consacrent le statut inférieur de la femme, mais, une fois encore selon un esprit et dans des termes assez identiques à ceux de tous les systèmes patriarcaux, ce qui bien entendu ne constitue pas une justification. ») et sur le christianisme : L’Europe est déjà multiculturelle avec ses musulmans des Balkans et ses immigrés et elle est en voie de se détacher de la religion.

En parlant d’un ensemble euroméditerranéen « fondé sur une laïcité intégratrice mais respectueuse des croyances religieuses et des opinions philosophiques, et un multiculturalisme garant du vivre ensemble » l’intellectuel libanais retrouve son vocabulaire, ses problèmes et ses projets de solution. L’appui de l’Europe sera sans prix pour les démocrates arabes. Mais si l’audacieux projet nous laisse dans l’amertume et la méfiance, c’est pour deux raisons au moins : son incapacité, tout comme celui de Sarkozy, à délimiter les frontières (peut-on séparer la Syrie de l’Irak et de l’Arabie et ces pays de l’Iran, ainsi que l’Europe de la Russie…) et donc à définir de nouvelles identités ; la capacité prouvée des communautés de faire fi des religions en raison de temporalités différentes et suite à des conjonctures prévisibles ou imprévisibles.

Reste que la pluralité des projets fait du Mutawassitt un passé plein de futur : « Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie roule sa hanche jusqu’à nous. » (Saint John Perse)

Wednesday, 1 October 2008

UNE MAGISTRALE BIOGRAPHIE DE PAUL VALERY




















Monsieur Teste rendu à une vie ardente et replongé dans son milieu culturel

Michel Jarrety : Paul Valéry, 1366pp, Fayard, 2008.

A l’heure où la forme biographique dite à l’anglo-saxonne, c'est-à-dire couvrant un homme dans les détails les plus infimes de sa vie commence à être contestée au bénéfice d’un retour à des Vies à la Zweig ou à la Maurois moins copieuses et dégageant mieux les lignes générales, mais où cette forme occupe un terrain de plus en plus vaste dans les champs universitaire et éditorial, le travail de Michel Jarrety sur Paul Valéry marque sans doute une date. Nous sommes en présence d’un travail immense et admirable à tous les niveaux.

Appareil critique mis à part, nous avons affaire à douze cents pages de narration dense, claire et continue. Véritable encyclopédie valéryenne, la biographie ouvre la voie à deux possibilités de lecture. La première à partir d’un index alphabétique fourni de plus de 50 pages où ne figurent pas seulement les noms des auteurs, mais aussi, pour nombre d’entre eux, l’intitulé des œuvres, en deçà même des ouvrages : vous trouverez à Mallarmé outre Igitur et Le coup de dès, « Toast funèbre » ou « Le cygne » et à Breton « Forêt noire » et « Pour Lafcadio » à coté de Nadja et de L’amour fou… Quant aux titres des textes de Valéry, ils occupent à eux seuls 11 colonnes. Mais le nombre de renvois à l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ou au « Cimetière marin » ne peut que décourager toute quête facile. La seconde lecture, celle qui accompagne le livre dans l’ordre de ses chapitres, doit en principe se prévaloir de plus de courage et de ténacité. En fait, non seulement elle est indispensable à l’élucidation du mystère Valéry, mais on s’y laisse prendre à une quasi fiction attachante, pleine de rebondissements, bien pourvue et habile à entremêler des sources abondantes, éparses dans le monde entier et largement inexplorées. La combinaison obligée des deux voies fera en sorte que cet ouvrage demeurera longtemps au chevet de ses lecteurs avant de se mettre à la proche portée de leur recherche.

Poète classique ou néoclassique, symboliste ou inclassable, obscur ou lumineux, intellectuel ou interprète d’une sensualité débordante, critique averti et représentant de « la nouvelle prose française » ou ennemi juré de toute écriture et justifiant la sienne « par faiblesse », penseur et auteur d’un classique Regards sur le monde actuel (1931) ou oracle servant à la troisième république ses poncifs ? Le livre de Jarrety introduit toutes ces interrogations dans un récit historique où l’on voit Paul Valéry (1871- 1945) poète précoce, né à Sète sans une goutte de sang français dans les veines puisque corse par son père et italien par sa mère, abandonner l’art des vers, s’imposer à 25 ans par deux ouvrages en prose, et publier après un long silence La Jeune Parque (1917), poème dont ‘ l’obscurité le mit en lumière’ et à propos duquel fut risquée une formule belle et énigmatique : ‘ une autobiographie par la forme’. Charmes, son plus important recueil de vers, paraît en 1922. L’importance de cette biographie est d’éclairer l’activité créatrice de l’intérieur et de l’extérieur. Se fondant essentiellement sur les Cahiers et la correspondance rédigés au quotidien et où, comme nul autre, l’auteur de Monsieur Teste se montre lucide, penché sur son œuvre et projetant sur elle un œil critique implacable, Jarrety met en lumière les doutes, les pannes, l’ensablement et les renaissances d’une œuvre en gestation. Il éclaire aussi, avec une érudition inégalée, la submersion de cet élan créateur dans une ère culturelle des plus riches de l’histoire de France, la première moitié du vingtième siècle. On y voit celui qui « restera pour la postérité, le poète représentatif, le symbole du poète de la première moitié du XXe siècle » (Eliot), titre qu’il ravit, selon l’auteur de The Waste Land à Rilke et à Yeats, traqué par ses éditeurs, encouragé par ses amis, victime de la perfidie de ses ennemis, laissant les membres de sa famille dans l’ignorance de son activité littéraire et fascinant ses interlocuteurs de Breton à Malraux…

La maîtrise d’un matériel bibliographique des plus riches (notons, pour l’anecdote, une petite omission : Georges Schehadé, soutenu alors par Saint-John Perse, ne figure pas dans la liste des poètes lancés par la revue Commerce à laquelle un chapitre est consacré) permet à notre biographe de nouer une triple gageure dans un tissu indistinct : dégager la vie privée, familiale, professionnelle, amoureuse, amicale…et la situation financière précaire de l’individu Valéry ; éclairer le processus créateur de l’intérieur et en situation dans son époque, tout en essayant de donner des réponses définitives aux questions posées plus haut sur l’identité véritable du poète et de l’écrivain et sur la portée de l’oeuvre; mettre en lumière les fonctions culturelles, diplomatiques et politiques du poète suite à sa notoriété, des missions européennes et internationales à la création d’une chaire de poétique au Collège de France, et du Discours de réception du maréchal Pétain à l’Académie française aux funérailles nationales du poète organisées sous le patronage du général De Gaulle.

« Qu’est-ce qu’un poète ? » est-on amené à se demander au bout de la lecture de cet édifiant ouvrage, jamais vraiment achevée. Et on est tenté de répondre : c’est un homme dont l’expérience créatrice l’a mené au plus intime des dieux, qui sait le prix d’une inspiration capricieuse et d’un travail interminable et qui, chu dans le monde social pour lequel il n’a plus aucune déférence, est prêt à bien des compromis tout en se sauvant par l’ironie et en s’abandonnant aux passions amoureuses.

Quant à notre biographe, il ne doit pas estimer sa mission accomplie : lui reste à écrire les vies posthumes de Paul Valéry dont certaines, et non des moindres, dans notre culture arabe.

Thursday, 4 September 2008

LAURICE SCHEHADÉ





















La fidélité au Liban par la langue française

La première aventure, ou mésaventure, de Laurice Schehadé avec la publication, c’est avec notre journal L’Orient littéraire qu’elle l’a eue. Elle avait, encouragée par son frère et meilleur confident Georges, rédacteur en chef du périodique, préparé un conte, Mauve, pour le premier numéro à paraître en 1929. Si on retrouve trace du texte dans les épreuves, suivant Albert Dichy, celui-ci « disparaît à la publication ». Nous nous devons donc aujourd’hui de réparer cette omission injuste et d’évoquer une auteure qu’on gagne à voir figurer dans le panthéon de langue française du Liban, voire dans le panthéon de langue française tout court.
Laurice Schehadé n’est pas à redécouvrir mais à découvrir. Née à Alexandrie dans une date laissée dans l’ombre entre 1908 et 1916, revenue avec sa famille à Beyrouth en 1921, elle épouse le marquis Giorgio Benzoni, consul d’Italie à Damas, en 1934. Publiée à Paris entre 1947 et 1966 par l’un des plus prestigieux éditeurs de poètes du XXème, GLM, elle détient le record absolu du nombre de plaquettes imprimées à l’enseigne prestigieuse, devançant Jouve et Eluard. Du Journal d’Anne à Du ruisseau de l’aube en passant par Récit d’Anne (1950) et Portes disparues (1956), onze recueils de prose poétique à tirage limité font le bonheur des bibliophiles, mais n’ouvrent pas à l’écrivain les portes du grand public. Guy Lévis Mano est heureux de publier, dans sa dernière période, une « œuvre qui coule de source » et l’auteure n’est pas fascinée par les grands éditeurs. « Le Journal et le Récit, Paulhan me les avait demandés pour Gallimard. Mais c’est GLM que j’ai choisi et que j’ai gardé », m’écrit-elle en 2000. Quant aux Grandes horloges, labellisé « roman » et paru chez Julliard en 1961, il est sa seule oeuvre à connaître un succès notoire et sera épuisé en quelques mois.
En 1999, à l’initiative de Ghassan Tuéni en qui l’auteure salue de Rome où elle réside « le Lorenzo dei Medici…de notre époque » (lettre du 19/10/1999), Dar an-nahar réunit en deux volumes, dans la collection « Patrimoine », la totalité de l’œuvre publiée. Le premier intitulé Les livres d’Anne assemble dix œuvres d’autofiction poétique que Laurice a recouvertes du nom d’Anne (mot court, nom de sœur, personne douée de la patience et de la résignation de l’âne…) Le second Les grandes horloges & autres récits réunit les deux textes les plus longs et leur adjoint des inédits. Grâce à cette réédition, l’œuvre de Laurice Schehadé est devenue incontournable, mais reste à approfondir et n’a pas encore trouvé ses lecteurs naturels.

Découvrir les écrits de L. Schehadé, c’est se laisser entraîner dans trois thèmes tissés par un style naturel, imagé, enchanté, jamais neutre, très rarement touché par le caractère scolaire ou l’aspect précieux. Cette écriture où viennent se rejoindre la source et la sève, une poésie effervescente et une prose simple et limpide revêt le contenu de sa belle parure mais y puise sa densité et y trouve sa vigilance.

L’enfance est le premier de ces thèmes et étale, par son omniprésence dans l’œuvre, sa perte irrévocable et sa puissance irrésistible: « Mon enfance résonne en moi qui m’a faite sauvage ; j’ai rêvé en elle ce que je ne pouvais pas avoir, ce que les hommes plus tard ne m’ont jamais donné, ce qu’il m’a fallu disputer à la vie ; elle m’avait offert l’espace et les ruses de la vérité, une loi que je pouvais enfreindre, les champs, les rues, les haies, une possibilité d’entente avec Dieu… » Ce qui défend le style poétique contre la mièvrerie dans l’évocation d’un pays et d’une famille qui ordonnent le théâtre de l’enfance, c’est la lucidité du regard et son intensité ; et c’est aussi ce procédé aux multiples faces qui dénonce le mensonge, remet en cause l’idylle, refuse toute origine pour remonter en deçà : « Je vais dans la vie à reculons comme un crabe. »
Le temps est un voleur d’images proclame le titre d’une plaquette. Il nous fait toucher du doigt le deuxième thème de l’œuvre, le temps qui mue tout en images avant de les emporter dans sa marche rapide et sans aucun égard pour notre vie intérieure : « Il me fallait tous les jours une rose de mai… »
Troisième et dernier thème lié aux premiers, car victime du temps qui passe et de l’enfance qui ne passe pas: l’amour. Il n’est pas contrarié dans l’œuvre de L. Schehadé, et principalement dans ce très beau roman qu’est Les grandes horloges, par des obstacles extérieurs mais par le fait que chacun des protagonistes est lui-même et demeure enfermé dans une « inflexible solitude ».
Les livres de Laurice Schehadé ne sont pas exempts de faiblesse et leur architecture laisse parfois à redire. Ils n’en méritent pas moins d’être lus et relus.

En épousant un étranger et en quittant son pays pour Rome, les plus belles villes d’Europe et les salons politiques et littéraires les plus cotés, Laurice Schehadé a « trahi » une famille, un frère complice en prose et poésie, une patrie… Le bonheur d’une langue française classique et toujours réinventée lui fut la voie royale pour affirmer sa fidélité pérenne à une enfance jamais perdue et au Liban lointain : « Tu ne sais pas combien au Liban le vent se moque des nuages, c’est un vagabond hanté par les chemins qu’il doit faire et qu’il refait toujours, hanté par le bonheur qu’il ne peut s’arrêter pour prendre ; au Liban la nuit, le ciel est dans chaque main… » On n’est pas Schehadé avec S impunément.

Thursday, 7 August 2008

MARWAN HOSS: RIGUEUR DU VERBE, GENEROSITE DE LA SOUFFRANCE





OEUVRE DE PIERRE SOULAGES

Marwan Hoss : L’œuvre poétique 1971-2004, édition bilingue traduite et présentée en arabe par Antoine Jockey, Dar annahar, 2008, 165pp.

René Char écrit à Marwan Hoss : « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»


Les grands recueils de poésie moderne se reconnaissent à ceci qu’ils reposent comme à la première heure la question : qu’est-ce que la poésie ? Interrogation qui naît d’une autre : pourquoi ce ou ces textes sont-ils d’une telle évidence et d’une telle intensité poétiques ? La poésie jadis, voire naguère, puisait son essence dans le rythme, la musicalité, les images justes, inattendues et nouvelles…mais à l’heure où ces critères semblent abolis ou contournés, qu’est-ce qui fait poésie dans un texte, qu’est-ce qui fait d’un arrangement de mots ou de phrases un mode en rupture avec les autres genres littéraires et une production humaine si affirmée?

La réunion dans un même ouvrage de l’œuvre poétique de Marwan Hoss parue en France durant près d’un quart de siècle ( Le tireur isolé, 1971; Le retour de la neige, 1982; Absente retrouvée, 1991; Ruptures, 1998; Déchirures, 2004) dans des maisons d’édition prestigieuses mais à diffusion limitée (GLM, Fata Morgana, Arfuyen, Boza) et sa traduction simultanée en arabe par Antoine Jockey ne feront que confirmer l’importance capitale de ce poète libanais que beaucoup ne connaissent que de nom et qui, né en 1948, a élu, dès l’âge de vingt ans, résidence à Paris. L’œuvre est aujourd’hui établie dans sa version définitive, bien des poèmes ayant migré avec variantes d’un livre à l’autre, et l’auteur revient à son premier éditeur, Dar annahar, qui a publié en 1968 Une passion, recueil tôt renié par Hoss pour ‘les excès d’influences subies’ et où Nadia Tuéni avait d’emblée repéré, dans une belle préface, « une maîtrise presque cruelle de la langue » et « un magistral emploi des silences ».

D’où vient l’intensité de cette poésie rare ? Pourquoi ces compositions généralement courtes sont-elles d’une telle puissance poétique et ont-elles un impact si profond? La langue des poètes est-elle seule habilitée à exprimer l’attrait de ces pièces ? René Char dans quatre courtes et magiques missives adressées à l’auteur et publiées en annexe de l’ouvrage, dit l’essentiel : « Le Tireur isolé offre un visage de grâce, de monde chassant son cauchemar et nous invitant à une place de nouveau libre. Il m’est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent aussi à moi-même, à l’âge des sombres chagrins.» « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»

Les éléments biographiques (mort d’une mère jeune et adorée alors qu’il avait 15 ans, états dépressifs des années 1980…) peuvent apporter un appoint à la compréhension de l’œuvre de Marwan Hoss et aider à saisir le dynamisme qui la porte de recueil en recueil, il ne détient pas la clef de sa poétique. Parti d’un monde aux contours schehadiens par la forme, les éléments et les images (l’enfant et les roses, le cristal de bonheur), Hoss se plait à s’opposer à lui (« Je dis destin de pierre/Je pense un jardin de terre douce » (Le tireur isolé) versus « Je dis fleur de montagne pour dire /solitude » (Poésies II)), mais essentiellement pour subvertir un « pays où l’angoisse/est un peu d’air » (Schehadé). Peuplé de Clautrabe (qui ‘reviendra-je le sais-’) et de Yan (‘Yan qui ne parle plus/Yan qui est mort et les nuits sont de fer…’), le nouvel univers poétique est traversé par une souffrance réelle tendue vers le mutisme mais contrebalancée et sauvée par les inventions d’une écriture et d’une imagination enchanteresses :

Et puis vous êtes mort
Dans une eau très blanche
La tête lourde de beauté
Les yeux ravis de sommeil.

On peut suivre par les titres des plaquettes l’itinéraire ultérieur de Marwan Hoss. Après un mouvement d’équilibre des forces composantes de l’œuvre et de quasi sérénité faite d’un va et vient jamais en mal de création (« Puisqu’il te faut mourir/Que ce soit avec l’aube/Et les voleurs de cailles/Et le rire du nomade… »), nous allons vers l’éclatement définitif. Du Retour de la neige et d’Absente retrouvée, nous en venons aux Ruptures puis aux Déchirures. Le dialogue avec une partenaire omniprésente (« J’attends de la nuit/ Qu’elle soit bleue et durable/Egale de ton sein ») fait place à une cohabitation avec des objets au « regard sans yeux », si l’on met de coté l’admirable « Ode à ma mère ». L’œuvre perd l’une de ses dimensions sans renoncer totalement à son ludisme, se purifie de ses relents psychologiques et devient pure tension entre ces pôles opposés et unis que sont la vie et la mort, le corps et les meurtrissures, l’invention verbale et la mise à nu de la vérité, la poésie et le silence :

J’ai conduit ma vie
Jusqu’au bout de ses mots…

La rigueur de l’écriture a retenu, d’un bord à l’autre de l’œuvre de Marwan Hoss, la générosité de la souffrance.

Saturday, 5 July 2008

L'AUTOCREATION DE LA CITE GRECQUE



















Cornelius Castoriadis : La cité et les lois (Ce qui fait la Grèce, 2) Séminaires 1983-1984, Seuil, 2008, 310pp.

Il arrive aux hasards de l’édition d’emprunter mille chemins pour amener sous une même lumière une réflexion perdue de vue mais capitale pour l’époque présente. Dans le cas qui nous occupe, les aléas sont de multiple nature. D’abord, il s’agit de deux paroles anciennes publiées simultanément: le cours de Michel Foucault professé au collège de France en 1982-1983 (dont L’Orient littéraire a rendu compte en mai) et les séminaires de Cornelius Castoriadis (1922-1997) à l’EHESS l’année suivante. Il est question, ensuite, d’un tronc de recherche en partie commun, le gouvernement de la Cité, traité par 2 penseurs capitaux aux démarches très éloignées et qui ne se portaient pas dans le cœur, le second ayant été particulièrement dur envers le premier. Enfin, s’il est des textes que les 2 parutions mettent en valeur pour penser la démocratie voire la rénover ou la sauver, ce sont les discours de Périclès tels que les rapporte l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide. Castoriadis affirme de l’ « Oraison funèbre » « qu’elle est le sommet de la pensée politique démocratique. » Rien d’étonnant donc à ce que l’un des premiers hebdomadaires de France lui emboîte le pas et consacre son « Hors série » de l’été 2008 au Siècle de Périclès et à L’invention de la démocratie.

Pour en rester à une épure, nous sommes à la troisième vague des publications du penseur grec émigré en France au lendemain de la seconde guerre mondiale. Le nom Castoriadis émergea des nombreux pseudonymes du cofondateur, avec Claude Lefort, de Socialisme ou Barbarie (1949-1965) par des assemblages d’articles dans la collection 10/18 qui analysaient et dénonçaient aussi bien le capitalisme que la « classe » qui a éliminé la bourgeoisie dans les pays de l’Est pour diriger et contrôler la société par le biais du parti. L’apogée de cette période est un maître livre, L’institution imaginaire de la société (1975), dont l’influence cachée ou reconnue suit inexorablement son cours. La deuxième vague comprend la réunion en 6 volumes d’études capitales éclairant les registres sociohistorique et philosophique, leur ajoutant la sphère psychanalytique sous le titre général Les carrefours du labyrinthe (1979-1999). Enfin sont actuellement publiés à titre posthume et sous le titre La création humaine les séminaires de l’EHESS dont une large partie est consacrée au monde grec. Selon Pierre Vidal-Naquet, « L’aventure intellectuelle » de son « ami Corneille » se place tout entière « sous le triple signe de Thucydide, de Marx et de Freud.»

Après une année affectée à l’irruption de l’interrogation philosophique (Ce qui fait la Grèce, 1. D’Homère à Héraclite, Seuil, 2004), Castoriadis consacre douze séminaires en 1983-1984 à la naissance de la démocratie, les deux phénomènes étant étroitement liés. C’est moins son ‘intense familiarité’ avec les grands textes des philosophes, historiens, poètes et tragiques qui frappe que ce rapport direct à eux qui lui permet de remettre en question bien des interprétations, de balayer avec férocité bien des ‘sottises’, de prendre des positions tranchées toujours captivantes mais loin d’être consensuelles : la place de l’esclavage dans l’Athènes classique ; la simultanéité du phénomène de colonisation et de l’institution des cités de l’Attique et du Péloponnèse ; le parti pris de Périclès, de Protagoras et de Démocrite qui fondent la politique sur l’homme et contre Platon qui l’assied sur l’ontologie et la théologie ; la coupure tracée à la fin du grand Vème siècle et excluant de la grandeur athénienne le siècle de la philosophie ; l’affirmation paradoxale qu’Aristote est un auteur du cinquième siècle qui a vécu au quatrième…

Cette pensée audacieuse et sûre d’elle servie par une logique implacable et une expression claire, cette familiarité critique qui traite les auteurs classiques comme des voisins de palier sans tomber dans le ridicule, cette vaste érudition qui loin de ployer sous son propre poids sert à approfondir et radicaliser le propos, ce pouvoir de relier plusieurs disciplines (philosophie, histoire, économie, politique, psychanalyse…) et de les rénover toutes sans montrer de failles en l’une d’elles, cette capacité de traiter les problèmes antiques et modernes dans le cadre de l’universalité de l’homme et des collectivités humaines, cette vision d’une société s’auto-instituant et non déterminée par ses pesanteurs réelles ou symboliques, « éblouissent » peut être chez Castoriadis mais pour stimuler et provoquer l’intelligence et sans conduire à une adhésion automatique. Ce sont autant d’appels pour débusquer l’esprit de sa torpeur et de ses quiétudes.

La théorie de l’imaginaire radical et de l’autocréation permanente de la société trouvent dans la polis où les citoyens se donnent leurs lois, se jugent et se gouvernent une terre d’élection. Citons, en finale, ce propos si caractéristique du style et de la pensée de Castoriadis dans sa nouvelle lecture de la tragédie de Sophocle: « Or ce que le chœur (d’Antigone) nous présente, c’est l’homme inventant le langage, les tekhnai, les lois, construisant les cités, créant des institutions. Sophocle qui n’avait pas lu L’institution imaginaire de la société, n’utilise pas ces termes, mais c’est exactement de cela qu’il parle. Et ce chant du chœur finit sur l’éloge de l’homme capable de « tisser ensemble » les lois de la cité et la justice des dieux : c’est sa conclusion et c’est tout le problème. »

Friday, 6 June 2008

ELIAS ABOU CHABAKA ET "LE LEURRE DE LA BEAUTE"



















Comment faut-il traduire le titre du plus intense recueil d’Elias Abou Chabaka (1903-1947), Afa‘î al firdaws, celui dont nous reviennent spontanément des vers frénétiques et dont on écoute médusés encore réciter des passages entiers qui n’ont rien perdu de leur souffre, depuis la parution du diwan en 1938 ? La référence à l’Eden biblique est explicite et il n’est question dans La Genèse que d’un serpent. Mais bien des raisons nous poussent à rendre Afa‘î par vipères : le sens arabe du mot af ‘a, reptile vénéneux par opposition à hayya (serpent) ; la tradition chrétienne qui parle volontiers de vipère : Milton dans son Paradis perdu (IX, v.625) emploie adder que Chateaubriand rend curieusement, dans sa belle traduction, par couleuvre ; le leitmotiv du venin dans le recueil d’Abou Chabaka ; enfin et surtout l’identification de l’af ‘a à la femme et à la féminité, ce qui rend inapproprié la traduction par serpent. Les vipères du paradis est donc notre option.

Le recueil du poète romantique libanais, son deuxième et « le sommet de sa poésie » selon Mikha’il Nu‘ayma, réunit 13 poèmes d’inégale longueur, écrits tout au long d’une décade (1928-1938). Chacun porte sa date, mais leur ordre n’est pas chronologique et il n’est pas facile de mettre au jour ce qui a décidé de la place de chacun dans le dessein général. Ce qui caractérise cependant l’ouvrage et lui donne une place à part parmi les œuvres apparentées, c’est sa puissante unité thématique servie par une rhétorique, un imaginaire, une rythmique et un matériel sonore adéquats et intégrés en elle.

Auteur d’un ouvrage intitulé « Les affinités culturelles entre les Arabes et les Francs » (1943), Abou Chabaka rend légitime sa présentation par des lettres de créance françaises. S’il partage la foi de Musset dans un « cœur » où réside « le génie », il traite des thèmes déjà travaillés poétiquement par Vigny (Samson, Sodome…), mais pour les imprégner par le thème baudelairien de la faute ou du péché. Ce détour par les romantiques du XIXème siècle nous invite à saisir comment ces poètes ont aidé Abou Chabaka à se découvrir et à élaborer son chant. Il n’explique pas la puissance des sentiments exprimés ; il ne gomme pas le coté chrétien d’Orient d’un auteur imbibé de la lecture de L’Ancien et du Nouveau Testament ; il ne vient pas à bout de la couleur locale villageoise et montagnarde libanaise de la plupart des poèmes. Lisons dans La prière rouge :

Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie
L’âme affamée, la chair éphémère assouvie

Devant tous, des passions prohibées j’ai suivi
Et tenu un langage par toi même interdit.
Des égarements fous, je ne suis ressorti
Que sur les décombres de ma foi abolie
Pardonne moi Seigneur je suis pécheur impie !


Au foyer même de toutes les poésies des Vipères se trouve la condamnation fascinée et complice du désir de la femme, voire de la femelle car le bestiaire évoqué s’étend à mainte espèce animale, sous toutes ses formes : la prostitution, l’adultère, l’inceste, l’amour…L’enfer est intérieur, le châtiment divin n’est rien comparé à lui :

Progéniture du vice, ton feu est dans mon sang
Attise le autant que tu veux l’attiserJe ne crains nullement les braises de l’enfer
Car ma chair, O Sodome ! est mon enfer à moi

Les métaphores mises au service de cette thématique puisent principalement dans l’imaginaire de l’élément igné évoqué dans tous ses états : le feu qui brûle, cuit, fait bouillir, réussit à fondre et à amalgamer…Deux motifs sont reliés et s’apparentent à la flamme : le sang et la couleur rouge. L’antidote au feu qui s’oppose à lui comme le ciel à l’enfer ne nous semble pas lui échapper totalement : la lumière, celle de la lucidité, de la grâce…

Dans les plus troublants de ses poèmes, Abou Chabaka recourt à un procédé rhétorique qui consiste à enjoindre à la femme d’outrepasser l’interdit, de jouir de la faute. Souvent cette injonction se conjugue avec l’emploi de la voyelle « i », longue ou brève, la plus forte des voyelles arabes:

Cajole le avec ta vénale beauté
Et pousse le à une vengeance accomplie

Il est dans la beauté, O Dalila ! une vipère
Dont le sifflement au lit est fréquemment ouï

Cajole le ! car la nuit ivre, affaiblie
Se tortille dans son ensorcelé abri
(Samson)

Ta maison est ardente et ta coupe remplie

Donne du vin à ton père et partage sa coucheLève toi, entre en débauche, fille de Loth !
Et commets l’adultère par ton père préparé
De ramener ton sang désirable à sa source
Que de cours sur terre sont retournés amont
(Sodome)


Le lecteur d’aujourd’hui ne vit pas avec une égale intensité l’idée de faute présente au cœur des Vipères du paradis. La misogynie du recueil lui est au delà du supportable. L’imaginaire du feu n’est pas contrebalancé par le calme ou la fraîcheur d’une ‘invitation au voyage’. La vétusté du vocabulaire semble souvent l’emporter sur les nouveautés qui imposèrent l’oeuvre. Il n’en reste pas moins qu’un sortilège puissant habite ces poésies et nous garde sous leur emprise.

Thursday, 5 June 2008

DOMINIQUE CHEVALLIER L’ŒUVRE, LE SEMINAIRE, L’HOMME






Quand Dominique Chevallier soutint en mai 1971 à la salle Louis Liard en Sorbonne, sa thèse sur La société du Mont Liban à l’époque de la révolution industrielle en Europe, les étudiants libanais et arabes, majoritairement de gauche, étaient nombreux dans l’assistance. La plupart avaient lu, dans la revue communiste beyrouthine Al Tariq, la traduction de son long article sur « Lyon et la Syrie. Les bases d’une intervention » qui réconfortait leurs croyances et donnait une figure concrète, précise et fouillée à l’impérialisme et au colonialisme : la présence des forces françaises au Levant en 1919 venait couronner l’activité économique des soyeux vieille de plusieurs décennies.

Si la nouvelle recherche allait encore plus loin dans la confrontation de la nouvelle économie européenne et des relations internationales subséquentes aux réalités identitaires accumulées au cours des âges dans la montagne libanaise et l’ensemble du Proche Orient, elle n’en portait pas moins un coups fatal, bien documenté et argumenté, à une vision qui réduisait l’histoire aux classes et à leur lutte. Une place nouvelle était faite à la famille, à la communauté, à la spécificité locale du contrôle des paysans par les notables. Elle ne s’appuyait pas seulement sur une connaissance plus étendue et plus objective des sources, mais intégrait dans un champ historique qu’elle rénovait largement les apports de nouvelles disciplines comme la démographie et l’anthropologie…

Le livre de Chevallier insère la société du Mont Liban dans les structures arabes environnantes et montre l’appartenance des diverses communautés à un même modèle familial, voire tribal. Il renvoie dos à dos deux ‘miroirs’ de l’histoire politique: l’un qui fait du Liban une réalité très ancienne, sinon éternelle ; l’autre qui y voit une création de la France en 1920. La Montagne n’est pas une entité géographique et son processus d’unification exigea une gestation démographique, politique et communautaire longue de plusieurs siècles. Mais la « vérité » de la thèse soutenue éclata à nos dépens et alla au-delà de toute prévision : la guerre du Liban commence en 1975 et les structures pérennes ne cessent depuis de se reproduire, pour revenir à un terme marxiste.

Devenu l’autorité française sur la question et donnant de nouveaux titres de noblesse à l’histoire contemporaine du Liban, Chevallier eut l’occasion de diriger de nombreux travaux d’étudiants libanais sur leur pays. Cela n’alla pas parfois sans malentendus. Le professeur recevait toujours avec courtoisie, ne se départait pas de sa distance et maniait l’ironie en virtuose. Accusé par un camp de partialité surtout aux premières années de la Guerre, il ne tarda pas, sans faire de concessions, à être bien accueilli par toutes les tendances politiques. Surprenant quelques doctorants par sa rigueur lors des soutenances, il savait garder les amitiés et se disait « épanoui » de veiller aux destinées de ses étudiants dont deux furent sauvagement assassinés : Antoine Abdelnour et Samir Kassir.

Le séminaire du mardi qu'il dirigea (1971-1997) à Paris IV embrassait un plus large horizon et devint une institution culturelle franco-arabe aux confins de la science et de la politique. On y croisait d’anciens ministres et de futurs présidents, mais c’était surtout un lieu d’échanges multidisciplinaires où l’urbanisme, l’architecture, l’économie, la géographie… venaient enrichir la connaissance historique. Parallèlement, le Centre d'Histoire de l'Islam Contemporain qu’il créa apporta sur bien des points dont la ville arabe, naguère confondue avec l’Anarchie, des lumières décisives.

Dominique Chevallier fut un grand voyageur et ses voyages tenaient à la fois de la quête du nouveau et de l’éternel retour. Au fil des ans, il fut acquis à une tendresse qu’il refoula longtemps et abandonna un discours diplomatique qui voilait de plus en plus mal son parti pris pour les libertés libanaises. Ses derniers articles dans AnNahar et dans L’Orient Le jour l’attestent suffisamment.

Avec les Arabes, Puissance de l’amitié fut le titre donné aux Mélanges offerts au Professeur Dominique Chevallier (Paris-Sorbonne, 2005). Rien ne saurait mieux résumer notre maître et dire notre reconnaissance.



Monday, 5 May 2008

UN INTEMPESTIF NOMME MICHEL FOUCAULT

















Michel Foucault: Le gouvernement de soi et des autres, Cours au Collège de France, 1982-1983, Gallimard Le Seuil, 386pp, janvier 2008.

Paul Veyne : Foucault, sa pensée, sa personne, Albin Michel, Bibliothèque Idées, 216pp, 2008.

Près d’un quart de siècle après la disparition de Michel Foucault (1926-1984), sa pensée ne cesse de nous interpeller par sa force et ses énigmes, plus exactement de nous « entretenir », pour emprunter à Maurice Blanchot son expression, si présents sont-ils l’un dans l’œuvre de l’autre. Le titre ‘L’entretien infini’ vient donc naturellement réunir, pour nous, deux publications quasi simultanées et en livrer un sens important: l’avant dernier cours de Foucault au Collège de France et un livre exemplaire de ‘l’Amitié’ ( titre d’un autre ouvrage de Blanchot, apparenté au premier), celle de Paul Veyne pour l’auteur de Surveiller et punir.

Il n’est d’abord pas inutile de noter que l’une des richesses de la vie intellectuelle française d’aujourd’hui, accusée souvent de marasme, est la publication posthume des cours et séminaires de maîtres à penser de la deuxième moitié du siècle passé et qui ne cessent de bousculer notre champ de vision: Lacan, Castoriadis, Foucault... L’enseignement de ce dernier, après le rassemblement de ses Dits et écrits (1954-1988) en 4 (1994) puis en 2 volumes (Quarto, 2001), est édité, grâce au zèle de collaborateurs compétents dont F. Ewald, de façon exemplaire. Le septième volume vient de paraître, mais dans l’irrespect de l’ordre chronologique. Ce qui fait la valeur intrinsèque des cours de Foucault est de ne pas redoubler les œuvres publiées ou d’en être la simple ébauche, mais de défricher un champ de recherche nouveau, de le problématiser, d’en élaborer les questions, de tâtonner et de proposer à titre d’hypothèses des voies de réponse… Tout cela dans la rigueur, l’ordre et la clarté et sans que les leçons soient dénuées d’humour et coupées de points d’amarre avec l’actualité.

Mais commençons par le livre de Veyne, si riche, si complice avec la ‘personne’ qu’il a connue de très près ‘amicale, loyale et généreuse’, si acharné à restituer la ‘pensée’ dans ses enjeux véritables et si soucieux de lui apporter les explications complémentaires. Veyne nous mène à « l’appartement impeccablement tenu de la rue de Vaugirard » (j’y fus longuement reçu en 1979 pour un entretien publié dans an-Nahar arabe et international) où hétérosexuel, il eut droit au titre ‘homosexuel d’honneur’ et prend le risque, au-delà de l’évocation des ‘rituels de l’amitié’ de ‘tomber dans l’anecdotique’. Nous avons droit, à coté du portrait vivant (« Ce personnage élégant, pétri de sang froid et de clarté, était courageux, inflexible, coupant plutôt qu’ironique… » n’écoutait guère de musique, aimait Manet et avait une « sensibilité littéraire aiguë »), à des conversations et échanges substantiels, microcosme indéniable des 2 œuvres et de l’époque.

Mais c’est surtout l’œuvre de Foucault, dans ce qu’elle a d’irréductible et de concepts propres (discours, dispositif, subjectivation, esthétisation…) que cherche à défendre et illustrer Veyne contre incompréhensions et mésinterprétations. Il est facile de caractériser Foucault par diverses négations : ni structuraliste, ni soixante-huitard, négateur du transcendant, du transcendantal… Mais Veyne cherche à énoncer son profil affirmatif : un sceptique qui ne croit qu’à la vérité des faits historiques, un empiriste partisan de l’entendement contre la raison, un nominaliste qui ne croit qu’aux singularités au double sens du mot, objets étranges et rétifs à toute généralité, un partisan du positivisme herméneutique, un intempestif…

Par delà les schémas sans commune mesure avec la chair de l’ouvrage, il faut lire Foucault, Sa pensée, sa personne pour les développements intéressants sur le structuralisme qui fut en son temps un ‘choc fécondant’ et une couveuse à idées nouvelles, sur les rapprochements faits avec Max Weber, sur Heidegger qui perpétue par d’autres moyens ‘une sensibilité religieuse’, sur le rapport de Foucault à Nietzsche…

Sur un point essentiel, le cours de 1982-1983 intitulé par Foucault Le gouvernement de soi et des autres vient apporter , me semble-t-il, un correctif à la vision de Veyne: le rapport de la philosophie à la politique, qui y fait l’objet d’une analyse soutenue, en sort moins lâche que dans la description de l’historien. Foucault inaugure en ces années une recherche sur la notion grecque de parrêsia qu’il rend en français par le dire-vrai ou le franc-parler. Celle-ci, à la grande époque de la démocratie athénienne, peut être schématisée par un ‘rectangle constitutif’. Les 4 sommets en sont par ordre : la démocratie comme égalité de tous les citoyens et liberté pour chacun de prendre la parole ; l’ascendant de ceux qui persuadent et dirigent; le dire-vrai, c'est-à-dire le logos comme référence à la vérité ; le courage du franc-parler dans la joute et l’affrontement. Des 4 conditions qui constituent la parrêsia , la première est formelle, la deuxième factuelle, la troisième de vérité et la dernière morale. Après avoir établi la notion, Foucault la repère dans des textes clés comme les 3 discours de Périclès cités dans Thucydide pour finir par affirmer : « Si la démocratie peut être gouvernée, c’est parce qu’il y a un discours vrai. »

Par ailleurs, nous trouvons dans ce cours, liée à l’élucidation de la parrêsia et la dépassant, une interrogation sur la figure du philosophe qui part de la réponse moderne de Kant à la question Qu’est-ce que les lumières ? pour retrouver dans les lettres et dialogues de Platon le rapport de la philosophie à la politique, à la rhétorique et à la direction d’autrui( pédagogie et érotique). C’est dans ce mode d’être antique et retrouvé depuis le seizième siècle que Foucault cherche à s’inscrire : « la philosophie comme ascèse, la philosophie comme critique, la philosophie comme extériorité rétive à la politique… »

Qu’il s’agisse donc de « la tension inhérente à toute démocratie» (Frédéric Gros) ou du profil retrouvé du philosophe, les leçons de Foucault sont capitales.