Thursday, 4 February 2021

LE BON USAGE DU RESSENTIMENT

 Cynthia Fleury: Ci-gît l’amer, Guérir du ressentimentessaiGallimard, 2020, 263 pp. 

Le titre évoque tombe et guérison, mais c’est là son moindre paradoxe. L’ouvrage trace principalement des voies pour le développement de la personne comme de la société nouant un lien étroit entre les deux expansionsretenant la condition naturelle de l’homme, ses risques et périls. L’auteure Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, née en 1974, militante écologiste ne manque pas de mettre à contribution une vaste culture littéraire, ce qui étoffe le proposet le prolonge. L’homonymie n’est point futile : l’amer, la mère, la mer, trois termes qui s’imbriquent le premier évoquant le goût âcre du ressentiment, le second appelant à la séparation nécessaire, la troisième révélant, sous le signe de Moby Dick, la possible sublimation (l’immensité, l’eau, le  grand large existentiel). Des vocables difficiles à scinder « tant les dynamiques sont imbriquées, se répondent, se cautionnent, se corrigent. ». Ils commandent les 3 parties d’un livre découpé en chapitres courts ou moyens, ce qui rend la lecture accessible et endurante. Quant au Ci-gît inaugural, il vise à faire reposer en paix, à ne pas répéter, à dépasser sans aboutir à l’oubli total, la paix exclusive 

Chaque homme se définit par sa distance à son ressentiment. Sur les pas de nombreux psychanalystes, Fleury n’envisage pas de le supprimer, mais veut instaurer un autre rapport entre inconscient et conscience, ce qui ouvre selon Reich « l’aptitude à la liberté ». Le psychotique, le lourdement névrosé prennent leurs phantasmes pour des réalités ; l’homme sain cherche le vrai par une quête difficile et ardueQuand l’époque conduit à un renoncement de la connaissance de soi et àune conception  mécaniste, automatique et mystique de la personne, il est primordial de passer par une analyse psychanalytique, philosophiquepour retrouver le pouvoir de juger et penser par soi même. Là se noue un rapport de liberté et de santé entre individu et société, naît la solidarité et se consolide l’état de droit.  

Dompter le ressentiment, la pulsion ressentimiste, renoncer à l’esprit de vengeance né d’une humiliation réelle ou supposée, sortir des affects de rancœur, de jalousie, d’envie, de peur, de colère, de frustration, suppose une organisation libérale de la vie qu’il faut assumer continuellement de l’enfance à l’âge adulte. Freud a tracé une voie : gouverner, éduquer, analyser. L’auteure remplace analyser  par soigner et inverse l’orientation du chemin : par le soin et l’éducation, on arrive à la bonne gouvernance. Cela ne peut aller sans obstacles et résistances, cela n’aboutira pas à une victoire totale (Analyse sans fin), mais c’est la voie indispensable pour sortir de l’amer.

 

Dans son essai L’Homme du ressentiment publié en 1912, Max Scheler donne de cette disposition une définition claire et complète«Lexpérience et la rumination dune certaine réaction affective dirigée contre un autre, qui donnent à ce sentiment de gagner en profondeur et de pénétrer peu à peu au cœur même de la personne, tout en abandonnant le terrain de lexpression et de lactivité. » Le terme clé est la rumination et l’amertume qui l’accompagne. Née d’une cause particulière, la ré-action, à force d’être revécue, prend de l’ampleur et de la profondeur : elle étend l’aversion et s’étend à la personne entière. Elle se fait envie, jalousie, mépris de l’autre et de soi. Elle se retire des terrains créatifs de l’action et du verbe pour se réduire au ressassement intérieur. Le ressentiment se parachève quand  celui de l’avoir (envie) s’accouple à celui de l’être (jalousie) et gagne l’identité même : « je puis tout te pardonner…sauf que je ne suis pas ce que tu es. »

Pour Max Scheler, pour les tocquevilliens, la démocratie est par essence le régime provoquant du ressentiment. Le principe égalitaire donne un droit à, ce qui rend la frustration facile et commune : l’égalitarisme  de droit n’y épouse pas les inégalités de fait. Mais cela ne devrait pas entacher la démocratie et l’éducation doit servir à faire reconnaître la valeur de l’autre, à identifier et non confondre. La perte du discernement est le premier symptôme des pathologies narcissiques et des troubles psychotiquesLes différences peuvent inviter non à se replier sur soi, mais à se redresser pour se faire reconnaître. Plutôt Axel Honneth que Max Scheler. C’est ainsi que se donne à lire Nietzsche dans La Généalogie de la morale : les esclaves sont ceux « pour qui l’action est interdite et qui ne trouvent de compensation que dans une vengeance imaginaire. Tandis que toute morale aristocratique naît d’une triomphale affirmation d’elle-même… » Pour lui, on n’échappe au ressentiment que par un travail. Freud lui parle de la sublimation des instincts par la culture « qui permet aux activités psychiques élevées, scientifiques, artistiques ou idéologiques, de jouer un rôle si important dans la vie des êtres civilisés. »

L’arrière-plan de la deuxième partie de l’ouvrage est la mère dans le refus de s’en séparer, de briser l’unité originelle protectrice et aimante. Comprendre le fascisme, c’est aller aux sources psychiques du ressentiment collectif. Adorno en parlant d’ « égalitarisme répressif »en définissant le fascisme « la dictature des malades de persécution [qui] réalise toutes les angoisses de persécution de ses victimes » a décelé ses traits saillants : réunir passivité et agressivité, fantasmer faux pour renforcer ses préjugés et stéréotypes. La production capitaliste et son industrie culturelle ne sont pas innocentes du processus de fascisation : elles dé-narcissisent l’individu en le rendant remplaçableinterchangeable,  précarisé, puis le re-narcissisent par la consommation et la nécessité de revenir travailler. W. Reich aussi n’a pas manqué de lumières crues sur cette peste émotionnelle qu’est le fascisme. 

La dernière partie, la mer, c’est l’Ouvert contre le ressentiment. Après avoir montré l’importance de la pensée et de la pratique de Frantz Fanon pour comprendre le ressentiment du colonisé et l’en libérer, Cynthia Fleury invoquant Rilke : 

De tous ses yeux la créature voit l’ouvert

montre les étendues infinies, cognitives, imaginales, psychiques de la littérature et de la poésie. Par le style, l’intrigue, l’humour…le créateur parvient à contrecarrer le ressentiment, à sublimer ses pulsions. Que de voies à inventer pour sortir de l’amer, sans l’espoir final de s’en débarrasser !        

 

Friday, 8 January 2021

JOHN LE CARRE, LE POLAR, DEUX CONSTANCES AMOUREUSES



Le monde du polar aime « Périphrase et dignité » comme le signale en l’article ainsi intitulé de son Dictionnaire amoureux Pierre Lemaitre : Ténor du polar, Roi…, Reine…, Pape... John Le Carré que nous venons de perdre  et qui nous assurait tous les 2 ou 3 ans un haut divertissement de l’intelligence et de la salubrité a souvent été surnommé « le roi du roman d’espionnage ». Ce titre paraît désormais étriqué tant l’auteur se prouve un maître du roman tout courtsur les pas de Graham Greene. Dans ce Dictionnaire, Le Carré ne figure comme entrée que sous le nom de son principal personnageGeorge Smiley, petit, bedonnant, cocu, réservé mais sûr de soi La trilogie qui a rendu célèbre ce bedeau du renseignement ne porte pas son nom mais celui de son adversaire. Il n’y est même quintérimaire ou surnuméraire tout en incarnant l’intelligence même.

John Le Carré né David Cornwell (1931-2020) a été espion britannique de 1956 à 1964. De son passage dans le MI5, il retient des leçons littéraires : la suppression des redondances et la nécessité d’être clair. De la couverture diplomatique pour son travail d’agent MI6 en RFA, il garde une aversion pour l’Allemagne d’Adenauer qui perpétuediscrètement le régime nazi dans l’administration et le renseignement. Al’heure des sixties où l’on dévoile des espions traîtres opérer pour les soviétiques à l’intérieur de l’Establishment britannique (G. Blake, Kim Philby…) et faire des ravages,  il devient un « transfuge littéraire ». Si le métier d’espion est de gagner des traîtres, peut-on condamner ceux qui dans vos rangs le deviennent ? Ne vaut-il pas mieux pour tous les protagonistes trahir par la littérature que de passer à l’ennemi ? L’Espion qui venait du froid (1963) donne une notoriété internationale à l’auteur. Le Cirque lui en veut d’avoir décrit ses agents comme brutes, assassins, incompétents, mais un haut gradé qualifie l’opération berlinoise narrée « de la seule… d’agent double qui ait jamais marché ».

La Trilogie de Karla (La Taupe 1974Comme un collégien 1977, Les Gens de Smiley, 1982) impose l’auteur comme le meilleur saisisseur de la guerre froide : il en capte l’esprit tout en le déconstruisant, sort de l’ombre les luttes tortueuses des services de renseignement, monte des machinations antagoniques d’une subtilité prodigieuse, ne tombe jamais dans le manichéismeLes personnages aux prénoms évocateurs sont implantés dans leur accent, leur région, leur famille, leur éducation,  leurs espoirs et leurs mystères. Background social, virtuosité du détail, psychologie compréhensive, sens des narrations superposées ou combinées, maîtrise des dialogues, tout relève une maestria et soutient l’attention. Avant que ne tombe le mur de Berlin en 1989, Le Carré commet une œuvre autobiographique, Un pur espion (1986) où sont tramés ensemble l’appel de la trahison à tout espion, et le rapport existentiel à un père menteur et escroc.

La chute du mur et la fin de l’empire soviétique ne tarissent pas l’inspiration de Le Carré, ni ne mettent en sourdine ses prises de position éthico politiques. Sa méfiance à l’égard de la Russie de Poutine n’a d’égale que son rejet de la mainmise américaine sur la politique du Royaume UniEuropéen convaincu, il ne cesse de combattre l’ultralibéralisme,  les tentatives des multinationales pour privatiser les services de l’Etat et faire perdre à la nation son âme. Le théâtre de ses romans s’universalise : le tiers monde où les miséreux servent de laboratoire, les régions où les peuples sont massacrés et chassés de leurs terres, les nouvelles vagues migratoires…Partout l’appât du gain, des bandes rapaces sans aucun scrupule, des montages artificiels fondés sur le mensonge et l’arnaque. Face à ces ennemis, l’œuvre de fiction recourt à ses adjuvants propres : un grain de sable grippe les machinations diaboliques. C’est le potentiel humainl’humanité de l’homme faite de liberté, d’exigence éthique, de patriotisme, d’amour et d’amitié, de désir de compensation, de vengeance. Quelqu’un résisterefuse, déniche des solidarités anciennes ou nouvelles pour l’appuyer, trouve la force capable sinon de vaincre, du moins de mettre à nu la mystification.

La grandeur de Le Carré, c’est une psychologie radicale fondant une hauteur morale et basée sur elle.

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D’un amour l’autre plus ancien, celui du roman policier ancré dès l’enfance et dont la lecture me ramasse quand je tombe bas. Les revues littéraires sortent de temps en temps des numéros spéciaux sur le sujet, mais avec le Dictionnaire amoureux du polar de Pierre Lemaitre, nous trouvons une somme festive et encyclopédique, amoureuse, libre, réflexive, personnelle, autobiographique, pédagogique, foisonnante d’humour. L’auteur a signé polars et thrillers. Son roman Au revoir là-haut a reçu en 2013 le prix Goncourt et connu un chiffre record de lecteurs. En bien des années les polars auraient dû recevoir ce prix,ironise-t-il, sauf justement en cette année là !

Lemaître élucide le concept. En France, contrairement à l’Espagne et l’Italie, on oppose romans policier et noir. Dans le premier, le crime serait individuel, dans l’autre social. Autre différence : l’un vise à rétablir l’ordre, châtie le criminel, rétablit la légalité et le monopole étatique de la violence ; le roman noir relèverait de la subversion. « D’un côté Agatha Christie, de l’autre, James Ellroy. »  La séparation pour être globalement juste n’en connaît pas de fréquents renversements. Le Dictionnaire se veut rassembleur.

L’auteur dresse une brève histoire du polar dont l’acuité est utile pour servir de fil d’Ariane. Au début fut le roman d’énigme où l’enquête et la lecture doivent remonter d’indices parsemés à un criminel et à un stratagème. C’est le whodunit avec Dix petits nègres (1939) en exemple. Parmi ses déclinaisons célèbres le crime « en chambre close » [Le Mystère de la chambre jaune (1907)] et l’inverted tale on connaît le coupable mais on suit l’enquête qui y mène (série Tv Columbo).

Vient ensuite dans les années  1920 un changement d’ère : le hard-boiled accompagne un temps où le monde occidental est plus urbain que rural, connaît une explosion démographique et criminelle, la crise économique, les ravages du capitalisme. Dans cette atmosphère où prédominent sexe, violence, corruption, alcoolisme, le suspense du hard-boiled, dixit Todorov, va de la cause à l’effet alors que whodunit allait de l’effet à la cause. Le détective reste la figure emblématique dans Hammett, Chandler, Chester Himes. La vague atteint la France après guerre avec la « Série noire », collection de Marcel Duhamel,  les romans de Léo Malet, Jean Amila…

La grande nouveauté française vient avec J-P Manchette qui met « la contestation sociale au centre du polar » (F. Guérif). Le « milieu » de Simonin (joué au cinéma par Gabin) fait place aux barbouzes, à la lutte des classes, à la marginalité, dénonce les versions hexagonales de la corruption, donne figure à la banlieue. Daeninckx, Fajardie, Jonquet, J-B Pouy, d’autres, s’imposent. Le détective (personnage artificiel en France) cède la place au flic, passage « rétrospectivement cocasse » alors que la politique française « s’apprête à pédaler furieusement en sens inverse ».

Présentement, le paysage est confus et on perçoit mal ce qui peut, à part le mystère, unir les œuvres qui paraissent. Quoi de commun entre Da Vinci code et le Quatuor de Los Angeles Les raisons ne manquent pas  à la fragmentation : mondialisation de la littérature ? Essoufflement du genre ? Déboires de la démocratie ? Elles se conjuguent, sans doute.

Le Dictionnaire réunit auteurs, maisons d’édition, revues, traducteurs, collections (article instructif sur l’histoire, les vertus de la « Série noire » et lecritiques justifiées qu’on lui adresse), festivals. Il parle des romans sans « divulgâcher » leur lecture. Ce qui ne l’empêche pas de choisir, d’écarter, de rejoindre son lecteur et de s’en séparer: « Je vais …tout ramener à moi, mais si on ne le fait pas dans un ‘dictionnaire amoureux’, où pourra-t-on le faire ? » [J’ai regretté l’absence de Peter Cheyney et de Léo Malet qui ne sont que cités, été ravi de retrouver Pottsville,1280 habitants et Un nommé Louis Beretti « chef d’œuvre tout court »]. Les diverses nationalités sont présentes : l’anglaise et l’américaine bien sûr, mais aussi les Italiens, les Espagnols, les scandinaves, les Allemands, les Japonais…Des définitions utiles sont données (Pulp, Pitch…), des divisions de travail précisées (Boileau-Narcejac). Les théoriciens, historiens, critiques du genre enrichissent les articles sans avoir le dernier mot : « Je ne suis ni un analyste ni un critique et je n’ai pas toujours d’argument bien frappé pour dire qu’ils se trompent. » La BD n’est pas absente mais c’est le cinéma qui occupe la place importante. Dans « Le Parrain », il n’est question que du film et Hitchcock figure comme entrée. [Je note avec plaisir une faille: l’absence de l’Eva de Losey dans la filmographie de J.H. Chase, une belle œuvre avec Jeanne Moreau et Stanley Baker dans une Venise sous la pluie.]

L’autobiographie se mêle agréablement à l’humour dans l’article Daniel Pennac : « le parcours de Pennac est celui d’un cancre devenu professeur puis écrivain. A ce stade du portrait, je sens que je m’agace parce que la succession ‘cancre, professeur, écrivain’, c’est tout moi. Je ne comprends pas pourquoi il m’est passé devant. » Ailleurs, la voix est grave : parlant du Pike de Whitmer, « il y a des livres, comme celui-là, magiques, qui ne demandent qu’à rester en vous. Et de continuer à vous ronger l’âme. »

La dimension pédagogique de Lemaitre pour laquelle il se dit douéest souvent attestée. De Hammett à « l’écriture très sobre, quasiment dépourvue d’adjectifs » il tire le tempo : l’auteur « doit savoir comment les choses arrivent -non pas comment on s’en souvient des années plus tard- et il doit les écrire telles quelles ». D’Hitchcockil évoque des principes narratifs pour sauver une intrigue chancelante et l’importance essentielle du méchantUne éducation continue.

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Peut-on enfin boucler la boucle en réunissant Le Carré et le polar éclaté de notre temps Le polar, dit Lemaitre,  « reste l’un des derniers lieux où le mystère reste une qualité et le mensonge une voie d’accès à la vérité »Mystère et mensonge salvateurs demeurent aussi les capitaux d’écriture de Le Carré. Mais le premier s’achemine parfois vers le  découragement : « l’auteur de romans noirs doit devenir l’amant du désespoir » (Robin Cook). L’autre garde vive, arguant du potentiel humain, la flamme de la résistance et de l’espoir. 


Pierre Lemaitre: Dictionnaire amoureux du polar, Plon, 2020, 816 pp.