Thursday, 5 March 2009

CONSIDERATIONS INTEMPESTIVES SUR LA RELIGION




















Milad Doueihi : Solitude de l’incomparable, Augustin et Spinoza, La librairie du XXIème siècle, Seuil, 2009, 195pp.

Solitude de l’incomparable est le quatrième ouvrage publié par Milad Doueihi dans la prestigieuse collection inaugurée au siècle dernier par les éditions du Seuil et dont le titre s’est mis au jour de l’ère nouvelle en devenant « La librairie du XXIème siècle ». Cette collection qui veut proposer pour notre temps « une connaissance ouverte sur le monde et une interrogation sur soi », s’est consacrée principalement à des auteurs reconnus et venus de disciplines diverses pour faire « oeuvre de création » et entreprendre « des explorations inédites ». La barre franchie par notre auteur, Libanais né à Zghorta en 1961, émigré aux Etats-Unis en 1976, et actuellement fellow à l’université de Glasgow, est donc bien haute. Si l’on ajoute que les traductions françaises des deux premiers ouvrages (1996 et 2006) ont paru avant les originaux anglais publiés par Harvard University Press (1998 et 2009), on ne peut que conclure au lien ténu entre le lettré et sa « Librairie ».

L’un des quatre essais, La Grande Conversion numérique (2008), en dépit de l’utilisation habile du vocable conversion à relent religieux, se détache de l’ensemble car il est écrit d’un point de vue différent, celui d’ « un numéricien par accident, un simple utilisateur d’ordinateur qui a suivi les changements de l’environnement numérique au cours des vingt dernières années ». La révolution en cours, celle de la culture numérique, se caractérisée comme toutes celles qui l’ont précédée par une multiplication de « fractures » et de conflits. On y assiste peu à peu à la disparition programmée de la culture de l’imprimé. Les nouveaux modes de lecture à l’écran font émerger une « compétence numérique » qui n’est pas partagée par tous, ainsi que des formes d’écriture ouvertes, collaboratives et relativement anonymes. Parce qu’elle est faite de recompositions permanentes et d’assemblages, cette nouvelle dimension de l’écriture, ou plutôt de la lecture-écriture est qualifiée de « tendance anthologique ». Elle tend, en dernière instance, à gommer la frontière entre auteur et lecteur. Mais ces activités, et les problèmes de droit qu’elles posent, se développent sur fond de « guerres civiles numériques » : vols d’identité, censures diverses, fichage généralisé…La réflexion de Doueihi nourrie aux meilleures sources livresques essaie de prendre en compte les multiples aspects d’un processus en cours (nouvelle citoyenneté, voire nouvelle identité…) et fourmille de notes justes sans évidemment parvenir à une synthèse pour l’instant prématurée.

Les trois autres essais de Milad Doueihi s’inscrivent dans un même sillage. Ils approchent (non sans arrière plan sacrilège) le phénomène religieux mais ne s’y laissent pas réduire ; ils essayant de repérer ses schèmes dans sa périphérie directe et au-delà, dans les constructions conceptuelles qui lui ont succédé. Nous sommes donc dans le domaine de l’histoire thématique des idées, mais d’idées mobilisant des imaginaires et investies dans des domaines variés. Quant à l’approche, elle est particulièrement attentive à l’écoute et à l’interrogation philosophiques.

Histoire perverse du cœur humain (1996), livre inaugural, est, jusqu’à ce jour, le plus important des ouvrages de l’auteur. « Organe central, microcosme à l’image de l’univers culturel qui le conçoit, le cœur suscite amour et violence, passions érotique et mystique, don de soi ou meurtre sanglant. » Le canevas historique de Doueihi l’autorise à croiser cannibalisme, érotisme, passion, dévotion, communication, nourriture…et donc à se placer au fondement même du lien social. Des récits égyptiens aux mythes grecs et au culte du Sacré-cœur de Jésus, en passant par le rôle dévolu à la connaissance intuitive par Pascal suite à la destitution symbolique du cœur suite à la découverte de la circulation du sang par Harvey et à la philosophie de Descartes, l’enquête est saisissante. L’iconographie rassemblée apporte au livre un excellent appoint.

Le deuxième ouvrage de Doueihi, Le paradis terrestre, Mythes et philosophies (2006) met le doigt sur un manque qui « hante l'Occident biblique. » L’auteur suit les transformations d’une figure, l’origine perdue et absolue, au-delà de l’imaginaire religieux, dans les écrits des théologiens et philosophes. Loin de se réduire à un foyer de nostalgie à jamais perdu, le jardin d'Eden représente une structure d'ordre. L’utopie antique est devenue, à l'âge moderne, le support d'une « éthique universelle ».

Le présent essai Solitude de l’incomparable a été directement écrit en français et trouve son origine dans un enseignement dispensé à Modène en 2008. Le champ d’étude est cette fois proprement philosophique et donne lieu à une approche conceptuelle attentive et pointue. L’auteur interroge non seulement les textes d’Augustin et de Spinoza (« comparaison qui, au premier abord, paraît audacieuse, même arbitraire ») sur L’Ancien et Le Nouveau Testament et sur la signification et la portée de ‘l’élection’ des juifs, mais aussi l’œuvre de Hobbes (« un détour nécessaire ») ainsi que les Pensées de Pascal et La religion dans les limites de la simple raison de Kant. Un ensemble de concepts clefs est déployé et finement analysé au premier rang desquels celui de ‘lecture’ …Plus intempestives qu’actuelles, ces considérations sur les religions et leurs différences vous attachent de la première à la dernière page du livre sans vous livrer tous leurs secrets.

Thursday, 5 February 2009

L'HONNEUR SAUF DE L'INTELLECTUEL CRITIQUE : S.J. AL AZM



















L’honneur sauf de l'intellectuel critique

Sadik Jalal Al-Azm: Ces interdits qui nous hantent- Islam, Censure, Orientalisme, Textes traduits par Jalel El Gharbi (arabe), Jean-Pierre Dahdah (anglais), révisés par Franck Mermier et Candice Raymond, Editions Parenthèses / MMSH/ IFPO, 2008, 186pp.


Sadik Jalal Al-Azm est un penseur arabe dont les prises de position courageuses ne cessent de faire date depuis près de cinquante ans. Après quelques contributions théoriques, il se fit le pourfendeur acerbe de L’autocritique après la défaite arabe de 1967 puis de La pensée religieuse avant de prendre pour cibles non seulement ses ennemis « naturels », mais aussi bien des idées de camps proches au sien. Traduit dans plusieurs langues européennes, il mérite d’être connu au-delà du sobriquet « l’athée officiel du monde arabe » et Franck Mermier, maître d’œuvre du présent ouvrage, souligne, dans son Avant-propos, que celui-ci vient « réparer une injustice » en donnant aux lecteurs francophones accès à une œuvre qui, au-delà de son audace, mérite d’être pratiquée pour son ampleur et son extrême richesse.

Ces interdits qui nous hantent réunit dans un ordre chronologique inverse à celui de la parution mais justifiable, trois études traduites de l’anglais, seconde langue d’expression d’Al-Azm. Elles portent successivement sur trois événements aux incidences culturelles et politiques cruciales: le 11 septembre 2001(2004), Les Versets sataniques de Salman Rushdie (2000) et Orientalism de Edward Saïd (1981). Il les fait précéder, par une idée des plus heureuses, d’une autobiographie intellectuelle de l’auteur sous forme d’une longue interview, « Dialogue sans limites », donnée en 1998 et traduite de l’arabe.

Né en 1934 à Damas dans une grande famille aristocratique, Sadik évoque l’ambiance de « la grande maison arabe » où il a vu le jour, l’atmosphère quasi libérale et presque moderniste qui prévalait dans sa famille où la « religiosité stricte » était inconnue. Son passage à la pensée libérale et marxiste en sera d’autant plus facilité et se fait « sans complexes et sans crises ». L’auteur parle ensuite de son long passage dans les établissements pédagogiques libanais qui n’a pas été sans affermir ses « orientations modernistes ». De tempérament porté sur l’intellect plutôt que les sentiments, il vint au marxisme par le biais de la rationalité, de la science et de la critique. Tout en comparant avec tact et finesse les deux capitales entre lesquelles il partage sa vie et son cœur, ce « fanatique des villes », qui n’a jamais voulu être un intellectuel arabe en exil, affirme : « Mais il m’est impossible de m’imaginer en tant qu’écrivain et penseur sans ces deux villes à la fois, sans les deux pays à la fois. »

Le récit de son départ de l’AUB et de son éviction du Centre de Recherches de l’OLP suite à la critique du « creux » et de la « prétention » de la pensée de Charles Malek puis du « sionisme palestinien » révèle, au-delà du goût de la polémique et de la provocation, un attachement permanent aux Lumières fait du refus kantien de la paresse et de la lâcheté. Témoin intellectuel d’un siècle aux événements politiques et culturels duquel il a toujours voulu réagir avec clairvoyance, il se distingue par un double optimisme avoué : l’affirmation de la tolérance malgré tout prégnante des Arabes et la confiance dans le travail souterrain de la rationalité qui, au-delà des apparences et des fondamentalismes, ne cesse pas de percer son chemin.

Les trois études réunies dans l’ouvrage ne valent pas seulement ni principalement comme les spécimens de production d’un penseur arabe contemporain qui se refuse aux hordes majoritaires sans se réfugier dans la quiétude d’un clan minoritaire. Elles forment d’importantes contributions spéculatives sur des questions épineuses et multidimensionnelles. Le ‘génie’ de l’énumération logique dont use souvent Sadik Jalal Al-Azm s’accompagne presque toujours d’une vaste érudition et du versement d’éléments insoupçonnés au dossier. La longue étude consacrée aux Versets sataniques de Salman Rushdie ne laisse aucun aspect du problème lui échapper et les expose un à un dans leurs avatars historiques : la littérature, l’Islam, la censure, la vie intellectuelle dans le monde arabe…La contribution sur L’Orientalisme d’Edward Saïd, tout en reconnaissant l’importance de l’apport du penseur, révèle des ambiguïtés et des contradictions, et pointe du doigt un orientalisme à l’envers où bien des arabes et musulmans se sont formés une idée éternelle de l’Occident. Enfin dans le texte consacré au 11 septembre, où l’on regrettera une utilisation cavalière de la pensée de Michel Foucault, on ne peut qu’admirer l’honnêteté du débat personnel avec la châmata ressentie intérieurement et qui ne peut que rendre encore plus complexe l’attitude de l’intellectuel arabe indépendant.

S’il faut à tout prix tirer une leçon de l’itinéraire d’Al-Azm, elle peut être formulée ainsi : seul l’homme des Lumières garde son honneur sauf dans les plus confuses des situations.

IN MEMORIAM : LES FRERES RAHBANI
















Faut-il suspecter le bonheur, incriminer le matin, refuser le miracle ? La musique des frères Rahbani, dont le cadet Mansour (1925-2009) vient de disparaître après l’aîné Assi (1923-1986), fut pour des générations de Libanais, cette alliance immédiate de l’art, de la joie et de l’aurore. Portée par la voix de Feirouz, qui la résumait et l’accompagnait, à des hauteurs inégalées de pureté et de transparence, elle pouvait unir, sur un mode accessible à tous, la modernité et une tradition villageoise issue tout droit de la montagne libanaise. Assi et Mansour étaient aussi des poètes subtils qui surent s’entourer des plus grands (Saïd Akl, Georges Schehadé, Michel Trad…) et approfondir les leçons des plus authentiques parmi les anciens. Leurs opérettes où ne manque jamais un humour frondeur, comme pour contrebalancer les idéaux inaccessibles, furent et restent de grandes tentatives d’art total : tout y portait la marque de l’excellence, des danses folkloriques et de la scénographie aux costumes, en passant par l’essentiel, la poésie et la musique.

Grâce aux frères Rahbani, chaque Libanais se sent plus libanais, chaque Palestinien plus palestinien, chaque Syrien plus syrien,… et tout arabe plus élevé dans son être même.

Lamlamtou Zikra liqa’a al ’amsi

J’ai collecté, des cils, la rencontre d’hier,
Et me mis à l’étreindre dans mon cœur essoufflé.
Des mains qui me font signe de l’éloignement même
Me couvrent de chaleur, de lumière et de lunes.
Qu’ont les oiseaux pour m’approcher puis demander :
« Tu négliges tes cheveux, fini le nœud des tresses? »
Leurs nombreuses volées et leurs regards curieux
Me poussent bien fort à les blâmer un peu.

Indécise je suis, O moi, l’oeil vagabond
Pleurant et réjouie, en mon for, sans raison.
Je l’aime ? Prétend-on que je ne lui souris ?
Quand il s’est avancé, le voeu de fuir me prit.
J’oubliai de reprendre de sa main la mienne
Longue poignée et long, le clignement des cils
Indécise je suis, O moi, lasse d’attendre
Derrière les rideaux, abattue de fatigue.
Est-ce l’amour qui vient? Bienvenu visiteur,
Et campe à la fenêtre, Parfum, et verse toi!

(Nous nous sommes appuyés pour la traduction sur le texte publié en arabe par le supplément du Nahar.)

LE ROMAN DE L’OEIL DE JABBOUR DOUEIHI





















Jabbour Douaihy: Rose Fountain Motel, roman traduit de l’arabe (Liban) par Emmanuel Varlet, Actes Sud, 2009, 318pp.

Dans le titre astucieux qu’il donne à la traduction fidèle et vivante du roman de Jabbour Douaihy Ayn Wardeh, Emmanuel Varlet occulte la signification originaire du mot ayn, œil avant d’être fontaine. La rose, Wardeh, Rilke la devinait « le sommeil de personne sous tant de paupières » ; ici, son oeil aiguillonne tellement notre auteur au point de devenir, d’un bout à l’autre du roman, l’instrument d’un crime que raconter seul peut arrêter sinon satisfaire. Voir est le mobile et voir est la faute et les emboîtages du récit ne sont que les constructions, ou les compromis, évidents d’un défi, de la ruse et de l’interdit.

Rose Fountain Motel est le roman de l’œil et il nous est dit à la première page, et rappelé à la dernière, que Mar Nohra, le patron du petit bourg de Ayn Wardeh, où s’élève la maison et se déroulent les faits, est le « saint protecteur de la vue et guérisseur de la cataracte, ainsi que la conjonctivite printanière ». Vénérable rural à la spécialisation plus pointue que le plus aigu des ophtalmologues, il ouvre et ferme une œuvre cousue de fil(ms) blanc(s) et noirs et Technicolor : des Ambersons qui ne furent peut être pas si magnifiques, à This property is condemned de Pollack où l’on voit des fillettes rôder autour d’un chemin de fer abandonné, aux comédies italiennes des années 1970 où on riait noir des affreux, sales et méchants et autres monstres de tous les milieux sociaux, sans oublier le « No Trespassing » de Citizen Kane et Puzzle of a downfall child rendu dans « les montagnes de Beyrouth » par « Propriété privée » et « Voie sans issue » et qui ne sert que d’invite. La dimension cinématographique de l’œuvre ne s’arrête pas aux films dont elle s’est nourrie et qu’elle intègre sans les nommer dans un luxe inouï. Elle se laisse voir aux procédés utilisés, tels le flashback, et à ces chapitres construits comme des séquences prêtes à être saisies par la caméra ou écrites par elle: l’entrevue de la mère et du fils (XVI), la tentative de viol burlesque « dans la fange jonchant le sol du salon » (XIX), le récital de poésie sur la colline avec pour fond sonore les bombardements (XXI),…

Mais que l’on ne s’y trompe pas : si la vision est le tissu même d’un roman qui veut toucher des yeux les moindres recoins la vie sociale libanaise, elle n’en souffre pas moins d’être un acte de transgression dont le ou les protagonistes ont toujours à répondre et qui se heurte indubitablement à des limites. Les premières pages résument bien l’itinéraire royal: un passant se mue en voyeur « dévoré par la curiosité » et se transforme en questionneur, puis en arpenteur, pour violer un domicile et découvrir que la demeure est déjà souillée par des promeneurs après avoir été dévastée par ses gardiens et désolée par ses propriétaires. Le processus est infini et le retour aux sources barré, vu qu’il est difficile ou insupportable de voir, ou qu’il n’y a rien à voir. Souvent on scrute un personnage qui ne fait que vous inspecter et les regards de tous les environs sont tournés vers un « gardien de phare ». Presque toujours la composition est en abyme: Que raconte « l’idiot » des Baz par sa gestuelle? Ce qu’il a vu : des enfants regarder. Que voyaient-ils ? Leurs parents faire l’amour… sans quitter leurs vêtements. Ainsi voit-on voir ceux qui, en définitive, ne voient rien. Une scène capitale du livre (XXIV) est bâtie sur le même schème. Le tabou de voir naît de la démesure même de regarder : les taches blanchâtres qui apparaissent et se multiplient sur Réda al-Baz mettent à nu sa peau mais le spectacle est désormais d’une telle obscénité qu’il conduit le héros du roman à la réclusion.

Le tropisme de la vue, et sa borne, forment un couple antagoniste pris lui-même dans d’autres liaisons qui le complètent et le contredisent. Mentionnons en deux pour ne pas aborder la question épineuse des relations homo et hétérosexuelles: l’écoute et la lecture. A Ayn Wardeh, « on entendit la guerre plus qu’on ne la vit. » Mais la tante Nohad éteignit la radio et la jeta parce que d’elle vint le premier signe de la perte du conflit par le camp chrétien, et le frère Jojo identifiait avec assurance « chaque projectile et chaque source de tir ». On assiste même directement, grâce à une fréquence radio, à une mort poignante par bombardement : « - Mounir, garde les yeux ouverts…Tu m’entends, Mounir ? » (XVIII) La cassure voir/écouter est même au centre du personnage si important de la jeune arabe : « Une voix comme étrangère à cette svelte personne… » Quant à la lecture, quel rôle joue au juste l’œuvre de Proust dans la quête impossible du couple amoureux Réda-Nadia: Dérive, point de fuite, miroir, explication, sublimation… ?

Que raconte Rose Fountain Motel ? L’histoire d’une demeure où viennent se rencontrer un retour d’émigration fortuné du Brésil et une migration bédouine de l’intérieur syrien ? Nous voyons la maison, « une des plus grandes puissances d’intégration » selon Bachelard, éclater horizontalement (les membres de la famille y ont leurs repères et leurs contrées) et verticalement (entre la chambre du premier étage où se retranche Réda et la cave où se terrent les Mani’ ne reste qu’un espace d’immondices et le lien ténu d’une corde qui amène les repas) ; et l’on sait que si le régime de mainmorte familiale la précipite dans la ruine, il la préserve de la disparition. L’histoire d’une dynastie des batailles perdues qui ne vola pas bien haut, mais sauva quelques meubles, et d’une autre qui s’est imprégnée des mœurs de ses maîtres sans sortir de sa tanière? L’histoire tragique d’un amour intense où un Hamlet libanais communique à sa bien aimée la peur de la vie?

La force du roman de Jabbour Douaihy est de raconter densément selon des procédés axés ou désaxés, prévus et imprévisibles : Déroulement linéaire des chapitres et structures intriquées de l’œuvre ; parodie inventive qui n’épargne aucun milieu mais que la pudeur arrête devant les amants Réda et Nadia ; déclin répertorié de la dynastie et remontée subite de l’impuissance par le désir pour la jeune arabe. Enfin, quelle belle fin où la vue trouve dans l’invisible sa victoire ! Pour la connaître, il faut lire de bout en bout le livre.

Wednesday, 31 December 2008

LEVI-STRAUSS: UN TOTEM SANS TOTEMISME


















Claude Lévi-Strauss : Œuvres, Préface par Vincent Debaene, Edition établie par Vincent Debaene, Frédéric Keck, Marie Mauzé et Martin Rueff, Bibliothèque de la pléiade, 2063pp, NRF.

De bout en bout, l’année 2008 où Claude Lévi-Strauss célébra en novembre le centième anniversaire de sa naissance aura été la sienne. En mai, parut une sélection de ses oeuvres dans La Pléiade, ce qui sembla autant enrichir la collection que confirmer l’auteur. Les revues les plus prestigieuses lui consacrèrent leurs couvertures tout en lui décernant les titres les plus élogieux : « Le dernier des géants », « Le penseur du siècle »… La longévité de Lévi-Strauss ne pouvait qu’être saluée et conduire à mieux connaître les nombreuses facettes d’un personnage réputé froid et neutre et le marasme général de la pensée actuelle en France poussait à s’accrocher à un penseur de réputation mondiale et à une œuvre qui a révolutionné son domaine propre et bousculé de nombreux champs proches. Il n’en reste pas moins qu’une dynamique Lévi-Strauss ne cesse de séduire et de produire des effets sur les lecteurs où la contestation et le refus des paradoxes de l’anthropologue le disputent à l’accord et à l’admiration.

L’ouvrage de la pléiade comporte peu d’inédits pour le lecteur non spécialisé, mais les éditeurs ont su le marquer du soin apporté par l’auteur à chacune de ses publications (choix des illustrations, facilité des renvois, lisibilité d’une page nette et sans surcharge dont l’exemple est particulièrement donné par La potière jalouse et ses « références »…) S’il est permis de regretter les formats originaux, le corps des caractères, les couvertures colorées (parfois reproduites ici)…on ne peut échapper, en revanche, à la magie d’un volume dont on semble découvrir les textes les plus célèbres pour la première fois tant le style se dévoile et s’impose, et dont la sélection, établie par l’auteur lui-même, et l’unité énigmatique de l’ensemble sont prenants.

Lévi-Strauss a reçu une formation de philosophe et passé son agrégation en 1931. Il gagne ses galons d’ethnographe dans deux expéditions menées au Brésil entre 1935 et 1938. Mais c’est aux Etats-Unis où il émigre au début des années quarante pour échapper au nazisme que prennent leur départ les travaux et les publications qui feront sa réputation. Deux étapes peuvent alors distinguer sa recherche. Dans la première, il fonde théoriquement le structuralisme et l’applique au domaine de la parenté et l’alliance (1943-1955). Dans la seconde, sa méthode s’étend à un nouveau domaine, l’analyse des mythes, plus particulièrement les récits des sociétés amérindiennes. Si l’on passe d’un domaine à prédominante sociologique à un autre à dominante intellectuelle, la priorité du symbolique est à l’œuvre dans les deux champs : un nombre restreint d’éléments entre dans des combinaisons variables et en nombre limité. Elle se passe de sujet, s’impose à l’imaginaire et à l’affectivité, mais est probablement en sympathie avec la nature : « Car le structuralisme est résolument téléologique ».

Dans les Œuvres ne sont retenus ni le grand corpus du premier moment (Les structures élémentaires de la parenté, 1949), ni celui du second moment (Les quatre volumes de Mythologiques, 1964-1971), ni les articles réunis dans Anthropologie structurale I et II et Le regard éloigné (1958, 1973, 1983) qui ont tant fait pour la propagation de la méthode structurale et le combat théorique contre le racisme et pour l’égalité des cultures. De Tristes tropiques (1955) à Regarder écouter lire (1993) en passant par Le Totémisme aujourd’hui (1962), La pensée sauvage (1962), La voie des masques (1979), La potière jalouse (1985), Histoire de lynx (1991), quels sont donc les critères du choix et quel fil relie les livres sélectionnés?

Le premier ouvrage n’est ni un récit d’expériences ethnographiques, ni l’enregistrement de la nostalgie d’un travail sur le terrain, mais un livre hautement littéraire de réflexion sur la condition de l’anthropologue dans son épreuve initiatique, la rencontre difficile de l’autre et la mise en question de soi. Le dernier où se retrouvent Poussin, Rameau et Diderot mais aussi la vannerie que « nous ne tenons pas… en haute estime » ainsi que d’autres « objets », n’est pas un retour ‘à soi’ ou ‘chez soi’. Dans sa préface, Vincent Debaene écrit que les sept ouvrages réunis « peuvent se lire comme des expérimentations qui mesurent les effets d’une secousse ethnographique sur un type de discours et un domaine de notre culture- respectivement, la littérature, la philosophie, l’anthropologie et l’esthétique. » L’examen du jugement de goût et la place éminente donnée à la littérature comme enjeu de connaissance, bricolage formel de qualités sensibles et source de plaisir intellectuel tiennent l’une des clefs de l’économie générale du recueil.

Faut-il regretter l’absence dans ce volume d’un Finale tel que Lévi-Strauss en a seul le secret et tel qu’on le trouve au bout de Tristes tropiques, de La pensée sauvage, et de « (s)a tétralogie » ? A la fin du premier ouvrage, on pouvait lire : « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui. » A la fin de L’homme nu, il n’est plus seulement question du crépuscule des dieux, ni même de celui des hommes, mais de celui de « toutes les manifestations de la vie », peut-être même de la matière. Il est probablement heureux que Claude Lévi-Strauss qui a écrit, en dernière page de Regarder écouter lire : « Car les hommes ne diffèrent, et même n’existent, que par leurs œuvres », ait survécu à ses propres Œuvres, un Totem qui semble avoir eu raison de bien des totémismes.

Wednesday, 3 December 2008

LE QUATTROCENTO ET L'ETAT COMME OEUVRE D'ART
















Patrick Boucheron : Léonard et Machiavel, 155pp, Verdier, 2008.

Sous le signe de Léonard de Vinci et de Nicolas Machiavel et dans un livre qui leur est consacré et même dédié, un historien penchera-t-il pour la littérature, pour la théorie ou pour la vérité nue ? Le propre du propos de Patrick Boucheron, enseignant à La Sorbonne, est de serrer de près les faits en soignant à l’extrême l’écriture et de mener avec aisance ses lecteurs de la miniature à la fresque. Signant un livre tenant à la fois de l’essai, de la biographie croisée, du récit historique et du roman policier, il réussit une gageure : réunir les deux hommes, rapprocher deux visions, animer une époque tout en la décryptant.

L’ouvrage n’est consacré aux protagonistes et à leurs possibles rapports qu’à travers le microcosme d’un laps de temps (juin 1502 - mai 1506) où ils ont pu se rencontrer, où ils n’ont pu que se rencontrer et même collaborer, mais dont ni l’un ni l’autre n’a laissé mention dans ses écrits. La trace irréfutable mais fugace d’une histoire commune peut cependant être glanée dans les archives, registres de comptes, missives diplomatiques, contrats notariés… Cette rencontre dont on ne saisit que « des cailloux dans un ruisseau », à laquelle ni l’auteur de La Joconde ni celui du Prince ne semblent donner une réelle importance, est prétexte à Patrick Boucheron pour la confrontation de deux génies dont les affinités illuminent et reflètent toute la tourmente de la Renaissance. C’est donc, par delà Léonard et Machiavel à une véritable promenade dans le Rinascimento, ses palais, ses batailles, ses ambitions, ses réalisations, ses contradictions et ses échecs que nous sommes conviés.

A l’heure où les deux Toscans se croisent au palazzo ducale d’Urbino en juin 1502, le plus beau palais du monde selon les rumeurs d’Italie, sous l’autorité de César Borgia, ‘le prince des temps nouveaux’, Léonard (1452-1519), l’aîné, humaniste, ingénieur et artiste célèbre et en pleine possession de ses moyens, est à la recherche d’un mécène après que les Français ont délogé son protecteur, le duc de Milan; Machiavel (1469- 1527), le cadet, dont l’œuvre théorique ne sera entreprise qu’après sa disgrâce et le retour des Médicis à Florence( Le Prince (1513), Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1520)) est engagé dans l’action politique, représente sa république auprès du fils du pape Alexandre VI et rédige pour son gouvernement modéré des rapports diplomatiques perspicaces et alarmants. Ils sont contemporains non pas seulement parce qu’ils fréquentent les mêmes lieux et les mêmes princes mais parce qu’ils ont « en partage une même conception de la qualité des temps» marquée par l’omniprésence de la guerre. Ils vont suivre sur les routes de Romagne, « terre âpre et venteuse, dont les montagnes griffent les regards, tellement plus brutales que les caressantes collines de Toscane », l'aventure politique du nouveau César. Machiavel observe, informe, se convainc que ce nouveau prince est le seul acteur en Italie à bénéficier d’une Virtù à pouvoir brusquer la Fortuna ; Léonard dessine inlassablement, « témoin intimidé et muet ».

Quand Léonard et Machiavel quittent Borgia après ses revers de fortune, ils rejoignent Florence. Un même projet les réunit pour un temps : dévier le cours de l’Arno pour faire plier Pise. Profitant de la fuite des Médicis, la cité maritime se libère de la tutelle des Florentins. Devant ceux-ci qui désespèrent de l’assaut et du siège, Machiavel plaide le redressement du cours de l’eau et Léonard est sollicité pour dresser les plans. Mais l’ingénieur qui a acquis en Lombardie une riche expérience en la matière pense plus aux effets de prospérité des projets hydrauliques et n’accepte d’exercer sa fonction que de loin et comme un art d’invention. L’archive de la collaboration abonde sans suffire. Le projet entier se termine dans la ruine totale et la victoire de l’Arno : l’autre souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, le paysage menaçant à l’arrière plan de ses toiles !

Le second projet dont Machiavel suivit toutes les étapes est la commande passée à Léonard d’une peinture monumentale (trois fois les dimensions de La Cène) représentant La bataille d’Anghiari remportée en 1440 par Florence sur les troupes milanaises. Personne n’a jamais vu cette œuvre destinée à la salle du Conseil du Palais de la Seigneurie, mais toute la peinture occidentale la regarde encore. Projet démesuré d’un artiste qui répugnait à achever, défi politique (la guerre dans sa réalité et non dans son idéalité), révolution esthétique (rien à voir avec les batailles ordonnées de Paolo Uccello), prouesse technique (utilisation de nouveaux matériaux), abîme financier…elle ne peut que se refléter dans la projet de Machiavel de soustraire la théorie politique à la beauté du verbe pour "aller droit à la vérité effective de la chose".

La confrontation Léonard - Machiavel, dont la bibliographie majeure est déjà rassemblée depuis le début du siècle et qui ne nous enrichit pas de faits nouveaux ou d’importance, sort des sentiers battus de deux parallèles classiques: l’opposition De Vinci - Michel Ange qui n’a cessé d’alimenter l’histoire de l’art et l’analogie Machiavel – Galilée élevée au rang d’un principe explicatif (« Machiavel, Galilée de la politique ») dans les ruptures de la pensée (Cassirer). Le pari de Boucheron de mettre en présence un Léonard, visité par Valéry et Freud mais rendu ici à lui même et le jeune Secrétaire florentin, ancré encore dans sa commune mais dont le projet politique ne cesse d’être repris, brille d’un attrait certain en ce qu’il a de précis, d’historique, d’humain et d’universel.

Thursday, 30 October 2008

LA MEDITERRANEE BERCEAU D'AVENIRS





















Paul Balta, Claudine Rulleau : La Méditerranée Berceau de l’avenir, Les essentiels, Milan, 64pp; Béatrice Patrie, Emmanuel Español : Méditerranée Adresse au président de la République, Nicolas Sarkozy, Sindbad, 2008, 352pp.

Si la Méditerranée, mer si chère à ses riverains, et aux hommes en général puisqu’elle s’affirme être la première région touristique de la planète, est aujourd’hui le sujet de tant de publications en France, c’est à première vue, en raison du Partenariat euro-méditerranéen établi par la déclaration de Barcelone en 1995 et de l’initiative du président français. Plus profondément peut-être l’offre éditoriale répond à une fascination toujours renouvelée pour la richesse des civilisations qu’elle a vu naître et pour être, avec ses prolongements du golfe persique à l’Afghanistan, la scène principale de la confrontation déclarée ou larvée de l’Occident avec son autre.

Paul Balta et Claudine Rulleau présentent, dans la collection « Les essentiels » aux éditions Milan, un petit ouvrage en bleu et blanc où on peut glaner bien des informations utiles et combler mainte lacune de notre connaissance. De l’ère tertiaire où il y a 43 millions d’années a été provoquée la fracture où s’est coulée la Méditerranée aux ambiguïtés et points positifs et négatifs de la conférence de Barcelone et du Partenariat, la tâche n’était pas facile. Le résultat ne manque ni d’ordre ni de clarté, vertus par excellence méditerranéennes. Nous nous permettrons cependant deux remarques. La première concerne la place de la Grèce antique : elle ne figure dans le livre que dans la rubrique « polythéismes » ; mais ne doit-on pas aux cités hellènes de la période classique la démocratie, la philosophie, la science…bref la raison ? Le seul « miracle » que Bertrand Russell reconnaissait était le « miracle grec ». Par ailleurs, les auteurs ont bien fait d’insister sur le futur dans leur titre : La Méditerranée Berceau de l’avenir; mais il aurait été plus respectueux du passé et moins hasardeux de dire Berceau d’avenirs !

Béatrice Patrie et Emmanuel Español ne nous sont pas des inconnus pour avoir consacré à notre pays un ouvrage intitulé Qui veut détruire le Liban ? (Sindbad, 2007) dont la conclusion principale était : « le mythe de la démocratie communautaire a vécu ». Ils prennent aujourd’hui, volens nolens, le risque d’étendre ce « mythe » à un ensemble planétaire bien plus vaste. Chez le même éditeur et sous une chatoyante couverture où domine la couleur turquoise, ils publient un volume copieux où, sous le couvert d’une discussion de l’idée sarkozyste jugée « dérisoire » d’une Union de la Méditerranée, ils conçoivent un grand dessein pour les 50 ou 100 prochaines années : une « Europe à 50 », plus exactement un espace géographique regroupant l’Europe et tous les pays de l’est et du sud de la Méditerranée, « un ensemble régional intégré sur le plan politique, économique et culturel, dans une conception multipolaire du monde. »

Béatrice Patrie, députée européenne et déléguée nationale du Parti Socialiste français, est la présidente de la délégation pour les pays du Machreq au Parlement européen ; Emmanuel Español est historien des religions. Ils connaissent de près le contentieux méditerranéen et présentent des analyses fournies de ce qu’ils appellent « les grands défis » : de « l’horizon indépassable du conflit israélo-palestinien » à la question turque et à la « proximité complète » du Maghreb. Cela leur permet de mettre à nu l’imprécision et la pauvreté du projet sarkozyste qui, d’une part, ne délimite pas les pays concernés, d’autre part, ne semble apporter aucune valeur ajoutée aux programmes d’action entrepris dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Refusant l’idée d’une Europe « cathédrale » ou « club pour peuples blancs et chrétiens » autant que l’idée d’une Europe « supermarché », ils balaient bien des idées reçues et sur l’islam (quitte à formuler des réticences tortueuses : « On ne saurait nier que les principes de la charia consacrent le statut inférieur de la femme, mais, une fois encore selon un esprit et dans des termes assez identiques à ceux de tous les systèmes patriarcaux, ce qui bien entendu ne constitue pas une justification. ») et sur le christianisme : L’Europe est déjà multiculturelle avec ses musulmans des Balkans et ses immigrés et elle est en voie de se détacher de la religion.

En parlant d’un ensemble euroméditerranéen « fondé sur une laïcité intégratrice mais respectueuse des croyances religieuses et des opinions philosophiques, et un multiculturalisme garant du vivre ensemble » l’intellectuel libanais retrouve son vocabulaire, ses problèmes et ses projets de solution. L’appui de l’Europe sera sans prix pour les démocrates arabes. Mais si l’audacieux projet nous laisse dans l’amertume et la méfiance, c’est pour deux raisons au moins : son incapacité, tout comme celui de Sarkozy, à délimiter les frontières (peut-on séparer la Syrie de l’Irak et de l’Arabie et ces pays de l’Iran, ainsi que l’Europe de la Russie…) et donc à définir de nouvelles identités ; la capacité prouvée des communautés de faire fi des religions en raison de temporalités différentes et suite à des conjonctures prévisibles ou imprévisibles.

Reste que la pluralité des projets fait du Mutawassitt un passé plein de futur : « Une même vague par le monde, une même vague depuis Troie roule sa hanche jusqu’à nous. » (Saint John Perse)

Wednesday, 1 October 2008

UNE MAGISTRALE BIOGRAPHIE DE PAUL VALERY




















Monsieur Teste rendu à une vie ardente et replongé dans son milieu culturel

Michel Jarrety : Paul Valéry, 1366pp, Fayard, 2008.

A l’heure où la forme biographique dite à l’anglo-saxonne, c'est-à-dire couvrant un homme dans les détails les plus infimes de sa vie commence à être contestée au bénéfice d’un retour à des Vies à la Zweig ou à la Maurois moins copieuses et dégageant mieux les lignes générales, mais où cette forme occupe un terrain de plus en plus vaste dans les champs universitaire et éditorial, le travail de Michel Jarrety sur Paul Valéry marque sans doute une date. Nous sommes en présence d’un travail immense et admirable à tous les niveaux.

Appareil critique mis à part, nous avons affaire à douze cents pages de narration dense, claire et continue. Véritable encyclopédie valéryenne, la biographie ouvre la voie à deux possibilités de lecture. La première à partir d’un index alphabétique fourni de plus de 50 pages où ne figurent pas seulement les noms des auteurs, mais aussi, pour nombre d’entre eux, l’intitulé des œuvres, en deçà même des ouvrages : vous trouverez à Mallarmé outre Igitur et Le coup de dès, « Toast funèbre » ou « Le cygne » et à Breton « Forêt noire » et « Pour Lafcadio » à coté de Nadja et de L’amour fou… Quant aux titres des textes de Valéry, ils occupent à eux seuls 11 colonnes. Mais le nombre de renvois à l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci ou au « Cimetière marin » ne peut que décourager toute quête facile. La seconde lecture, celle qui accompagne le livre dans l’ordre de ses chapitres, doit en principe se prévaloir de plus de courage et de ténacité. En fait, non seulement elle est indispensable à l’élucidation du mystère Valéry, mais on s’y laisse prendre à une quasi fiction attachante, pleine de rebondissements, bien pourvue et habile à entremêler des sources abondantes, éparses dans le monde entier et largement inexplorées. La combinaison obligée des deux voies fera en sorte que cet ouvrage demeurera longtemps au chevet de ses lecteurs avant de se mettre à la proche portée de leur recherche.

Poète classique ou néoclassique, symboliste ou inclassable, obscur ou lumineux, intellectuel ou interprète d’une sensualité débordante, critique averti et représentant de « la nouvelle prose française » ou ennemi juré de toute écriture et justifiant la sienne « par faiblesse », penseur et auteur d’un classique Regards sur le monde actuel (1931) ou oracle servant à la troisième république ses poncifs ? Le livre de Jarrety introduit toutes ces interrogations dans un récit historique où l’on voit Paul Valéry (1871- 1945) poète précoce, né à Sète sans une goutte de sang français dans les veines puisque corse par son père et italien par sa mère, abandonner l’art des vers, s’imposer à 25 ans par deux ouvrages en prose, et publier après un long silence La Jeune Parque (1917), poème dont ‘ l’obscurité le mit en lumière’ et à propos duquel fut risquée une formule belle et énigmatique : ‘ une autobiographie par la forme’. Charmes, son plus important recueil de vers, paraît en 1922. L’importance de cette biographie est d’éclairer l’activité créatrice de l’intérieur et de l’extérieur. Se fondant essentiellement sur les Cahiers et la correspondance rédigés au quotidien et où, comme nul autre, l’auteur de Monsieur Teste se montre lucide, penché sur son œuvre et projetant sur elle un œil critique implacable, Jarrety met en lumière les doutes, les pannes, l’ensablement et les renaissances d’une œuvre en gestation. Il éclaire aussi, avec une érudition inégalée, la submersion de cet élan créateur dans une ère culturelle des plus riches de l’histoire de France, la première moitié du vingtième siècle. On y voit celui qui « restera pour la postérité, le poète représentatif, le symbole du poète de la première moitié du XXe siècle » (Eliot), titre qu’il ravit, selon l’auteur de The Waste Land à Rilke et à Yeats, traqué par ses éditeurs, encouragé par ses amis, victime de la perfidie de ses ennemis, laissant les membres de sa famille dans l’ignorance de son activité littéraire et fascinant ses interlocuteurs de Breton à Malraux…

La maîtrise d’un matériel bibliographique des plus riches (notons, pour l’anecdote, une petite omission : Georges Schehadé, soutenu alors par Saint-John Perse, ne figure pas dans la liste des poètes lancés par la revue Commerce à laquelle un chapitre est consacré) permet à notre biographe de nouer une triple gageure dans un tissu indistinct : dégager la vie privée, familiale, professionnelle, amoureuse, amicale…et la situation financière précaire de l’individu Valéry ; éclairer le processus créateur de l’intérieur et en situation dans son époque, tout en essayant de donner des réponses définitives aux questions posées plus haut sur l’identité véritable du poète et de l’écrivain et sur la portée de l’oeuvre; mettre en lumière les fonctions culturelles, diplomatiques et politiques du poète suite à sa notoriété, des missions européennes et internationales à la création d’une chaire de poétique au Collège de France, et du Discours de réception du maréchal Pétain à l’Académie française aux funérailles nationales du poète organisées sous le patronage du général De Gaulle.

« Qu’est-ce qu’un poète ? » est-on amené à se demander au bout de la lecture de cet édifiant ouvrage, jamais vraiment achevée. Et on est tenté de répondre : c’est un homme dont l’expérience créatrice l’a mené au plus intime des dieux, qui sait le prix d’une inspiration capricieuse et d’un travail interminable et qui, chu dans le monde social pour lequel il n’a plus aucune déférence, est prêt à bien des compromis tout en se sauvant par l’ironie et en s’abandonnant aux passions amoureuses.

Quant à notre biographe, il ne doit pas estimer sa mission accomplie : lui reste à écrire les vies posthumes de Paul Valéry dont certaines, et non des moindres, dans notre culture arabe.

Thursday, 4 September 2008

LAURICE SCHEHADÉ





















La fidélité au Liban par la langue française

La première aventure, ou mésaventure, de Laurice Schehadé avec la publication, c’est avec notre journal L’Orient littéraire qu’elle l’a eue. Elle avait, encouragée par son frère et meilleur confident Georges, rédacteur en chef du périodique, préparé un conte, Mauve, pour le premier numéro à paraître en 1929. Si on retrouve trace du texte dans les épreuves, suivant Albert Dichy, celui-ci « disparaît à la publication ». Nous nous devons donc aujourd’hui de réparer cette omission injuste et d’évoquer une auteure qu’on gagne à voir figurer dans le panthéon de langue française du Liban, voire dans le panthéon de langue française tout court.
Laurice Schehadé n’est pas à redécouvrir mais à découvrir. Née à Alexandrie dans une date laissée dans l’ombre entre 1908 et 1916, revenue avec sa famille à Beyrouth en 1921, elle épouse le marquis Giorgio Benzoni, consul d’Italie à Damas, en 1934. Publiée à Paris entre 1947 et 1966 par l’un des plus prestigieux éditeurs de poètes du XXème, GLM, elle détient le record absolu du nombre de plaquettes imprimées à l’enseigne prestigieuse, devançant Jouve et Eluard. Du Journal d’Anne à Du ruisseau de l’aube en passant par Récit d’Anne (1950) et Portes disparues (1956), onze recueils de prose poétique à tirage limité font le bonheur des bibliophiles, mais n’ouvrent pas à l’écrivain les portes du grand public. Guy Lévis Mano est heureux de publier, dans sa dernière période, une « œuvre qui coule de source » et l’auteure n’est pas fascinée par les grands éditeurs. « Le Journal et le Récit, Paulhan me les avait demandés pour Gallimard. Mais c’est GLM que j’ai choisi et que j’ai gardé », m’écrit-elle en 2000. Quant aux Grandes horloges, labellisé « roman » et paru chez Julliard en 1961, il est sa seule oeuvre à connaître un succès notoire et sera épuisé en quelques mois.
En 1999, à l’initiative de Ghassan Tuéni en qui l’auteure salue de Rome où elle réside « le Lorenzo dei Medici…de notre époque » (lettre du 19/10/1999), Dar an-nahar réunit en deux volumes, dans la collection « Patrimoine », la totalité de l’œuvre publiée. Le premier intitulé Les livres d’Anne assemble dix œuvres d’autofiction poétique que Laurice a recouvertes du nom d’Anne (mot court, nom de sœur, personne douée de la patience et de la résignation de l’âne…) Le second Les grandes horloges & autres récits réunit les deux textes les plus longs et leur adjoint des inédits. Grâce à cette réédition, l’œuvre de Laurice Schehadé est devenue incontournable, mais reste à approfondir et n’a pas encore trouvé ses lecteurs naturels.

Découvrir les écrits de L. Schehadé, c’est se laisser entraîner dans trois thèmes tissés par un style naturel, imagé, enchanté, jamais neutre, très rarement touché par le caractère scolaire ou l’aspect précieux. Cette écriture où viennent se rejoindre la source et la sève, une poésie effervescente et une prose simple et limpide revêt le contenu de sa belle parure mais y puise sa densité et y trouve sa vigilance.

L’enfance est le premier de ces thèmes et étale, par son omniprésence dans l’œuvre, sa perte irrévocable et sa puissance irrésistible: « Mon enfance résonne en moi qui m’a faite sauvage ; j’ai rêvé en elle ce que je ne pouvais pas avoir, ce que les hommes plus tard ne m’ont jamais donné, ce qu’il m’a fallu disputer à la vie ; elle m’avait offert l’espace et les ruses de la vérité, une loi que je pouvais enfreindre, les champs, les rues, les haies, une possibilité d’entente avec Dieu… » Ce qui défend le style poétique contre la mièvrerie dans l’évocation d’un pays et d’une famille qui ordonnent le théâtre de l’enfance, c’est la lucidité du regard et son intensité ; et c’est aussi ce procédé aux multiples faces qui dénonce le mensonge, remet en cause l’idylle, refuse toute origine pour remonter en deçà : « Je vais dans la vie à reculons comme un crabe. »
Le temps est un voleur d’images proclame le titre d’une plaquette. Il nous fait toucher du doigt le deuxième thème de l’œuvre, le temps qui mue tout en images avant de les emporter dans sa marche rapide et sans aucun égard pour notre vie intérieure : « Il me fallait tous les jours une rose de mai… »
Troisième et dernier thème lié aux premiers, car victime du temps qui passe et de l’enfance qui ne passe pas: l’amour. Il n’est pas contrarié dans l’œuvre de L. Schehadé, et principalement dans ce très beau roman qu’est Les grandes horloges, par des obstacles extérieurs mais par le fait que chacun des protagonistes est lui-même et demeure enfermé dans une « inflexible solitude ».
Les livres de Laurice Schehadé ne sont pas exempts de faiblesse et leur architecture laisse parfois à redire. Ils n’en méritent pas moins d’être lus et relus.

En épousant un étranger et en quittant son pays pour Rome, les plus belles villes d’Europe et les salons politiques et littéraires les plus cotés, Laurice Schehadé a « trahi » une famille, un frère complice en prose et poésie, une patrie… Le bonheur d’une langue française classique et toujours réinventée lui fut la voie royale pour affirmer sa fidélité pérenne à une enfance jamais perdue et au Liban lointain : « Tu ne sais pas combien au Liban le vent se moque des nuages, c’est un vagabond hanté par les chemins qu’il doit faire et qu’il refait toujours, hanté par le bonheur qu’il ne peut s’arrêter pour prendre ; au Liban la nuit, le ciel est dans chaque main… » On n’est pas Schehadé avec S impunément.

Thursday, 7 August 2008

MARWAN HOSS: RIGUEUR DU VERBE, GENEROSITE DE LA SOUFFRANCE





OEUVRE DE PIERRE SOULAGES

Marwan Hoss : L’œuvre poétique 1971-2004, édition bilingue traduite et présentée en arabe par Antoine Jockey, Dar annahar, 2008, 165pp.

René Char écrit à Marwan Hoss : « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»


Les grands recueils de poésie moderne se reconnaissent à ceci qu’ils reposent comme à la première heure la question : qu’est-ce que la poésie ? Interrogation qui naît d’une autre : pourquoi ce ou ces textes sont-ils d’une telle évidence et d’une telle intensité poétiques ? La poésie jadis, voire naguère, puisait son essence dans le rythme, la musicalité, les images justes, inattendues et nouvelles…mais à l’heure où ces critères semblent abolis ou contournés, qu’est-ce qui fait poésie dans un texte, qu’est-ce qui fait d’un arrangement de mots ou de phrases un mode en rupture avec les autres genres littéraires et une production humaine si affirmée?

La réunion dans un même ouvrage de l’œuvre poétique de Marwan Hoss parue en France durant près d’un quart de siècle ( Le tireur isolé, 1971; Le retour de la neige, 1982; Absente retrouvée, 1991; Ruptures, 1998; Déchirures, 2004) dans des maisons d’édition prestigieuses mais à diffusion limitée (GLM, Fata Morgana, Arfuyen, Boza) et sa traduction simultanée en arabe par Antoine Jockey ne feront que confirmer l’importance capitale de ce poète libanais que beaucoup ne connaissent que de nom et qui, né en 1948, a élu, dès l’âge de vingt ans, résidence à Paris. L’œuvre est aujourd’hui établie dans sa version définitive, bien des poèmes ayant migré avec variantes d’un livre à l’autre, et l’auteur revient à son premier éditeur, Dar annahar, qui a publié en 1968 Une passion, recueil tôt renié par Hoss pour ‘les excès d’influences subies’ et où Nadia Tuéni avait d’emblée repéré, dans une belle préface, « une maîtrise presque cruelle de la langue » et « un magistral emploi des silences ».

D’où vient l’intensité de cette poésie rare ? Pourquoi ces compositions généralement courtes sont-elles d’une telle puissance poétique et ont-elles un impact si profond? La langue des poètes est-elle seule habilitée à exprimer l’attrait de ces pièces ? René Char dans quatre courtes et magiques missives adressées à l’auteur et publiées en annexe de l’ouvrage, dit l’essentiel : « Le Tireur isolé offre un visage de grâce, de monde chassant son cauchemar et nous invitant à une place de nouveau libre. Il m’est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent aussi à moi-même, à l’âge des sombres chagrins.» « Je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares.»

Les éléments biographiques (mort d’une mère jeune et adorée alors qu’il avait 15 ans, états dépressifs des années 1980…) peuvent apporter un appoint à la compréhension de l’œuvre de Marwan Hoss et aider à saisir le dynamisme qui la porte de recueil en recueil, il ne détient pas la clef de sa poétique. Parti d’un monde aux contours schehadiens par la forme, les éléments et les images (l’enfant et les roses, le cristal de bonheur), Hoss se plait à s’opposer à lui (« Je dis destin de pierre/Je pense un jardin de terre douce » (Le tireur isolé) versus « Je dis fleur de montagne pour dire /solitude » (Poésies II)), mais essentiellement pour subvertir un « pays où l’angoisse/est un peu d’air » (Schehadé). Peuplé de Clautrabe (qui ‘reviendra-je le sais-’) et de Yan (‘Yan qui ne parle plus/Yan qui est mort et les nuits sont de fer…’), le nouvel univers poétique est traversé par une souffrance réelle tendue vers le mutisme mais contrebalancée et sauvée par les inventions d’une écriture et d’une imagination enchanteresses :

Et puis vous êtes mort
Dans une eau très blanche
La tête lourde de beauté
Les yeux ravis de sommeil.

On peut suivre par les titres des plaquettes l’itinéraire ultérieur de Marwan Hoss. Après un mouvement d’équilibre des forces composantes de l’œuvre et de quasi sérénité faite d’un va et vient jamais en mal de création (« Puisqu’il te faut mourir/Que ce soit avec l’aube/Et les voleurs de cailles/Et le rire du nomade… »), nous allons vers l’éclatement définitif. Du Retour de la neige et d’Absente retrouvée, nous en venons aux Ruptures puis aux Déchirures. Le dialogue avec une partenaire omniprésente (« J’attends de la nuit/ Qu’elle soit bleue et durable/Egale de ton sein ») fait place à une cohabitation avec des objets au « regard sans yeux », si l’on met de coté l’admirable « Ode à ma mère ». L’œuvre perd l’une de ses dimensions sans renoncer totalement à son ludisme, se purifie de ses relents psychologiques et devient pure tension entre ces pôles opposés et unis que sont la vie et la mort, le corps et les meurtrissures, l’invention verbale et la mise à nu de la vérité, la poésie et le silence :

J’ai conduit ma vie
Jusqu’au bout de ses mots…

La rigueur de l’écriture a retenu, d’un bord à l’autre de l’œuvre de Marwan Hoss, la générosité de la souffrance.