Friday, 4 March 2016

HARET EL YAHOUD DU CAIRE A DÉSORMAIS SON CHAGALL








Tobie Nathan: Ce pays qui te ressemble, roman, Stock, 2015, 540pp.
          En prenant pour titre de son dixième roman un vers de Baudelaire, Tobie Nathan, universitaire français, psychologue et ethnopsychiatre à l’école de Georges Devereux, né au Caire en 1948 et l’ayant quitté en 1957 dans la foulée de dizaines de milliers de juifs d’Egypte, répond à une invitation au voyage dans un temps qu’il a peu  connu mais qui ne l’a jamais quitté, sa fiction allant d’avant 1925 à la révolution de juillet en 1952. Mais de quel pays s’agit-il ? de Haret el Yahoud, scène primordiale, antique et inchangée jusqu’à sa disparition ? d’une de ses venelles ? du Caire où ce quartier s’imbrique avec d’autres aux échelons des croyances et pratiques? de l’Egypte pré nassérienne où pullulent chanteurs et danseuses, qui aime son roi malgré ses travers scandaleux et dont le peuple a un sens aigu de la dignité nationale? de l’Egypte multiséculaire où le peuple entier est « cannibale » en mangeant ces fèves qui s’apparentent à des fœtus et les mijote de façon succulente, les mélangeant à l’huile et aux épices ? La réponse ne saurait être exclusive. Mais Le Caire est au carrefour des cercles et les condense. La ressemblance (du vers baudelairien) est encore chose essentielle et on la devine dans ce propos où l’auteur affirme que contrairement à Paris, ville où domine la raison, au Caire triomphe la vie : Al Qahira, la victorieuse, ne l’est que de l’ordre.
          Si Nathan réussit un portrait aussi vivant du quartier juif du Caire, c’est qu’il le saisit à travers des personnages atypiques, hauts en couleurs mais aux marges de la normalité : Esther belle mais tenue pour folle et habitée par un ‘afrît pour être tombée à 5 ans d’une terrasse et avoir perdu connaissance ; son mari et cousin Motty, son aîné de 14 ans,  beau et « immense dans sa galabeya immaculée », aveugle dès la tendre enfance, presque autiste et tenant dans sa mémoire les comptes des artisans juifs du souk des gawharjî (joailliers) . Le couple s’aime et est heureux en ménage, ce qui est une exception, un don de Dieu peut être, dans la Haret où on se mariait parce qu’on respirait, marchait, mangeait…Il reste 7 ans sans enfants, ce qui explique le recours à Khadouja, la sorcière, qui connait « les plantes, les pierres et les paroles qui font venir les enfants » et dont le théâtre d’opération est la vieille ville où elle déambule et dort sous les porches. D’un quartier l’autre : Esther et ses tantes passent à la hara musulmane de Bab el Zouweila pour participer à un rite conduit par la Kudiya aux seigneurs, les « zars », rite composé de danse, de transe, de présences…et un fils, Zohar « la fumée »de naître, principal héros du roman. Pour le lait maternel et la circoncision, il en faudra des stratagèmes, des recours dont le récit ne cesse d’étonner et de captiver. A l’instar de la logique narrative de notre ami Jabbour Douaihi, celle de Tobie Nathan a l’art d’intercaler entre 2 détails insolites un développement encore plus inopiné. D’où notre ensorcellement par des récits qui ne cessent d’émerveiller comme des contes.
          Les singularités pittoresques de Haret el Yahoud, dont on ne saurait dire si elles sont réelles ou sorties de la seule imagination, enrichissent leur épaisseur du cadre social où elles vivent : familial bourré d’oncles et de tantes aux avis partagés, économique plein de petits métiers, de misère et de désœuvrement, topique avec les synagogues et les tombeaux de saints, religieux avec des rabbins qui cherchent à traquer  les superstitions tout en s’accommodant avec elles par des amulettes et des prières étranges, philosophique avec la nokta (blague) comme expression fondamentale…Le quartier lui-même n’isole ses juifs ni des autres juifs sortis d’ici ou venus d’ailleurs et qui enrichis (les Cattaoui, Cicurel, Curiel, Mosseri, Menasce…) cherchent à faire bénéficier leurs frères dans le besoin de leur bienfaisance ; ni des autres Egyptiens auxquels les lient une langue arabe pleine de saveur, un patrimoine aux aspects innombrables fait de coutumes, de sagesse et de poncifs.
          La communauté de la Hara menait une vie quotidienne de routine, de misère et de bonheur. Mais elle se pensait hors du temps, présente avec Moïse avant l’exode, rappelée à la foi par Maïmonide 3000 ans plus tard, ayant survécu à tous les envahisseurs des Perses aux Ottomans ; elle croyait appartenir au paysage « comme les ibis, comme les bufflons, comme les milans ». C’était sans prévoir les affres du colonialisme, du nationalisme et de l’intégrisme.
          De fait, le roman de Tobie Nathan en cache deux. Le premier dont on a esquissé les principaux traits et un second consacré aux secousses du XXème siècle. On les suit à travers trois amis juifs, deux de la hara et l’un d’origine italienne. Nino Cohen Nino Cohen se convertit à l’islam et épouse la cause des Frères prenant le nom d’Abou l’Harb, Joe di Reggio  lorgne le sionisme par le biais du Maccabi du Caire ; Zohar ne cherche qu’à s’enrichir. Ils finiront respectivement dans la solitude, la mort,  l’exil. Ce deuxième roman est moins original,  néanmoins indispensable pour l’approche du cataclysme et la clôture du récit. Mais les dizaines de pages consacrées aux frasques et érections du roi Farouk, sans manquer de détails piquants et de notes analytiques justes, nuisent à l’économie de l’œuvre.
          Le texte gagne à baigner dans toutes les saveurs, celles de la bouche, de l’érotisme[1], de la parole qui ne manque pas de glisser d’une langue à l’autre[2]. Il approche vivement l’identité : les juifs sont affirmés des Egyptiens comme les coptes et les musulmans, mais la dualité est partout.  Zohar Zohar a pour nom arabe Gohar ibn Gohar et le nom est déjà double. La Kudiya lui dit : « Rappelle-toi, enfant de la nuit, tu n’es pas un mais deux ! Et si un jour tu crois savoir avec qui tu fais un, pense que tu n’es pas deux, mais trois… »      
Si l’on peut dire que la communauté juive d’Egypte  a eu en Edmond Jabès (1912-1991) l’auteur du Livre des questions son Rothko, il est possible d’ajouter qu’il n’est pas loin d’avoir en le livre de Tobie Nathan son Chagall, un Chagall moins poétique mais plus sensuel. 



[1] Le roman de Nathan a été rapproché de ceux de Mahfouz et je crois que les chapitres qui portent des noms de lieux sont un hommage discret au grand romancier égyptien dont les œuvres portent le plus souvent des noms de quartiers cairotes ; pour le désœuvrement et la misère on l’a rapproché d’Albert Cossery…Pour l’érotisme, les rencontres de Zohar et Masreya, et les abondantes citations du Cantique des cantiques, je lui trouve des points communs avec un roman qui se passe en Egypte (mais à Alexandrie) à l’époque hellénistique, l’Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs. Je l’ai toujours trouvé en éditions bibliophiliques illustrées chez les libraires de livres anciens au Caire.     
[2] Certaines traductions de l’arabe sont toutefois risquées voire erronées : le prénom Nassrî ne renvoie pas à nisr (aigle) mais à nassr (victoire) ; 3alameyn ne signifie pas « deux mondes » (3âlameyn), mais deux étendards ; l’expression Kân yâ mâ kân qui débute les contes, mais qu’on ne trouve ni dans le Coran  ni dans la poésie ancienne, signifie le plus probablement : « Il a été parmi les (nombreuses) choses qui ont été » et non : il a été il n’a pas été…

Wednesday, 3 February 2016

FOUAD BOUTROS, UN PATRIOTE LUCIDE ET RIGOUREUX






La disparition de Fouad Boutros, presque centenaire (1917-2016) le 4 janvier a montré, à travers les hommages brillants et les regrets sincères et unanimes, l’ample place qu’il a occupée dans la vie politique libanaise au long de plus de 5 décennies, tantôt sur le devant de la scène, tantôt par son opinion pointue, alertée et alarmante, parfois dans l’exercice du pouvoir, souvent dans des traversées du désert et des missions médiatrices. L’homme ne fut jamais un nostalgique ; ses combats furent constamment durs, et il a toujours affirmé que les générations se renouvellent et qu’aucune ne détient le monopole des vertus ou des manques[1]. Mais au milieu de crises renouvelées et d’une classe dirigeante libanaise en faillite continuelle, le sentiment d’une hauteur de vue et d’action en voie d’effacement se fait sentir.        
          Passé par la magistrature (1942-1947) puis à la tête d’une étude d’avocat renommée, Boutros, remarqué précédemment par Fouad Chéhab pour son légalisme courageux, devient ministre de l’éducation nationale et du plan en 1959 sous le mandat présidentiel de ce dernier (1958-1964). Comme il n’appartient pas à la classe politique dont le nouveau maître se méfie, son intégrité, sa fermeté et son intelligence le mettent au premier rang de la nouvelle équipe, celle qui cherche à affermir l’Etat au dessus des notabilités et souvent contre elles, à asseoir l’administration sur des bases modernes et rationnelles, à donner au pacte national une dimension sociale qui vise à intégrer toutes les classes, communautés et régions ; tout cela dans le cadre d’une politique étrangère qui tente de ménager sa neutralité entre le nassérisme et l’Occident tout en sauvegardant les principes de l’unité et de la souveraineté du pays. Elu représentant de Beyrouth et animateur du Front Parlementaire Indépendant qui regroupe 10 à 12 députés entre 1961-1968, il est ministre de la justice de 1961 à 1964, époque difficile puisqu’elle accompagne les suites d’un putsch raté, les arrestations et les procès ; les réformes ayant toutes un aspect juridique, il est associé à la plupart des réunions et ses avis écoutés et appréciés le rapprochent beaucoup du Prince. Celui-ci, en affinité avec lui et admiratif de sa rectitude, lui demanda plaisamment la veille même de son décès de cesser de « tenir l’échelle en largueur et de la porter en longueur »[2] pour mieux traverser les aléas de l’existence. 
          Fouad Boutros est de ceux qui ont appuyé Charles Hélou « esprit subtil aux facettes multiples, tempérament à la fois souple et résilient »[3] pour la présidence de ce qu’il appelle dans ses Mémoires[4] « le second mandat chéhabiste ». Il y est ministre et assiste à la montée du Hilf tripartite maronite où il voit quelques uns des germes de la guerre qui se déclare au Liban en 1975, suite à la défaite arabe de 1967 et à l’accord du Caire passé avec les organisations armées palestiniennes (novembre 1969). De cette période riche, retenons un combat et un texte. La mission à l’ONU pour  faire condamner Israël suite à son attaque contre l’aéroport de Beyrouth (résolution 262, 31/12/1968)[5] ; son sens du plaidoyer et sa formation juridique donnent  un avant goût de ses capacités de diplomate. La « proclamation »[6] courte et concise qu’il rédige pour le renoncement de Chéhab à la candidature présidentielle en 1970, un des documents les plus pointus et les plus sévères sur l’arène politique libanaise, notables et peuple confondus, conjoint avec un programme d’une haute teneur ; conclusion : « le pays n’est pas encore prêt à admettre ces solutions de fond que je ne saurais d’ailleurs envisager que dans le respect de la légalité et des libertés fondamentales… »
          Le rôle politique de Fouad Boutros durant le mandat présidentiel de son ami et collègue chéhabiste Elias Sarkis (1976-1982) est si capital qu’il est difficile de séparer leurs positions. Il est inconcevable sans la confiance absolue du président en son ministre, confiance en sa fidélité comme en son « intuition »[7], communauté de vues «dans une politique ouverte, raisonnable et intelligente pour le Liban en tant qu’unité »[8]. La « réserve » de Sarkis, sa « quasi timidité »[9] devant la presse trouve dans la propension de Boutros à prendre des initiatives et à les argumenter un complément indispensable.
          De Gaulle a défini les 3 leviers de la politique étrangère : « la diplomatie qui l'exprime, l'armée qui la soutient, la police qui la couvre. »[10] D’emblée, Boutros se voit chargé des ministères des affaires étrangères et de la défense nationale. Mais dans un contexte toujours plus difficile où les parties, peut être devons-nous dire les belligérants, internes et extérieures, amies et ennemies, cherchent à accaparer l’Etat libanais, à l’abolir ou le neutraliser, avec les moyens armés propices à le bafouer sur le terrain. Le renversement d’alliances dû à la visite de Sadate à Jérusalem (novembre 1977), 2 invasions israéliennes (1978, 1982), maint événement intérieur couvrent la scène de malheurs et de sang. Sans conseillers[11], avec des aides et des amis, Fouad Boutros déploie, au milieu des critiques[12] et des menaces (2 attentats finissent par lui faire abandonner le ministère de la défense en janvier 1978) un aplomb, une énergie, une imagination, une perspicacité féconds pour garder entiers les droits d’un Etat souverain, un Etat au dessus des parties composantes, mais veillant à leurs intérêts propres comme à leur unité et à l’intérêt commun. Ses initiatives, rapides et lucides, cherchent à discerner un point d’équilibre et une position médiane qui ne peuvent satisfaire tous les adversaires.
Un des aboutissements de cette politique est la résolution 425 du conseil de sécurité de l’ONU (19/3/1978). Elle associe le retrait d’Israël au déploiement de l’armée et de la FINUL à la frontière[13] et sépare la question libanaise du problème des territoires arabes occupés en 1967. Elle sert encore de pilier à la politique étrangère et doit le jour à une collaboration[14]. Boutros écrit : « Certains se sont interrogés, à l’époque, sur le secret de la coordination réussie entre le ministère des affaires étrangères, avec Fouad Boutros à sa tête, et la délégation à l’ONU, avec Ghassan Tuéni à sa tête, alors que ne s’étaient pas encore dissipées les marques de l’adversité politique née entre eux dans les années soixante. La nature des dangers cernant le pays et le poids de la mission qui nous incombait nous ont naturellement poussés à nous élever au dessus de toute autre considération, ce qui nous a permis, à travers dépêches[15] et contacts permanents, à nous accoutumer l’un à l’autre dans nos humeurs et pensées et à nous rapprocher dans un parcours qui n’excluait pas parfois les embûches, vu la différence des tempéraments, mais que nous avons facilement surmontées prenant conscience, grâce à l’expérience, de la complémentarité comme forme de l’harmonie. »[16] Pour sa part, Ghassan Tuéni me confiait un jour : « Chaque fois que les Américains, ou plus généralement les occidentaux, prenaient une initiative de paix au Liban, je cherchais à lui donner suite et à la traduire dans les faits. Fouad Boutros me disait : ne t'emballe pas, ils prennent position, ne font rien, reculent  et c'est nous seuls qui avons droit à une raclée ». Il poursuivait: « toutes les fois, c'est lui qui avait raison! »

A l’époque où circulait dans les coulisses du pouvoir libanais l’échange suivant, plus ou moins imaginaire : « -Pourquoi on ne demande pas aux Syriens ce qu’ils veulent au Liban ? – Et si les Syriens nous le disaient, que ferions-nous ? », Fouad Boutros dut affronter des dizaines de fois Hafez al Assad et ses ministres, décrypter les messages qu’ils ne  clarifiaient pas[17], trouver les solutions satisfaisantes, rester ferme sur les principes et ne jamais perdre sa crédibilité d’interlocuteur.
 Après 1982, il ne cesse de s’intéresser à la chose publique éclairant de ses avis critiques les gouvernants comme les opposants, toujours ferme sur les principes du Bien commun et avec ce don d’analyser les situations et d’alarmer sur les périls inhérents et rampants. Commandeur solitaire,  influent sur l’opinion publique, dédaigneux des postes et de l’intérêt personnel, ce qu’on appela son pessimisme n’était que la mauvaise conscience qu’il incorpora chez les divers détenteurs du pouvoir. Ses articles de la période 1992-2005[18] font preuve de ce « courage de la vérité »[19] indispensable à toute démocratie. Fouad Boutros ne renonce pas toutefois à l’action; il soutient ses candidats à la magistrature suprême lors des échéances. Sa stature reconnue en fait un recours inévitable toutes les fois qu’un consensus ou une loi sont à l’ordre du jour. Il répond à l’appel mais certaines de ses contributions prêtent le flanc à la critique[20]. Jusqu’au bout, pas très robuste sur ses jambes, il refuse la fatalité et le désespoir.
Un chéhabiste ? un homme politique intègre et lucide ? un grand diplomate[21] ? un commis de l’Etat ? un homme d’Etat ? un beyrouthin grec orthodoxe urbain et rassembleur ? un analyste politique à l’expression élégante en arabe et en français[22] ? Fouad Boutros fut, au-delà, un homme d’envergure répondant immanquablement à l’appel de la République et du Liban. 

Une version allégée de cet article paraît dans L'Orient littéraire du jeudi 4 février 2016.         




[1]  FB in Ghassan Charbel: Lubnân Dafâtir alru’assâ’, Ryad al Rayess, 2014, p. 64.
[2] Fouad Boutros: Préface à Nicolas Nâssîf: Jumhûryatt Fû’âd Chihâb, Dar annahar, 2008, p.14. 
[3] Fouad Boutros: Écrits politiques, Dar annahar, 1997, p. 179.
[4] Publiées d’abord en arabe, Dar annahar, 2009, et traduites ensuite en français par Jana Tamer aux éditions L'Orient Le Jour, Al Muzakkirâtt (Mémoires) édités par Antoine Saad sont une source inépuisable sur tous les points rapportés et ce jusqu’en 1982.
[5] Roger Geahchan : Le jour où Fouad Boutros a fait condamner Israël…in L’Orient-Le Jour, 5/1/2016. 
[6] Un fac-similé de la « proclamation » (appelée par FB in EP, p. 33 « Manifeste ») in Nassif, op. cité, pp 564-565. Le texte, d’une page et demie, pourrait tout entier être cité. 
[7] “intuition politique” Fouad Boutros, Mûzakkirâtt, p. 278. Tous les 2 ont commencé leur vie comme magistrats, Sarkis à la cour des comptes.
[8] In Charbel, op. cite, p.118.
[9] In G. Charbei, op. cité, p. 51-52. Le trait du « repliement sur soi », il le partageait avec Fouad Chéhab.
[10] Mémoires de guerre.
[11] Ibidem, p. 159 : « Je n’avais pas de conseillers permanents au sens propre. »
[12] Cf. Salim Hoss : Zaman al’amal wal Khaiba, Tajârib al hukm ma bayna 1976 wa 1980, Dar al’ilm lil malayin, 1992. Hoss défend plutôt ses « convictions », qu’il cherche à dégager des pressions qu’il a pu subir de son milieu, que sa politique.
[13] Des pressions palestiniennes et arabes essayaient de dissocier le retrait d’Israël du déploiement des forces de l’ONU à la frontière internationale. Al Muzakkirâtt, p. 280 et suivantes.
[14] Sur les détails quotidiens de cette collaboration, cf. les ouvrages cités dans la note suivante (15).
[15] J’ai édité 2 volumes de ces dépêches sous le titre général Min mahfûzâtt Ghassan Tuéni : Al Qarâr 425, Al muqaddimât, al khalfiyyât, al waqâ’i’, al’ab’âd (1996) et 1982 ‘âm al’ijtiyâh, Lubnân wal Quds wal Jûlân fî majliss al’amn, Al qarâr 508 wal Qarâr 520 (1998). C’est à l’occasion de la publication du 2ème volume que j’ai eu de longues discussions avec Fouad Boutros à son étude à Hazmieh. J’en eus d’autres à l’occasion de la parution des Mémoires en 2008 à son domicile à Achrafieh, mais elles concernèrent surtout la forme.   
[16] In Fouad Boutros: Kitabâtt fil siyâsa, Dar annahar, p. 1997, p.277. Traduction personnelle.
   
[17] Assad « se maîtrise au plus haut point, vous pouvez converser avec lui 2 ou 3 heures et ne savoir ce qu’il pense que dans les 5 dernières minutes. Et s’il le veut, il peut ne vous laisser jamais savoir ce qu’il pense, sans le moins se contraindre ». in Charbel, op. cité, p.126.  
[18] Parus dans An Nahar et L’Orient-Le jour et repris, avec les conférences, les discours et des articles anciens dans les 2 ouvrages français et arabes en 1997.
[19] Michel Foucault: Le Courage de la vérité, cours au Collège de France, 1984, Seuil-Gallimard, 2009. Foucault dégage ce concept de Thucydide essentiellement et de l’ère de Périclès. 
[20] Furent principalement discutées et critiquées sa présence à l’accord tripartite de Damas en 1985 et sa rencontre avec le président Bachar ai Assad en novembre 2000. Par contre, sa présidence de la commission chargée de proposer une loi électorale en 2005-2006 fut très appréciée. En furent choisis membres les personnes les plus aptes à discuter la question.   
[21] S’il est légitime de citer Fouad Boutros dans la lignée de grands ministres des affaires étrangères au Liban tels que Sélim et Philippe Takla ou Hamid Frangieh, il ne faut pas y inclure Charles Malek, remarquable comme participant à la rédaction universelle des droits de l’homme de l’ONU (Paris, 1948), mais néfaste dans sa politique étrangère trop alignée sur l’Occident sous le mandat Camille Chamoun (1952-1958).  
[22] Lecteur de Valéry souvent cité dans sa première conférence, Boutros admirait Georges Naccache pour sa maîtrise de l’expression et le rang où il mettait la langue française comme « le véhicule le plus adéquat, le plus malléable de toutes les analyses, et de toutes les polémiques » Écrits politiques, p. 27.

Thursday, 3 December 2015

SVELTLANA ALEXIEVITCH, NOBEL DE LITTÉRATURE : UN MEMORIAL DE LA SOUFFRANCE ET DU COURAGE






Svetlana Alexievitch: La Fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, traduit du russe par Sophie Benech, Actes sud, 2013, 544pp.
Œuvres (La guerre n’a pas un visage de femme, Derniers témoins, La supplication) précédées d’un entretien avec l’auteur avec Michel Eltchaninoff, THESAURUS, Actes sud, 2015, 800pp.


​        Le 8 octobre 2015, le prix Nobel de littérature a été décerné à l’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch. Née en 1948, écrivant dans la langue de Pouchkine, elle connaît étroitement l’Ukraine où elle résidait en été, sous des soleils radieux, chez sa grand-mère. Ses œuvres avaient couvert la manière dont furent vécus des événements majeurs du soviétisme et de l’après soviétisme : la guerre d’Afghanistan (1979-1989) in Les Cercueils de zinc où des enfants de l’intelligentsia rurale naïfs, idéalistes et nourris des slogans du régime devenaient des assassins ;  la catastrophe humaine et écologique de Tchernobyl (1986) qui mit en question le progrès de la science et de la technique in La supplication, 1998…) Elle a surtout dressé un grand tableau historique de la période, allant des famines des années 1930 à l’ère Poutine en passant par la seconde guerre mondiale et autres avatars, telle que ressentie par des témoins. La Fin de l’homme rouge avait connu le succès bien avant la récompense suédoise. Les livres ont accompagné la perestroïka, mais les personnages, auxquels Alexievitch  donne la parole, ne lui sont pas particulièrement tendres.
​        Pour se mettre à l’écoute de cette œuvre et en saisir pleinement la portée esthétique et cognitive, il faut la lire à l’écart d’une polémique oiseuse : la prestigieuse récompense lui a-t-elle été octroyée pour sa qualité littéraire ou en raison du «courage » de l’écrivaine, de l’importance d’une période où souffrance et vaillance ont rarement été aussi longues et aussi profondes ? De n’être pas une œuvre de fiction ou d’imagination n’enlève rien à l’intensité dramatique des témoignages recueillis. Comme si une histoire orale jaillie de protagonistes anonymes parsemés sur un vaste territoire et habituellement destinée à la disparition affirme sa teneur inaltérable et se fait une force de naître tout droit d’une réalité et d’en rendre fidèlement la terreur. Autre question adjacente et superflue : les confessions enregistrées ont-elles été retouchées par une main littéraire ou s’agit-il d’une fidélité journalistique à toute épreuve? Le sens du récit, la mise au ban de la banalité, le passage des émotions aux sensations et du passé au présent, le désordre ordonné des souvenirs, l’assise réaliste…tout conspire vers le pouvoir des témoignages à servir le réel par leur artifice propre, indéniablement attrayant.
​        Prenant la parole, les voix choisies et recueillies, essentiellement de femmes, racontent dans La Fin de l’homme rouge un double désenchantement : celui de l’époque soviétique où elles connurent la famine, la dictature, la Terreur, la guerre (quand on n’y est pas, on s’y prépare), les privilèges de la Nomenklatura, les magasins vides, les interminables queues… et celui de la période suivante où ce qu’on nomma « les lois du marché » ne fut que prétexte au pillage du domaine public par une petite minorité, où la profusion d’articles de consommation (parmi lesquels le saucisson joue un rôle fétiche) ne compense ni l’anarchie, ni l’insécurité, ni les  inégalités flagrantes , ni la nouvelle peur diffuse et omniprésente… A partir de leurs perspectives propres, de destinées singulières, de souffrances plus que de joies, les protagonistes racontent les illusions de la période intérimaire où ils défendirent Gorbatchev et Eltsine pour regretter maintenant une grande puissance à laquelle ils étaient fiers d’appartenir, un soviétisme où se résolvaient les identités nationales et religieuses, un régime qui prônait le culte du sacrifice, le mépris de l’argent, l’altruisme…Le stalinisme et ses versions « végétariennes et tempérées » sous Khroutchev et « les vieillards du Kremlin » furent atroces ou durs, totalitaires et policiers, mais la chute de l’URSS donna lieu au pire et fut vécue comme une tragédie. La majorité voulait quelques réformes, plus de liberté et plus de bien être, mais la chute de l’édifice entier alla au-delà des pires craintes. « La Russie changeait et se détestait en train de changer ». De l’échec du socialisme prolétarien on passait au scandale du capitalisme sauvage. 




​        Chaque témoignage commence avec quelque convention, puis invente son allure propre, imprévisible. Il pointe ses repères, charrie des souvenirs, des détails, des anecdotes. Il rapporte l’abominable (la cruauté des partisans dans leur guerre glorieuse, la mère qui noie 2 de ses enfants pour sauver les autres...) et est plein d’histoires drôles (Les communistes, ce sont ceux qui ont lu Marx, les anticommunistes ceux qui l’ont compris). Le vécu intime, répondant aux événements et inscrit dans une plus ample collectivité, ne cesse de se prendre dans un jaillissement fougueux mais non dénué de rigueur puisqu’il soutient toujours l’intérêt.  C’est là son économie propre et sa force de bouleversement.
          Les témoins sont variés et on ne trouve pas parmi eux seulement les victimes et les désabusés, mais également ceux qui ont adhéré aux idéaux du changement de l’homme et de la société, au point d’y consacrer leurs vies : « Quand ils parlent de nous, ils disent: Pourquoi ils ont fait la révolution, ces crétins? Mais moi je me souviens... je me souviens de cette flamme dans les yeux des gens. Et nos cœurs étaient brulants… ». Dans le monde soviétique, le bourreau est lui aussi victime. Svetlana Alexievitch n’est pas une dissidente radicale. Elle reçut  l’idéologie à l’école et à la maison. Auteure, elle interroge et s’interroge. Pour la période ultérieure, elle recueille la voix d’une « panthère et  prédatrice » qui veut réussir dans le monde « fou » et « sauvage » du marché.
          « L’art de la parole est une tradition russe » affirme Svetlana dans un entretien. Sans doute. Mais il faut convenir que les témoins appelés ont beaucoup lu. Les grands classiques russes de Pouchkine à Soljenitsyne, et de Tolstoï à Gorki. Ils citent les poètes contemporains : Mandelstam, Brodsky… Dostoïevski est omniprésent dans les débats sur la liberté, sur le désir du bien qui aboutit au mal absolu, sur la noirceur de l’âme…Quand ils n’invoquent pas Taras Bulba ou Le Maître de Boulgakov, ils les répètent ou les revivent ou parlent comme leurs auteurs, témoin cette phrase à la Tchékhov : « J’ai accroché une icône dans un coin, et j’ai pris un petit chien pour avoir quelqu’un à qui parler. » La « civilisation soviétique » a permis la diffusion du livre et il ne cesse de surgir et de ressurgir comme un signe distinctif de la collectivité ou de son intelligentsia, à coté mais bien plus, que les films et la musique. « Nous avons grandi avec des mots. Avec la littérature », glorifiée ou interdite.

          Est-ce « l’âme russe » dont le thème revient, en particulier sous la forme de la passion des femmes pour les hommes malheureux, qui prend ici la parole ? Les protagonistes ne cessent de la tisser et de l’effiler et, mythe ou réalité, elle fut nourrie aux meilleures sources littéraires. Les témoignages transcendent l’époque pour affronter les énigmes de la vie, de la mort, pour tenter de décrypter les fréquents suicides, pour donner sens à la souffrance. Ce « roman à voix », ce chœur tragique orchestré par Svetlana Alexievitch est indéniablement une œuvre capitale. 

Friday, 23 October 2015

DE LA GRANDE GUERRE AU GRAND-LIBAN




La Proclamation du Grand-Liban par le général Gouraud le 1er septembre 1920 à la Résidence des pins

Carole H. Dagher & Myra Prince (direction): De la Grande Guerre au Grand-Liban, 1914-1920, Geuthner, 2015, 282 pp.


     En novembre 2014, dans le cadre des manifestations du centenaire, un colloque et une exposition furent organisés autour de « La Grande Guerre et le Liban », par l’Association des Amis de la Bibliothèque Orientale présidée par  Carole H. Dagher, à la mairie du premier arrondissement de Paris. L’initiative était salutaire et l’idée d’en garder les traces, voire de les enrichir et de les mettre à la disposition d’un vaste lectorat, ne pouvait qu’être bénéfique. La direction commune de l’écrivain(e) qui introduit la publication et de la responsable de la maison Geuthner, Myra Prince, qui la postface, se révèle fructueuse. L’abondante iconographie de l’ouvrage en illustrations et cartes reflète la richesse de l’exposition. Comme le dit A. Farge citée par Aïda Kanafani-Zahar, « L’archive agit comme une mise à nu ; ployés en quelques lignes, apparaissent non seulement l’inaccessible mais le vivant. »
     Il est élégant de trouver, à côté des contributions d’historiens, d’économistes, d’anthropologues et de politologues chevronnés, des « témoignage(s) familia(ux) » comme intitule ses pages Hikmat Beyhum: Lyne Lohéac parle du « message » de son grand père « patriote politique libanais » Daoud Ammoun, Zeina Toutounji-Gauvard du roman du sien, Al-Raghif (Le Pain) (1939) de Toufic Youssef Awwad ; on pourrait peut être ajouter le « témoignage » de K.T. Khairallah dû à son biographe Samir Khairallah. L’histoire du Liban ne manque pas parfois de ressortir du patrimoine familial.
     La période étudiée, que couvre si bien le titre du livre, est évidemment capitale dans la vie du pays et pour son être et devenir. Elle lui permit de voir le jour dans ses frontières présentes (1er septembre 1920). Mais il avait vécu en les années de guerre une époque des plus noires de son histoire. Laps de temps court en apparence, mais période dense et pleine d’événements disparates. En bousculant un peu le plan de la publication, on peut faire ressortir trois grands axes autour desquels tournent les contributions, quitte à les voir souvent confluer. Un quatrième s’y ajoute d’une plus vaste ampleur puisqu’il aborde la question de la mémoire, celle de l’histoire libanaise (J. M. Fevret), de la guerre de 1975-1990 (A. Kanafani-Zahar) et à travers le témoignage du cinéaste Ph. Aractanji. Ne pas y revenir ne signifie nullement en sous-estimer l’importance.
     Le premier grand thème est celui des relations franco-libanaises durant la période traitée et même un peu en amont (intéressant « aperçu » de J. Thobie sur « l’influence culturelle française dans l’Empire ottoman au déclenchement de la guerre » : l’interprétation abusive des Capitulations, « l’ambiance semi-coloniale », l’interpénétration des finances et de la culture, de la laïcité et des missions…) Dans cet ensemble, ce ne sont ni les bonnes intentions qui manquent, ni les informations fournies, ni la vaste couverture des divers aspects de la question : l’aide au Mont-Liban durant les années difficiles (Y. Bouyrat), l’action des Jésuites (Ch. Taoutel), la naissance d’une littérature libanaise « en langue française » comme se plaisait à le dire la quatrième de couverture de La revue phénicienne (article érudit et très mesuré quant à la qualité des œuvres de D. Lançon). Mais ce qui gêne parfois, c’est, d’une part, une présentation épique ou idyllique du « combat commun » et du « mutuel dévouement» (Clemenceau), et, d’autre part, la description sans aspérités ni contradictions de la France et du Liban. Les différences internes à l’un ou l’autre protagoniste sont diluées quand elles ne sont pas évacuées.
     Le second grand axe est la famine qui a sévi au Mont-Liban principalement dans les années 1915-1917. Joseph Moawad tente de la cerner, d’en apprécier les diverses causes, de répartir les responsabilités, de fournir une description juste du cadre politique et des diverses attitudes d’alors. Il essaie d’expliquer pourquoi elle fut « occultée » dans l’entité libanaise née en 1920 au bénéfice d’une autre cause, celle des martyrs de toutes confessions, qui après maint déboire, se révélait plus fédératrice.  La thèse est discutable en certains points, elle n’en demeure pas moins éclairante.


Les accords Sykes-Picot de 1916 et la configuration ultérieure des Etats

     Le dernier thème majeur est les « accords secrets » qui ont permis le passage du Mont-Liban au Grand-Liban. G. D. Khoury les inscrit dans le monde réel des « intérêts » et de « l’action » et les éclaire dans leur contexte historique et leurs avatars suite à l’accord Fayçal/Clemenceau et à son échec dû aux forces antagonistes dans chacun des deux camps. J. Maïla s’attaque à la « légende vraie » des accords Sykes-Picot et pointe « le caractère sordide » qu’en ont retenu les politiques et l’historiographie arabes. Mais l’effondrement des États d’Irak et de Syrie est loin de pouvoir leur être imputé et les revoir ou les reconstituer sur d’autres bases territoriales peut difficilement être imaginé. Karim É. Bitar qui met au devant la part de l’imaginaire dans l’action historique, parle du « syndrome Sykes-Picot », donc de l’utilisation faite par les autorités politiques d’une séquence mémorielle assemblée, modelée et remodelée au gré des circonstances pour en faire découler tous les maux et ne pas s’attaquer aux causes des malheurs.

     La Grande Guerre, les accords secrets, les mandats de la Société des Nations, la formation d’entités plus ou moins justifiées par l’histoire et la géographie n’appartiennent pas seulement au passé. A l’heure actuelle des déchirements et des violences dans les anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman et au delà, il faut assumer la construction ou la reconstruction d’Etats qui défendent la liberté, l’égalité et le bien être des citoyens et qui s’acceptent et collaborent pour leur bien commun. 

Friday, 2 October 2015

HABERMAS, LE DERNIER PHILOSOPHE ?





« La triade conceptuelle que forment la sphère publique, la discussion et la raison a, de fait, dominé tant mon travail de chercheur que ma vie de citoyen. »

La revue Esprit  consacre à Jürgen Habermas, le représentant le plus notoire de la deuxième génération de l'École de Francfort, né en 1929 à Düsseldorf, un dossier copieux, sérieux et critique (août-septembre 2015). Le penseur allemand a pris part aux principaux débats théoriques en Allemagne et dans le monde : il s’illustre, dès les années 1960, dans la querelle du positivisme aux cotés d’Adorno contre Popper et les siens, et met à jour l’aspect force productive de la science dans le monde contemporain et sa dimension intersubjective refoulée;  il se prononce sur divers événements sociopolitiques et historiques du mouvement étudiant (années 1960) à l’actuelle crise grecque (2015) en passant par le 11 septembre (débat avec Derrida)[1]. Michaël Foessel qui présente le dossier prend soin de signaler que l’intitulé Le dernier philosophe ne signifie pas la fin de la philosophie et que Habermas avait donné ce titre, en 1971, à Hegel qui maintenait la tutelle de la discipline sur les sciences. A l’instar de Hegel, il cherche à « conceptualiser ce qui est », mais à son encontre il ne pense pas que tout soit rationnel. Pour lui, il est des formes de rationalité dans le présent qu’il faut repérer pour aller plus loin. Dans sa condition « postmétaphysique », la philosophie -ouverte aux sciences et dans un « espace public » où s’élabore une universalité communicationnelle-  sauvegarde sa réflexivité générale sur la société, ouvre au changement et combat sur deux fronts : la critique des illusions dogmatiques et la reconstruction de la raison. « La triade conceptuelle que forment la sphère publique, la discussion et la raison a, de fait, dominé tant mon travail de chercheur que ma vie de citoyen. »
Cette phrase de Habermas est extraite du discours prononcé lors de la réception du prix Inamori à Kyoto[2]. Texte remarquable où le penseur, tout en réaffirmant l’inutilité pour un philosophe de « parler de soi » au vu de l’importance des idées et de leur formulation, « soupçonne » quatre « expériences » d’être à « la source de ses intérêts ». D’abord celle de la maladie et de plusieurs interventions chirurgicales lors de la prime enfance puis à l’âge de 5 ans mieux ancré dans  la mémoire. Elle lui a sans doute communiqué le sens de la dépendance à l’égard des autres et l’importance du lien. Ce qui distingue l’homme des espèces animales qui vivent en communauté, c’est d’exister « dans un espace public », de ne pouvoir devenir une personne qu’en développant les compétences que lui assure son insertion. L’intérêt pour la constitution intersubjective de l’esprit humain développée par C. S. Peirce, G. H. Mead, Cassirer, Wittgenstein et bien d’autres puise à cette source.
Ensuite, un « handicap » d’articulation empêchait les autres écoliers de comprendre leur collègue Habermas et les poussait à le rejeter. Viennent de là une approche philosophique centrée sur le langage et une théorie morale qui lui est liée. Les philosophes classiques ont toujours associé le langage à la représentation ; pour notre auteur, « nous usons du langage à des fins plus communicationnelles que purement cognitives. Le langage n’est pas le miroir du monde ; il nous permet d’accéder au monde», de prendre position vis-à-vis des énoncés d’autrui. Suite au handicap aussi, la conviction de la supériorité de l’écrit sur l’oral et la place prééminente de la « discussion pas qu’orale », appuyée sur des raisons, dans la communication. L’impératif éthique qui en procède est le refus de la discrimination sociale et la nécessité  d’intégrer dans le réseau mutuel les personnes menacées d’être exclues ou marginalisées.
Avec la troisième « expérience », nous passons du personnel au politique et l’année 1945 devient charnière. Le passé nazi de l’Allemagne, criminel et pathologique, appelle à reconnaître la « responsabilité collective » (Jaspers) et à une nouvelle théorie qui, tout en reconnaissant la différenciation présente dans les sociétés modernes (Marx), retient ce que Brecht appelle les formes « amicales » du vivre-ensemble. Il fallut surtout penser avec le Heidegger du Dasein et d’Être et temps (1927)  contre le Heidegger des années hitlériennes (Introduction à la métaphysique publié en 1953), celui de l’appel à la « violence créatrice », de la clôture platonicienne de la pensée authentique  à « quelques uns » (Discours du rectorat, 27 mai 1933), du rejet de l’universalisme égalitaire des Lumières…
Enfin dans le climat morose de l’après-guerre en République Fédérale, face à des penseurs réunis par le mépris de la masse et la célébration de l’homme supérieur (Heidegger, C. Schmitt, Jünger, Gehlen…) et grâce aux perspectives ouvertes par la Théorie critique de Horkheimer et d’Adorno (dont il devient le premier assistant en 1956 à l’Institut de recherche sociale de Francfort), Habermas met au centre de sa pensée le concept d’Espace public. Seul il peut, dans les structures complexes   de la modernité, « unir ce qui est différent sans aplanir les différences »,  constituer le cœur de la démocratie et œuvrer à l’intégration sociale. La médiatisation par le droit lui est nécessaire. Quant aux interventions de l’intellectuel, elles doivent livrer les meilleurs arguments, relever le niveau des débats tout en se sachant faillibles. A l’intérieur de l’Allemagne, de l’Europe ou dans le monde, il doit toujours prendre soin de séparer rôles public et professionnel. « Il ne doit donc pas confondre « influence » et « pouvoir ».
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Si nous avons donné tant de place à ce Discours, c’est parce qu’en croisant la vie de Habermas aux thèmes de sa pensée, par sa plume même et dans l’esprit de synthèse qui le caractérise, il donne du penseur une image concrète éloignée de sa sécheresse supposée et fidèle à « sa personnalité disponible, fraternelle et bienveillante » ( J-M Durand Gasselin). Le numéro d’Esprit  comporte, par ailleurs, un long entretien avec le philosophe qui revient plus en détail sur son itinéraire, ses problématiques et ses débats. Il se répartit en 3 chapitres, l’un centré sur l’Allemagne, le deuxième évoquant surtout « l’effet Habermas » en France[3] (divergence avec Ricœur, controverses[4] puis dialogue avec Foucault[5] et Derrida…). Le dernier est consacré aux interventions politiques du citoyen Habermas, à sa réflexion sur le droit international où il reprend l’idéal cosmopolitique kantien à la lumière des objections de Carl Schmitt (J-Cl Monod), et à cet ouvrage monumental Droit et démocratie, Entre faits et normes (1992)[6] qui avec Théorie de l’agir communicationnel (1981)[7] constitue l’apport théorique le plus important de Habermas.
Ce que nous devons surtout à cet éminent penseur, c’est la restauration de la place et de l’importance de la raison après sa « destruction » par le fascisme et la désillusion née chez ses aînés de l’Ecole de Francfort[8] quant aux Lumières. Habermas critique la raison « instrumentale »[9] (l’assujettissement des moyens à une fin) qu’il préfère appeler « fonctionnaliste » et qui tend à « coloniser le monde vécu » par les logiques du marché et de la bureaucratie. Il nomme « raison communicationnelle » celle née dans et de la discussion. Il retrouve par là Kant qu’il « détranscentalise » grâce au paradigme nouveau du langage.       



[1] Jacques Derrida, Jürgen Habermas: Le “concept » du 11 septembre, Dialogues à New York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Galilée, 2003. 
[2] Inédit en français et inclus dans le numéro.
[3] On regrette l’absence de Castoriadis dans le dossier. Habermas dans Le discours philosophique de la modernité (Gallimard, 1988) a consacré à L’Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) un des plus pertinents commentaires sur l’ouvrage (pp.387-396)  
[4] Une des méprises à l’origine des controverses est le fait d’avoir appelé Foucault et Derrida « jeunes conservateurs » et qui fut traduit en français par « néoconservateurs ». Esprit, p.44.
[5] Le dialogue avec Habermas est l’une des origines du texte de Foucault : « Qu’est-ce que les Lumières ? ».
[6] Traduction française chez Gallimard, 1997.
[7] Traduction française en 2 volumes chez Fayard, 1987.
[8] Horkheimer, Adorno: Dialectique de raison, 1947 ; Adorno : Prismes, 1955.
[9] Le concept et le mot sont de Max Weber.