Thursday, 7 March 2019

LA LONGUE REBELLION ANTI OTTOMANE DU MONT LIBAN






Abdul Rahim Abou Hussein: Sinâ‘at al’usturaHikâyat ‘attamarrud attawîl’ fî Jabal Lubnân (La Production de la légende, le récit de « la longue rébellion » du Mont Liban), Dâr al Sâqî, 2019.


          Les classiques de l’historiographie libanaise présentent sous un jour favorable les premiers temps des relations druses avec les autorités ottomanes. L’historien A.-R. Abu Husayn, auteur de The View from Istanbul: Ottoman Lebanon and the Druze Emirate (2002)[1], s’appuyant sur les archives d’Istanbul et d’autres sources, montre qu’elles furent conflictuelles. De 1516 à 1697,  une « longue rébellion » s’installa au Mont Liban et fut, sans le vouloir ou le chercher,  la première origine de l’entité « libanaise » ; celle ci a franchi une grande étape avec la mutassarrifiyya (1861) où une autonomie et une garantie internationale ont été accordées au Mont Liban.
          Les XVI et XVII èmes  siècles ne furent pas de tout repos pour l’Empire Ottoman dans Bilâd al Châm. A Alep il y eut la tentative d’Ali Pacha Janboulad en 1605-1607 pour se rendre totalement indépendant d’Istanbul avec l’appui de certaines puissances européennes. De même il y eut de nombreuses razzias bédouines menaçant les voies du pèlerinage au Hedjaz. Ces menaces n’étaient cependant ni dangereuses ni de longue durée, les pouvoirs ottomans restaurant rapidement l’ordre.
Par contre, la rébellion qui s’est maintes fois déclarée dans les régions druses sous autorité maanide fut tenace, ce qui contraignait le gouvernement central à lancer des expéditions punitives ou à recourir à des réorganisations administratives ou à associer les deux actions.
 
La « longue rébellion » se déroula en séditions successives. La première implication de chefs druses prend date en 1518 quand 4 émirs (un buhturide et 3 maanides) sont arrêtés pour avoir participé à la révolte conduite par un chef bédouin sunnite de la Békaa, Ibn al Hanach. Celui-ci avait donné asile à des princes mamelouks recherchés par les autorités ottomanes. L’historien agence 3 traits pour éclairer l’événement: l’attention portée par Venise et ses représentants à Chypre et en Syrie à la rébellion ; la perte par Ibn al Hanach de son poste de gouverneur de Beyrouth ; les domaines des princes druses emprisonnés sis dans les hauteurs surplombant Saida et Beyrouth. Le port de cette dernière ville jouait un rôle important dans le commerce de Venise et les émirs druses en étaient de grands bénéficiaires.
       La campagne du gouverneur de Damas Hurrem Pasha en  1523 contre le Chouf haitty, les massacres collectifs, l’incendie et le pillage des villages ainsi que l’autodafé des manuscrits religieux  indique qu’elle eut lieu pour punir les druses de leur collaboration avec Ibn al Hanach (1518) et de leur complicité avec l’attaque maritime, vénitienne probablement, contre le port de Beyrouth (1520). Mais l’horreur de l’expédition punitive ne vint pas à bout de la sédition. Une autre fut menée où le même Hurrem incendia 43 localités dont Bârouk siège de Qurqumâz Maan. La menace était insupportable pour les Ottomans en raison du nombre d’armes à feu dans la montagne. Les fusils des rebelles  étaient rapportés supérieurs à ceux des troupes par leur portée et le nombre de leurs balles ; les combattants étaient  bien entrainés et leur danger d’autant plus grand qu’ils vivaient « près de la côte ».  L’insurrection refusait  de livrer les armes et de payer les impôts. En 1565, elle s’étendit du Chouf aux Jurd (Ayn Dara), Matn (Mtayn), Gharb, et au Kesrouan maronite…Des sunnites prirent son parti, le turcoman Mansour bin Assaf, et les Chéhab de Wadî at Taym.
Les druses commandaient la rébellion et en formaient le nerf principal. Qurqumâz bin Maan en était considéré comme son plus dangereux chef. En 1574, un ordre fut donné à une expédition conjointe de la flotte et des forces terrestres contre elle, mais on ne sait pas si elle a eu lieu. La rébellion toutefois s’étendit et le refus de payer les impôts fut général. Les chiites et les druses du sandjaq de Safad au sud se joignirent aux révoltés du nord. En 1585, le commandant ottoman Ibrahim Pacha mena une expédition sanguinaire mais efficiente et les troubles cessèrent jusqu’au XVIIe. Les armes continuèrent néanmoins à parvenir aux zones rebelles et le blé interdit d’exportation à être livré en échange.
Deux questions doivent être posées : D’où venait l’armement ? Pourquoi les druses plus que d’autres groupes et régions refusaient l’autorité centrale? Suivant des sources rares mais précises, ce sont les Vénitiens qui, à partir de Chypre, livraient les armes et procédaient aux échanges commerciaux prohibés.  Venise était le principal partenaire de la Syrie et de l’Egypte après la prise de Constantinople en 1453. Elle importait de ces régions, outre les épices, devenues trop couteuses après la découverte de la route maritime des Indes, du coton syrien et du blé. Mais la conquête ottomane de la Syrie en 1516 constitua, pour elle, une catastrophe. La Sérénissime  perdit une source d’approvisionnement et sa place prééminente au bénéfice d’autres puissances européennes. Engagée militairement contre l’Empire, elle avait intérêt à pourvoir en armes ses anciens partenaires. Les vénitiens comme les druses avaient profité de l’ère mamelouke. Ces derniers considérés par les ulémas sunnites comme une secte hérétique ont pu développer un sentiment de différence et d’insécurité[2]. Ayant perdu leur position économique, riches d’une solidarité et d’une structure tribales fortes, habitant une région difficile d’accès et approvisionnée en armes, ils se rebellèrent.
Après la perte de Chypre en 1570, Venise cessa d’être la grande puissance maritime de naguère. Elle laissa la place au début du XVIIe à Florence et on assista tout au long du siècle à une reprise de la rébellion. Cette seconde étape peut être qualifiée de « toscane ». La victoire chrétienne de Lépante en 1571 remit d’anciens projets comme celui de reprendre la Terre sainte à l’ordre du jour. Les Médicis pour des raisons économiques, politiques et religieuses furent à la tête d’une alliance regroupant plusieurs puissances dont la papauté. Ils cherchèrent à s’attirer l’Iran séfévide. Florence exclue des Capitulations appuya un soulèvement associant les chrétiens d’orient aux « hérétiques » druses. D’où les relations privilégiées avec Fakhreddine Maan (1572-1635). Dans la lettre adressée à ce dernier, « prince des druses, de la Nicomédie, de la Palestine et de la Phénicie » en janvier 1609, le pape Paul V loue le traitement favorable dont les chrétiens en général et les maronites en particulier sont objet de sa part et lui promet de l’appuyer contre les Turcs.

Après la défaite du grand maanide, le fils de son neveu, Ahmad, réussit en 1667 et jusqu’à sa mort en 1697 à affermir son pouvoir comme principal collecteur d’impôts. Il continue à entretenir des liens avec les puissances européennes et la politique d’alliance avec les maronites. Il refuse de participer au Jihad (gaza) proclamé durant la guerre austro ottomane (1683-1699) et parvient à échapper à toutes les tentatives pour l’arrêter et le punir.

« La longue rébellion » donna au « Liban » et aux « Libanais » leur héros national (Fakhreddine) et leur dynastie fondatrice (les Maan).  Abu Husayn montre comment le soulèvement s’est nourri « des plans européens politiques, commerciaux et religieux dessinés pour Bilâd al Châm ». Mais il ne se contente pas dans cet opuscule concis et précis de tenter de reconstruire la vérité historique. Il cherche aussi à dresser la généalogie des « légendes » confessionnelles et nationalistes qu’elle permit d’Istifân Douaihi[3] à Jouplain. Un travail qui s’inscrit à la suite du maître Kamal S. Salibi et rejoint celui de nombreux historiens contemporains.    




[1] Revu et réécrit en arabe, Dar AnNahar 2005.
[2] Des légendes et des auteurs occidentaux tenaient les druses pour descendants des Croisés. Dans sa lettre à François Savary de Brèves, ambassadeur de France à Rome (1607-1614),  Fakhreddine prétend descendre de Godefroy de Bouillon !
[3] Istifân Douaihi, patriarche maronite de 1668 à 1704, occulte dans Târîkh al’azmina les rébellions ou en disculpe les chefs des rebelles et surtout dissimule le rôle joué par les puissances catholiques d’Europe. De par sa fonction ecclésiastique, il connaissait l’appui de ces dernières aux druses, mais l’intérêt de ses alliés l’empêchait de le mentionner.

Thursday, 7 February 2019

INTEGRITE ET PARADOXES D’EMILE EDDE






Michel Van Leeuw: Emile Eddé (1884-1949) Aux sources de la république libanaise (2 vol., 779pp & 94pp Annexes), Geuthner, 2018.

          Emile Eddé est né en 1884 à Damas dans une famille maronite originaire du Mont Liban. Son père Ibrahim, drogman d’honneur au consulat de France de la ville, et son épouse l’alépine Maria Donato, d’origine italienne élevèrent 12 enfants dont Yuhanna Emile, le  benjamin. Le père s’étant décidé de s’installer à Beyrouth après la mort de sa femme survenue peu après la naissance du dernier fils, Emile fit ses études, terminées en 1902, au collège Saint Joseph des pères jésuites. Sa licence et son doctorat en droit lui furent remis à la faculté de droit d’Aix-en-Provence en 1905 et 1907.
          De retour à Beyrouth, Maître Eddé ouvre son étude d’avocat dans ses souks. Réputé surtout pour ses compétences en droit commercial, sa connaissance profonde des Capitulations, collaborant avec de nombreux avocats du barreau de Paris, il plaide principalement devant les juridictions mixtes. Il épouse Lody, fille de Georges Lutfallah Sursock et Marie Zahar riche grecque catholique  de Sayda et ont 3 enfants, Raymond, Andrée et Pierre. Le beau père est propriétaire de vastes exploitations en Egypte, au Liban, en Palestine et investit grandement dans la bourse du coton égyptienne. Jusqu’en 1914, Eddé se consacre à ses activités professionnelles et s’intéresse peu à la politique. Avocat du consulat de France, il s’exile en Egypte au début de la guerre, ne s’y inscrit à aucune association politique mais participe activement au recrutement de volontaires libano-syriens dans la Légion d’Orient[1]. Il reprend surtout ses activités au barreau d’Alexandrie[2] et se rend à de nombreuses reprises en France.


Avec son fils Raymond

          Revenu avec les forces alliées d’occupation au Liban vers fin octobre 1918, Eddé devient conseiller principal des officiels français[3]. Ses compétences juridiques et administratives font ressortir son rôle et l’encouragent à bâtir une carrière politique. Mais son caractère peu enclin au compromis et un différend sur la remise en place du système communautaire de la Mutassarrifiyya lui font quitter son poste.
          Emile Eddé fait partie des 1ère et 3ème délégation à la conférence de la paix de Versailles en 1919 et 1920. Il les fait bénificier de ses nombreuses relations parisiennes, de sa maîtrise de la langue, de ses connaissances juridiques. L’unanimité n’est le propre ni des points de vue (et intérêts) français ni de ceux des représentants des provinces arabes de l’empire ottoman ni de ceux des nombreux cercles libanais ou libanistes, pour ne pas parler des visées des puissances victorieuses. Si Eddé  partage l’avis de ses compagnons sur l’indépendance du Liban, l’extension des frontières de la montagne et la « collaboration » avec la France, il restera plutôt fidèle à une idée restrictive et « homogène » du pays avec une nette majorité chrétienne, des régions non irrédentistes et, par suite, un climat plus serein avec une Syrie revendiquant sa bande côtière. Le Liban d’Emile Eddé (carte p.441) s’inscrirait à l’intérieur des frontières constitutionnelles de la République ne comprenant ni Tripoli ni le Akkar, ni Baalbeck et l’est de la Békaa, ni le Djebel Amil ; son rivage irait du sud de Tripoli à Tyr. Non pas un « foyer chrétien », mais une République ramenée à de plus « justes frontières ».   
          L’état du Grand Liban proclamé par Gouraud le 1er septembre 1920, Eddé est contre son administration directe par les Français ; elle relèverait de la politique coloniale et non des principes du mandat. Il est alors écarté de la scène politique et fonde avec d’autres, dont Béchara al-Khoury[4], le parti du Progrès (hizb at-taraqqî) prônant, outre l’indépendance, des élections et un régime fondé sur la compétence et le mérite, ce qui écarte l’organisation communautaire. En 1922, il est élu au Conseil Représentatif député maronite de Beyrouth et s’y illustre par des motions doublement indépendantistes, visant à libérer l’administration de l’Etat de Damas et des autorités mandataires ; en 1924, il devient président de ce Conseil. Mais il est écarté in extremis en 1925 du gouvernorat du Grand Liban au profit d’un gouverneur français, Léon Cayla. Autour de cette date, il devient un adversaire du haut commissaire radical le général Sarrail et prend forme son différend avec Béchara al-Khoury. Leur lutte dominera près de 30 ans la vie politique libanaise. Il est étonnant que le plus antieddiste des conseillers de ce dernier soit son  ‘guide’ et beau frère Michel Chiha ; les raisons en restent mystérieuses.
          Le plus intense moment de la carrière politique d’Emile Eddé fut sa formation d’un cabinet ministériel sous le second mandat de Charles Debbas. Il fut de courte durée (12/10/1929-20/3/1930) et reste jusqu’à présent le seul à avoir été renversé par un vote parlementaire dans l’histoire de la République. Il s’attaqua aux rouages administratifs, financiers et juridiques et les frappa « du sceau de l’austérité, de la rigueur et de la restructuration » par un recours intense aux décrets-lois (près de 700). On lui doit des structures encore vivantes. Il eut contre lui les cadres administratifs atteints, leurs protecteurs politiciens et bientôt ce fut la plus large alliance regroupant B. al Khoury, AH Karamé, Ryad Solh…le cadre du débat se déplaça du politique au communautaire et les pires propos furent prêtés à Eddé[5]. D’être « trop téméraire et trop confiant » précipita sa chute et les autorités mandataires[6] prirent peur pour elles mêmes de la vaste alliance qui se fit contre lui. « C’est l’échec d’une tentative de modernisation et de laïcisation d’un système » (p. 389)
Laissons de côté l’échéance de 1932 où Eddé appuya la candidature de Cheikh Mohammad al-Jisr pour empêcher B. al-Khoury d’être élu à la présidence de la République, intrigue qui aboutit à la suspension de la constitution par le haut commissaire Ponsot. Touchons au mandat présidentiel d’Eddé (1936-1941) élu le 20 janvier par une majorité de députés musulmans. Il doit désormais défendre et sauvegarder une République différente de ses conceptions mais entrée dans les faits et il le fait. Son mandat est loin d’être facile à l’ombre d’un conflit mondial qui s’annonce, pris entre De Martel, haut commissaire qui se comporte en proconsul, des prélats maronites qui lui reprochent sa politique pro-musulmane, des musulmans qui ne cessent de revendiquer l’appartenance à la Syrie, le mécontentement populaire suite aux dépréciations successives du franc et à l’inflation galopante , une opposition parlementaire féroce et relayée par Le Jour[7] de Chiha…Les initiatives ne manquent pas cependant : choix de présidents de conseil sunnites, unification du régime fiscal, Office national du blé…Mais c’est dans le traité d’amitié et d’alliance signé en 1936 qu’Emile Eddé a mis toutes ses convictions politiques (à l’exception de la laïcité) : le Liban indépendant et souverain lié à la France et garanti par elle. Suite aux pressions des militaires, le parlement français ne le ratifiera pas.
Dans ce que l’auteur appelle pudiquement ‘la crise de novembre 1943’, le rôle d’Eddé est malheureux. Il fonde cette année là le Bloc national et gagne la majorité des députés aux élections du Mont Liban. Mais Spears voit en lui « le pire laquais des Français » et il assiste au triomphe présidentiel de son vieil adversaire. Il vote la confiance au cabinet Ryad Solh mais se retire lors des modifications indépendantistes de la constitution pour marquer sa désapprobation à un vote non respectueux par les députés du règlement de la chambre. En acceptant d’être nommé chef de l’Etat après l’emprisonnement des autorités libanaises à Rachaya, il devient impopulaire et est accusé de trahison. « J’ai mangé votre pain pendant trente ans, je dois payer », dit-il aux Français[8]. Mais dès 1946, il est de retour sur la scène politique et les manifestations lors de son décès en 1949, dans un climat de corruption étatique, montrèrent une fidélité populaire éminemment chrétienne à son image.
Nous devons à Michel Van Leuw non seulement une excellente et  biographie[9] du président libanais mais une contribution importante à l’histoire du mandat nourrie principalement  des archives françaises et britanniques. S’il s’est rarement appuyé sur les sources de langue arabe et s’il a négligé d’éclairer les assises populaires du politicien, il a pu construire un regard objectif sur le positif (honnêteté, intégrité, courage) et le négatif (obstination, esprit de parti, relations avec les sionistes[10]) du personnage ainsi que des autorités mandataires.

        
            
           
           


[1] Corps armé créé par la France le 15 novembre 1916 pour défaire les armées ottomanes et composé de libano-syriens et d’arméniens.
[2] En association avec les etudes des Maîtres Katsfélis et Leveaux.
[3] Le commandant de Piépape et le capitaine Coulondre.
[4] Béchara al-Khoury, Jawad Boulos et Camille Chamoun ont fait partie de son étude d’avocat.
[5] « Si les musulmans ne sont pas contents…qu’il aillent à La Mecque ! »
[6] Le haut commissaire Ponsot écrit à son ministre des Affaire étrangères : « Mais les hommes d’Etat les plus éminents doivent s’adapter aux règles du régime qu’ils servent et dont ils tirent, en fin de compte, la consécration de l’autorité. », le 25/3/1930 cité in p.388, note 813.
[7][7] Contre L’Orient de Gabriel Khabbaz et Georges Naccache favorable à Eddé.
[8] Par contre, les autorités françaises l’ont souvent lâché : Ponsot en 1930 ayant estimé que Eddé n’était plus utile  une fois introduites les réformes indispensables que le mandat n’osait pas présenter (p. 388) et Catroux en novembre 1943 qui n’a jamais mentionné Eddé pour la libération des prisonniers de Rachaya alors que celui-ci  l’avait réclamée dès le premier jour de sa nomination (p. 672).
[9] Il faut reconnaître à l’auteur un nombre minimal d’erreurs dans les transcriptions, les noms, certaines assertions…Exemples : il n’est pas vrai que la communauté chiite ne soit pas représentée au cabinet de 1929 (p.355) puisque Ahmad al-Husayni est ministre de l’agriculture ; nous n’avons pu trouver qui est ce Husayn al-Khazin dont il est question p. 504…Mais c’est Edmond Rabbath qui est responsable de l’erreur de la page 653 : « Le Liban…retirera un bien utile de la civilisation des arabes ». il s’agit en fait de Hadârat al gharb, « la civilisation de l’Occident. » Le grand juriste et historien a omis le point du Gh.    
Quant à l’éditeur, il aurait pu éviter tant de coquilles et de fautes d’accord… et de laisser les pages impaires du tome premier sans numérotation.

[10] Sur les relations libano-sionistes et particulièrement maronito-sionistes avant 1948, le dossier de Van Leuuw est copieux : particulièrement pp 527-548 et Annexe n 12 (Avant projet de pacte remis le 23/12/1936 à M. Eddé…)pp 63-64. 

Thursday, 6 December 2018

SHAKESPEARE ENTRE DEUX VISIONS DU MONDE

















William, son epouse Anne Hathaway (maries en 1582), sa fille Susannah et ses 2 jumeaux Hamnet et Judith
Shakespeare avait 2 vies, famililiale et enracinee a Stratford et professionnelle a Londres 



Eugène Green: Shakespeare ou la lumière des ombres, Un portrait subjectif,  Desclée de Brouwer, 2018, 312 pp.

          Peut-on après tous les écrits sur Shakespeare, dont chaque œuvre, chaque vers, chaque mot ont été discutés et fait l’objet d’interminables polémiques, dresser un portrait subjectif du poète ? Eugène Green, cinéaste, écrivain et dramaturge, américain devenu français, s’est attelé à la tâche et l’a menée à bien dans un livre plein d’enseignements et d’attraits. Il n’ignore ni n’entend dissiper les ombres épaisses qui entourent la vie du dramaturge, mais parvient à dégager une hypothèse reposant sur « des éléments très sérieux » et qui semble bien accueillie par des biographes récents. Aussi évoque-t-il les toiles du Caravage pour souligner sa démarche : « une série de taches lumineuses surgissant des ténèbres. »
          Dans la première partie de son ouvrage, consacrée à la vie de Shakespeare (1564-1616) et la traversée de son temps, Green entrecroise deux registres. D’une part, il glane les rares renseignements sur la vie du poète et essaie de les interpréter et de les raccorder. D’autre part, il insère les événements disséminés dans de grands cadres établis capables de les éclairer,  d’aider à mieux les comprendre et qui ont indéniablement une forte valeur dénotative. Sur la langue anglaise, idiome hybride ayant une syntaxe double née de ses sources germanique et latine et une source duelle de vocables, sur la littérature anglaise qui fut lente à naître et ne vit le jour que dans la 2ème partie du XIVe siècle (Gower, Chaucer) nous avons des aperçus précieux ; de même, sur l’instabilité politique (lutte des dynasties entre elles et avec les autres protagonistes), les divisions religieuses (catholiques, anglicans, puritains), les famines et les épidémies…
          On suit le départ de la campagne de John Shakespeare, père de William, pour Stratford-upon-Avon, son métier de gantier et son ascension sociale : père et fils tiennent à leur rang de gentilshommes dans la ville. En ce qui concerne la foi de la famille, les Shakespeare semblent, selon de nombreux indices, appartenir au catholicisme, pratiquer clandestinement son culte mais conserver les apparences d’obéissance à l’anglicanisme. C’est la fidélité intérieure du poète au credo romain et à sa vision du monde qui est au cœur des thèses d’Eugène Green et de son interprétation de l’œuvre.
          Les courts chapitres sur l’éducation de William, son mariage et ses enfants, les 7 « années perdues » après 1585 sur lesquels nous possédons quelques éléments concrets sont suivies de considérations sur le théâtre anglais dans la 2ème moitié du XVIe siècle. Deux forces le poussent, l’une culturelle perpétuant une tradition médiévale et riche de la redécouverte de l’antiquité pendant la Renaissance, l’autre est la naissance du capitalisme qui en fait un secteur économique prometteur. Les détails sont ici d’un grande importance,  mais ne peuvent être tous cités : nécessité pour les comédiens de se mettre sous la protection d’un grand seigneur, situation, aspect et matériaux des théâtres, proximité avec bordels et tavernes louches, choix,  production et respect des textes, part des « actionnaires » et « employés » dans les rôles et les gains…Shakespeare se donna un moment à la poésie narrative (Vénus et Adonis, Le viol de Lucrèce, Sonnets…)et le rang de poète était supérieur sur le plan social à celui d’auteur dramatique, mais son « sens bourgeois et pratique » et sa passion pour le théâtre l’ont ramené à l’écriture scénique.



Comment agir dans un monde ou Dieu s'est cache? L'action est devenue impossible HAMLET


          La seconde partie de l’ouvrage, sous le titre « une clarté obscure », est censée éclairer l’auteur à partir de l’œuvre, mais son principal intérêt est de situer Shakespeare dans l’intelligence de son époque et de tenter de revisiter les grandes pièces à partir de cette illumination.
          Deux visions du monde coexistent dans l’ère shakespearienne ; leurs contradictions et leurs équilibres influent sa pensée et l’évolution de son œuvre dramatique. La première, héritée du Moyen Age et de la Renaissance, liée au catholicisme, plaide pour la présence de Dieu dans le monde, pour l’ordre naturel et social par lui institué, pour une hiérarchie de classe  immuable. L’autre, d’épanouissement récent, est le baroque qualifié d’oxymore : la raison y développe un modèle mécanique de l’univers mais sauvegarde un Dieu caché, réalité suprême non visible dans la création. L’ordre profane ne ressort plus du sacré, mais richesse et pouvoir sont, chez Luther et Calvin, fonctions de la réussite, expression de la volonté divine. La vie et l’œuvre de Shakespeare se trouvèrent au confluent des 2 courants : il reçut la première par la famille et l’éducation, mais dut sa réussite sociale aux idées puritaines qui creusaient leur lit dans la vie publique anglaise tout en s’opposant radicalement au théâtre et aux autres arts.

          Green bouleverse un peu la classification du folio de 1623 et répertorie les pièces en comédies, tragédies et tragicomédies. Renouant avec la tradition théâtrale grecque et la théorie qu’en donne Aristote, il montre que dans ces œuvres, mais non sans une angoisse dans certaines, une harmonie (sociale puis sacrée dans la comédie, l’inverse dans la tragédie) est rompue par le héros ; le rééquilibrage final est cathartique pour le spectateur. La tragicomédie (Mesure pour mesure, Le Conte d’hiver, La Tempête, 1604-1610) est le genre qui sied le mieux à l’ambigüité baroque. La catharsis y rejoint de près le dogme catholique : faute-contrition-absolution-Eucharistie. 

Thursday, 1 November 2018

L’INDUBITABLE SEDUCTION DE MICHEL CHIHA






Michel Chiha:, Ecrits politiques et littéraires, Préface de Michel B. El Khoury, Fondation Michel Chiha, 2018, 428pp.
          Autant qu’à une réunion des principales idées de Michel Chiha (1891-1954), c’est à une promenade dans ses écrits épars que nous invite cette  Anthologie dont le sous titre est un peu étroit: l’auteur transcende le politique même quand il en traite spécifiquement, et la poésie, non la littérature, est le mystère de son œuvre : «Que deviendrons-nous sans la poésie qui est prière et qui est musique, qui est beauté et qui est amour, qui est intelligence et qui est lumière ?» La poésie voile et dévoile le monde, elle en cache la laideur et la fuite du temps mais en avive les aspects sensibles, sensuels ; les saisons, les cycles, les résurrections, les harmonies merveilleuses sont ses  points d’enchantement. Elle anime ces textes accessibles désormais en un seul volume. L’entreprise de les rassembler était d’autant plus nécessaire que Chiha est devenu, pour ses admirateurs comme pour ses ennemis, une icône dont les opinions sont citées et disputées hors cadre et hors contexte.           
Fondateur du quotidien Le Jour en 1934, Michel Chiha est essentiellement, comme écrivain, un éditorialiste et un conférencier, ses conférences donnant ampleur et globalité à sa vision. Il est aussi l’auteur de vers qu’il n’a cessé de composer tout au long de son existence publiant un recueil en 1935 enrichi dans l’édition posthume. Sa gloire est d’avoir donné à l’éditorial par « la sensation fine, la perception belle et pure, le raisonnement profond » (Ghassan Tuéni) une hauteur, une profondeur et des horizons qui ont fait du journaliste francophone l’un des plus importants penseurs du Liban, fournissant au pays les concepts fondamentaux de sa vie politique et économique. Au-delà des événements commentés, des opinions proférées, il s’accorde ce qu’il appelle « la grandeur du détachement » pour délivrer son message humaniste et patriotique. Chaque éditorial, comme dit son préfacier Michel B. El Khoury, est « une leçon d’humanisme dans la tradition de Montaigne[…] de mesure, d’équilibre et de bon sens. »    
De son vivant Chiha a réuni 3 volumes d’éditoriaux [Essais I et II, 1950 et 1952, Plain-Chant, Propos dominicaux,1954]. On y trouve quelques textes de politique et d’économie nationales et régionales, mais le choix opéré montre la place primordiale qu’il accorde à la dimension universelle des faits et aux considérations sur l’homme, le monde, Dieu. L’option montre bien l’image qu’il avait et voulait de lui-même. Ses livres sur le Liban, la Palestine, la Méditerranée, desquels se nourrissent et auxquels se réfèrent les débats nationaux sont tous posthumes et doivent le jour à la fondation qui porte son nom et qui, par les publications, traductions, concours et autres activités, n’a jamais cessé de faire œuvre honorable et enrichissante.
Chiha fut dans sa jeunesse le contemporain de ce que Thibaudet appelle Trente ans de vie française (1923)[1], période dominée par trois maîtres : Maurras, Barrès, Bergson. On retrouve chez lui leurs thèmes-phares, la monarchie, l’ordre, la Méditerranée, la terre, la durée…Mais si le traditionalisme imprègne sa pensée, il a su, d’une part, rester fidèle à une foi catholique toujours réaffirmée et à un rapport au spirituel continuellement repris et, d’autre part, profiter de sa vaste culture pour penser, dans leur spécificité,  les données propres au Liban, au Proche-Orient voire au monde contemporain et assigner à son pays une vocation noble et digne.
Face à la nature inéluctable des choses, le privilège de l’homme est la liberté. Elle lui permet de s’opposer ou de s’incliner, de tracer ses propres voies. Elle donne sens et fondement à sa raison : «Sans la liberté, que serait la raison qui fait le choix et qui fait l’élection ? » Elle lui procure la « souveraineté altière » qui en fait une créature à l’image de son créateur. Elle n’est toutefois pas sans danger puisqu’on ne peut être libre sans pouvoir choisir la mauvaise alternative, tomber dans l’erreur, succomber au mal, outrepasser sa puissance. « Nous sommes tenus de nous imposer librement des limites et des contraintes. » D’où le droit, d’où la loi. D’où la complétude humaine dans « une recherche inlassable du divin, une montée vers l’infini. » D’où la condamnation violente des totalitarismes de droite et de gauche qui veulent imposer leur vouloir et « tout niveler ». D’où la préférence pour le moindre mal comme la démocratie et le confessionnalisme…
Les idées politiques et économiques de Michel Chiha vont éminemment intéresser les lecteurs de cette Anthologie mais nous avons choisi de les contourner. Elles servent déjà à l’ossature idéologique de la République et ont inspiré nombre de ses institutions et ses pratiques. C’est leur honneur d’être encore discutées et critiquées, mais encore plus de donner au pays une mission qui l’élève et de contribuer au vivre en commun, à la stabilité, à la sagesse.
Un peu plus d’un demi-siècle nous sépare du grand penseur. Nous sommes éloignés de son monde, de cette pensée qui jongle avec des concepts que nous n’osons plus approcher avec aisance comme ceux de foi, d’éternité, d’infini[2], de vérité…Mais Michel Chiha exerce toujours sur nous une indubitable séduction née de l’ascendant qu’il donne à la poésie, à la liberté, à la joie, à la vie, à l’élévation du propos, à la dignité de la loi et de la patrie. En cette période morose, les Libanais en ont bien besoin.   










[1] (1890-1920). Les idées de Charles Maurras (1919) ; La vie de Maurice Barrès (1921) ; Le bergsonisme (2 volumes ; 1923)
[2] spirituel.

Friday, 3 August 2018

LES SIXTIES DECENNIE DES REVES FOUS














WOODSTOCK 1969
Gérard de Cortanze: Dictionnaire amoureux des Sixties, Plon, 2018, 720 pp.


                Gérard de Cortanze, prix Renaudot 2002 pour Assam, essayiste et critique littéraire, nous offre moins un dictionnaire amoureux des Sixties qu’un dictionnaire personnel de ces  années réputées folles. Ses réserves quant aux événements et nouveautés de la période sont nombreuses, qu’elles datent du vécu d’alors ou du présent où l’absence de nostalgie prévaut. Quand la décennie est proche de son terme, il peut la qualifier d’ « heureuse » : soit qu’il évoque le changement de style des conférences de presse présidentielles en France : « La hauteur gaullienne n’est plus. 69, c’est la fin du lyrisme et de la grandeur de la France »;  soit qu’il assiste à la fin tragique d’une génération américaine éprise de liberté et d’amour dans Easy Rider, le film si représentatif de Dennis Hopper (1969). 


DE GAULLE EN IRLANDE (mai 1969)
   
Personnelle, l’œuvre l’est car on peut suivre à partir de ses méandres  la trajectoire de l’auteur, dresser son portrait, évoquer sa généalogie. De Cortanze est d’ascendance aristocratique italienne : le père est piémontais et la mère napolitaine ; du moins Françoise Mallet-Joris en convainquit Edmonde Charles-Roux d’abord sceptique. On peut le suivre d’adresse en adresse, vivre avec les siens dans la villa familiale de son père directeur d’usine (occupée) en mai 68. Pour narrer ce mois crucial, il propose 4 saynètes « entre l’opérette et la chanson comique » où l’élève comédien prend peur et ses distances, et termine l’inutile  « récréation » avec son père dans la grande manifestation qui remonte de la Concorde à l’Etoile (30 mai).    Donc un garçon plutôt rangé et passionné de livres et de lecture.  Aucun programme télévisé de l’ORTF n’échappe à ses commentaires, des « Dossiers de l’écran » à « Cinq colonnes à une » ; il préfère Balzac et Malraux au Nouveau roman, se demande aujourd’hui comment il a pu « s’engager tête baissée dans (l)es étranges combats » du structuralisme, de Tel Quel, des Cahiers du cinéma soixante-huitarde…
La personnalisation du Dictionnaire n’est pas sans séduire un lecteur comme moi né presque la même année que l’auteur (1948 et 1947). Il m’est facile d’imaginer l’avoir croisé  à  « la Mecque du cinéma » (la rue Champollion), à là cinémathèque Chaillot ou à la Joie de lire (librairie Maspero), utile de comparer la chute de certains événements (assassinat Kennedy), feuilletons (Les Incorruptibles), modes (minijupe, drugstore, coupe de cheveux), nouveautés culturelles (Livre de poche, design, Nouvelle Vague) sur des contemporains en contrées diverses et lointaines, gai de mesurer l’ampleur d’une mondialisation pour laquelle les Sixties furent une époque charnière (premiers pas sur la Lune). Parfois la contradiction des idées et des sentiments entre les deux bords est totale (guerre des Six jours).
On ne cesse de fouiller et de trouver dans ce Dictionnaire, panier inépuisable pour la mémoire. A côté de l’itinéraire d’un passage de la petite enfance à l’adolescence, des affinités personnelles pour Hugues Aufray ou Raquel Welch, nous trouvons des entrées inattendues (Papier hygiénique, Purée Mousline, Vide-ordures) et des articles exhaustifs nourris aux meilleures sources de l’érudition. Les singularités survenues (Hula hoop, Laser, Greffe du cœur) n’occultent pas la place des synthèses (consommation, contestation, La société du spectacle). Les replis français occupent des pages importantes (Nouvelle société ; Oui, mais ; Poulidor, Académie), mais la scène des Sixties est essentiellement mondiale et bouleverse un ordre au profit d’un nouveau en perpétuelle redéfinition.
La décennie 1960  se trouve au cœur des « Trente Glorieuses » (1945-1973), période de forte croissance et d’enrichissement général.  Les ménages investissent dans l’automobile, l’électroménager, achètent des téléviseurs et vont de plus en plus en vacances (Club Méditerranée). C’est aussi l’ère des transistors. Les premiers supermarchés voient le jour et les publicités prennent d’assaut les décors et les ondes. Les Baby-boomers sont déjà montés et en 1968 le tiers des Français ont moins de 20 ans. Les jeunes font la tendance et s’imposent dans la mode. Le statut de la femme, libérée d’une partie de ses tâches domestiques, entame sa progression. La vitesse tue sur les routes (un des réseaux les plus vétustes d’Europe) 11000 personnes et fait 230,000 blessés en 1962. De la génération yéyé aux barricades du Quartier latin, l’insatisfaction rêve, cherche ses voies et ses modes d’expression. Le foisonnement culturel et artistique est à son comble.
Les Sixties sont riches d’une « thématique » et d’une « mythologie ». On les trouve dans le Pop art, raillé et célébré dès sa naissance, ubique dans l’industrie et la culture; chez Andy Warhol, « un vrai rebelle, génial, inventif, underground et postmoderne », « l’artiste le plus représentatif des années 1960, le plus complet, le plus complexe… » Mais c’est éminemment la musique et les chansons qui portent et transportent l’esprit de l’époque. Les jeunes rompent avec les codes coutumiers, s’approprient l’univers par le rêve, s’écrient avec les Beatles : Revolution.
Le Rock’n roll, né aux Etats-Unis au début des années 1950, y remplace le jazz procédant par emprunts multiples à diverses traditions. Il cesse en quelques années d’être anglo-américain pour devenir universel, investir les capitales de Paris à Tokyo en passant par Pretoria. Des troupes comme les Beatles, les Rolling Stones, les Doors, les Who… révolutionnent la musique et donnent au genre ses lettres de noblesse. Le festival Woodstock, où Richie Havens et Jimmy Hendrix s’illustrent merveilleusement, assemble 500 000 hippies, dure 3 jours (15-18 aout 1969) et réunit 32 groupes. Des idoles naissent. San Francisco et Londres s’imposent sur les cartes de l’amour et de la liberté. Le Protest song passe de la lutte pour les droits civiques (Bob Dylan) à l’accueil de la contre culture et débordera la décennie dans l’opposition à la guerre du Vietnam. De nouvelles drogues circulent, de nombreux chanteurs  meurent d’overdose et le terme psychédélique naît pour indiquer la  « fusion simultanée des crypto-cultures de la drogue et de la musique ».

Ex-fan des sixties 

Où sont tes années folles, nous chante toujours Gainsbourg.    

Friday, 6 July 2018

FOUCAULT ET LA NAISSANCE DU SUJET : « MAL FAIRE » ET « DIRE VRAI »




JEROME BOSCH: LES TENTATIONS DE SAINT ANTOINE (1502)







Michel Foucault : Histoire de la sexualité, 4, Les aveux de la chair, Edition établie par Frédéric Gros, Gallimard, 2018, 427pp.

          Plus de 30 ans après le décès de Michel Foucault (1926-1984) paraît le quatrième et dernier volume de son Histoire de la sexualité laissé non révisé, sinon inachevé, Les aveux de la chair. Le premier tome, La volonté de savoir, date de 1976. Les deux autres, L’usage des plaisirs et Le souci de soi ont vu le jour quelques mois avant la mort de l’auteur. Le temps étendu de l’élaboration s’explique par le changement du projet initialement annoncé. Foucault explique qu’il est passé du dessein d’étudier le dispositif biopolitique moderne de la sexualité (XVIe-XIXe siècle) à la « problématisation » du plaisir sexuel dans la perspective historique « d’une généalogie de l’homme du désir… »  en prenant appui sur les penseurs de l’antiquité gréco-romaine et des premiers siècles du christianisme.
          La volonté de savoir s’insurge contre ce qu’il appelle « l’hypothèse répressive » : le sexe a été réprimé à partir du XVIIe siècle, en passant par le régime victorien. Le discours de libération sexuelle qui s’ébauche avec la science et la thérapie de Freud et devient en mai 68 le grand combat pour l’émancipation, n’en est que le corollaire. Foucault s’exaspère de la complaisance avec laquelle l’hypothèse répressive se crédite elle-même d'un pouvoir contestataire, libérateur, subversif: « Parler contre les pouvoirs, dire la vérité et promettre la jouissance ». A l’opposé de ce discours, il tranche sans appel, écrivant à la fin du livre : « Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir; on suit au contraire le fil du dispositif général de sexualité. C'est de l'instance du sexe qu'il faut s'affranchir (…) Contre le dispositif de sexualité, le point d'appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs. » Loin d’avoir censuré la sexualité, l’Occident l’a inventée de toutes pièces. Le premier volume, court et incisif, se donne donc un double programme : comprendre comment la sexualité a été historiquement « mise en discours » et est devenue un objet de savoir ; montrer comment elle a été liée à un mécanisme de pouvoir, bourgeois ou éducatif, par le biais des discours dont elle a fait l’objet.
          L’étude du christianisme, à travers la confession de la chair et le sacrement de pénitence, devait servir de premier champ d’exploration de l’auteur. Mais la recherche fut décalée de la période du concile de Trente (XVIe siècle) au « point d’origine » et au «moment d’émergence »  d’une injonction de faire dire au fidèle la vérité sur lui-même  (les Pères chrétiens des premiers siècles de Justin [+165] à saint Augustin [350-430]); elle fut aussi conduite à développer ce qui ne lui servait que de contrepoint : la pensée grecque et romaine. D’où les volumes II et III de la somme. Le premier analyse comment la pensée médicale et philosophique hellénique a réfléchi le comportement sexuel, élaboré un «usage des plaisirs » et formulé quelques thèmes d’austérité sur 4 grands axes de l’expérience : les rapports au corps, à l’épouse, aux garçons, à la vérité. Le second envisage l’inflexion subie par cette problématisation initiale  dans un art de vivre romain dominé par « le souci de soi » et repéré dans les textes grecs ou latins des 2 premiers siècles de l’ère chrétienne.
          Les aveux de la chair qui paraît aujourd’hui se présente donc, comme l’affirme Frédéric Gros qui a veillé avec grand soin sur l’établissement du volume, comme un « inédit majeur ». Dans un style dense et précis, et à travers une analyse minutieuse des textes, Foucault cherche à montrer ce que le christianisme a de propre dans le domaine moral. Clément d’Alexandrie (150-215) dans Le Pédagogue témoigne d’une grande continuité avec les textes philosophiques et la morale païenne de son époque : on y trouve les mêmes interdits (adultère, débauche, pédophilie, homosexualité), les mêmes obligations (la procréation est le but du mariage et des rapports sexuels), la même référence à la nature et à ses leçons. Mais, d’une part, Clément réunit dans une même rubrique les règles de prudence du Sage et les convenances matrimoniales. D’autre part, il donne une signification religieuse au nouvel ensemble.
          « De Clément à Augustin, il y a évidemment toute la différence entre un christianisme hellénisant, stoïcisant, porté à « naturaliser » l’éthique des rapports sexuels, et un christianisme plus austère, plus pessimiste, ne pensant la nature humaine qu’à travers la chute, et affectant par conséquent les rapports sexuels d’un indice négatif. » Mais le changement qui s’est produit ne doit pas être essentiellement pensé en termes de « sévérité », d’austérité, de rigueur dans l’interdit…Les grandes lignes de séparation du  permis et du défendu sont, « pour l’essentiel et dans leur dessein général », restées les mêmes du second au cinquième siècle.  En revanche, des transformations capitales se sont produites : 1. dans le système général des valeurs, avec la prééminence éthique et religieuse de la virginité et de la chasteté absolue ; 2. dans le jeu des notions utilisées avec l’importance croissante de la « tentation », de la « concupiscence », de la chair et des « mouvements premiers ». Non seulement l’appareil conceptuel s’est quelque peu modifié, mais le domaine d’analyse s’est déplacé. Il ne s’agit pas d’un renforcement de la répression sexuelle, mais d’un autre type d’expérience qui prend naissance.
Ce changement est à mettre en liaison avec 2 éléments historiques et religieux nouveaux : « la discipline pénitentielle, à partir de la seconde moitié du second siècle, et l’ascèse monastique à partir de la fin du troisième. » Avec ces 2 types de pratiques, un certain mode de rapport de soi à soi et une certaine relation entre le mal et le vrai voient le jour ; pour être plus précis, entre la rémission des péchés, la purification du cœur, la manifestation des fautes cachées et des secrets et, d’autre part, l’examen de soi, l’aveu, la direction de conscience et les différentes formes de « confession » pénitentielle. Dans les relations à soi, de nouvelles liaisons se créent entre le « mal faire » et le « dire vrai ». Une nouvelle subjectivité a pris forme ; elle est un exercice de soi sur soi, une connaissance de soi par soi, la constitution de soi même comme objet d’investigation et de discours. La libération de soi même, sa propre purification, son salut dépendent  et n’existent que par les opérations qui portent la clarté au fond de soi. La lumière par l’examen est seule rédemptrice.
Au centre du dispositif chrétien se trouvent la chair (et ses aveux). Le nouveau mode d’expérience, résume Foucault, est un nouveau mode de connaissance et de transformation de soi par soi en fonction d’un certain rapport entre annulation du mal, manifestation de la vérité et découverte de soi.


Dans son interprétation des textes, la rigueur de Foucault ne se pare pas seulement de neutralité, mais assume intensément cette attitude dans l’exploration du christianisme originel. Nous sommes loin des terribles éclats de rire et proches d’une reconnaissance. En tous cas, ces Aveux terminaux qui joignent éthique et savoir pour disjoindre antiquité et « modernité » (subjective) vont, au-delà de la connaissance historique qu’ils enrichissent, vers une généalogie ouverte « de nous-mêmes » encore à tenter. 



   POST SCRIPTUM
          Et si l’étude du domaine particulier de la sexualité, menée avec rigueur par Foucault, à partir de textes théologiques des premiers siècles de notre ère, rejoignait l’histoire  hégélienne de la philosophie, voire lui donnait chair, en scrutant de près le passage d’une philosophie antique de l’être à une philosophie moderne du sujet ? Jean Wahl affirmait que le christianisme n’avait pénétré proprement la philosophie qu’avec Descartes et Kant, le cogito prévalent alors sur le sum. Foucault retrouverait donc ici l’archéologie de Les Mots et les choses mais avec des temporalités différentes.
          En tout cas, questions à méditer.