Thursday, 3 December 2015

SVELTLANA ALEXIEVITCH, NOBEL DE LITTÉRATURE : UN MEMORIAL DE LA SOUFFRANCE ET DU COURAGE






Svetlana Alexievitch: La Fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, traduit du russe par Sophie Benech, Actes sud, 2013, 544pp.
Œuvres (La guerre n’a pas un visage de femmeDerniers témoins, La supplication) précédées d’un entretien avec l’auteur avec Michel Eltchaninoff, THESAURUS, Actes sud, 2015, 800pp.


​        Le 8 octobre 2015, le prix Nobel de littérature a été décerné à l’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch. Née en 1948, écrivant dans la langue de Pouchkine, elle connaît étroitement l’Ukraine où elle résidait en été, sous des soleils radieux, chez sa grand-mère. Ses œuvres avaient couvert la manière dont furent vécus des événements majeurs du soviétisme et de l’après soviétisme : la guerre d’Afghanistan (1979-1989) in Les Cercueils de zinc où des enfants de l’intelligentsia rurale naïfs, idéalistes et nourris des slogans du régime devenaient des assassins ;  la catastrophe humaine et écologique de Tchernobyl (1986) qui mit en question le progrès de la science et de la technique in La supplication, 1998…) Elle a surtout dressé un grand tableau historique de la période, allant des famines des années 1930 à l’ère Poutine en passant par la seconde guerre mondiale et autres avatars, telle que ressentie par des témoins. La Fin de l’homme rouge avait connu le succès bien avant la récompense suédoise. Les livres ont accompagné la perestroïka, mais les personnages, auxquels Alexievitch  donne la parole, ne lui sont pas particulièrement tendres.
​        Pour se mettre à l’écoute de cette œuvre et en saisir pleinement la portée esthétique et cognitive, il faut la lire à l’écart d’une polémique oiseuse : la prestigieuse récompense lui a-t-elle été octroyée pour sa qualité littéraire ou en raison du «courage » de l’écrivaine, de l’importance d’une période où souffrance et vaillance ont rarement été aussi longues et aussi profondes ? De n’être pas une œuvre de fiction ou d’imagination n’enlève rien à l’intensité dramatique des témoignages recueillis. Comme si une histoire orale jaillie de protagonistes anonymes parsemés sur un vaste territoire et habituellement destinée à la disparition affirme sa teneur inaltérable et se fait une force de naître tout droit d’une réalité et d’en rendre fidèlement la terreur. Autre question adjacente et superflue : les confessions enregistrées ont-elles été retouchées par une main littéraire ou s’agit-il d’une fidélité journalistique à toute épreuve? Le sens du récit, la mise au ban de la banalité, le passage des émotions aux sensations et du passé au présent, le désordre ordonné des souvenirs, l’assise réaliste…tout conspire vers le pouvoir des témoignages à servir le réel par leur artifice propre, indéniablement attrayant.
​        Prenant la parole, les voix choisies et recueillies, essentiellement de femmes, racontent dans La Fin de l’homme rouge un double désenchantement : celui de l’époque soviétique où elles connurent la famine, la dictature, la Terreur, la guerre (quand on n’y est pas, on s’y prépare), les privilèges de la Nomenklatura, les magasins vides, les interminables queues… et celui de la période suivante où ce qu’on nomma « les lois du marché » ne fut que prétexte au pillage du domaine public par une petite minorité, où la profusion d’articles de consommation (parmi lesquels le saucisson joue un rôle fétiche) ne compense ni l’anarchie, ni l’insécurité, ni les  inégalités flagrantes , ni la nouvelle peur diffuse et omniprésente… A partir de leurs perspectives propres, de destinées singulières, de souffrances plus que de joies, les protagonistes racontent les illusions de la période intérimaire où ils défendirent Gorbatchev et Eltsine pour regretter maintenant une grande puissance à laquelle ils étaient fiers d’appartenir, un soviétisme où se résolvaient les identités nationales et religieuses, un régime qui prônait le culte du sacrifice, le mépris de l’argent, l’altruisme…Le stalinisme et ses versions « végétariennes et tempérées » sous Khroutchev et « les vieillards du Kremlin » furent atroces ou durs, totalitaires et policiers, mais la chute de l’URSS donna lieu au pire et fut vécue comme une tragédie. La majorité voulait quelques réformes, plus de liberté et plus de bien être, mais la chute de l’édifice entier alla au-delà des pires craintes. « La Russie changeait et se détestait en train de changer ». De l’échec du socialisme prolétarien on passait au scandale du capitalisme sauvage. 




​        Chaque témoignage commence avec quelque convention, puis invente son allure propre, imprévisible. Il pointe ses repères, charrie des souvenirs, des détails, des anecdotes. Il rapporte l’abominable (la cruauté des partisans dans leur guerre glorieuse, la mère qui noie 2 de ses enfants pour sauver les autres...) et est plein d’histoires drôles (Les communistes, ce sont ceux qui ont lu Marx, les anticommunistes ceux qui l’ont compris). Le vécu intime, répondant aux événements et inscrit dans une plus ample collectivité, ne cesse de se prendre dans un jaillissement fougueux mais non dénué de rigueur puisqu’il soutient toujours l’intérêt.  C’est là son économie propre et sa force de bouleversement.
          Les témoins sont variés et on ne trouve pas parmi eux seulement les victimes et les désabusés, mais également ceux qui ont adhéré aux idéaux du changement de l’homme et de la société, au point d’y consacrer leurs vies : « Quand ils parlent de nous, ils disent: Pourquoi ils ont fait la révolution, ces crétins? Mais moi je me souviens... je me souviens de cette flamme dans les yeux des gens. Et nos cœurs étaient brulants… ». Dans le monde soviétique, le bourreau est lui aussi victime. Svetlana Alexievitch n’est pas une dissidente radicale. Elle reçut  l’idéologie à l’école et à la maison. Auteure, elle interroge et s’interroge. Pour la période ultérieure, elle recueille la voix d’une « panthère et  prédatrice » qui veut réussir dans le monde « fou » et « sauvage » du marché.
          « L’art de la parole est une tradition russe » affirme Svetlana dans un entretien. Sans doute. Mais il faut convenir que les témoins appelés ont beaucoup lu. Les grands classiques russes de Pouchkine à Soljenitsyne, et de Tolstoï à Gorki. Ils citent les poètes contemporains : Mandelstam, Brodsky… Dostoïevski est omniprésent dans les débats sur la liberté, sur le désir du bien qui aboutit au mal absolu, sur la noirceur de l’âme…Quand ils n’invoquent pas Taras Bulba ou Le Maître de Boulgakov, ils les répètent ou les revivent ou parlent comme leurs auteurs, témoin cette phrase à la Tchékhov : « J’ai accroché une icône dans un coin, et j’ai pris un petit chien pour avoir quelqu’un à qui parler. » La « civilisation soviétique » a permis la diffusion du livre et il ne cesse de surgir et de ressurgir comme un signe distinctif de la collectivité ou de son intelligentsia, à coté mais bien plus, que les films et la musique. « Nous avons grandi avec des mots. Avec la littérature », glorifiée ou interdite.

          Est-ce « l’âme russe » dont le thème revient, en particulier sous la forme de la passion des femmes pour les hommes malheureux, qui prend ici la parole ? Les protagonistes ne cessent de la tisser et de l’effiler et, mythe ou réalité, elle fut nourrie aux meilleures sources littéraires. Les témoignages transcendent l’époque pour affronter les énigmes de la vie, de la mort, pour tenter de décrypter les fréquents suicides, pour donner sens à la souffrance. Ce « roman à voix », ce chœur tragique orchestré par Svetlana Alexievitch est indéniablement une œuvre capitale. 

Friday, 23 October 2015

DE LA GRANDE GUERRE AU GRAND-LIBAN




La Proclamation du Grand-Liban par le général Gouraud le 1er septembre 1920 à la Résidence des pins

Carole H. Dagher & Myra Prince (direction): De la Grande Guerre au Grand-Liban, 1914-1920, Geuthner, 2015, 282 pp.


     En novembre 2014, dans le cadre des manifestations du centenaire, un colloque et une exposition furent organisés autour de « La Grande Guerre et le Liban », par l’Association des Amis de la Bibliothèque Orientale présidée par  Carole H. Dagher, à la mairie du premier arrondissement de Paris. L’initiative était salutaire et l’idée d’en garder les traces, voire de les enrichir et de les mettre à la disposition d’un vaste lectorat, ne pouvait qu’être bénéfique. La direction commune de l’écrivain(e) qui introduit la publication et de la responsable de la maison Geuthner, Myra Prince, qui la postface, se révèle fructueuse. L’abondante iconographie de l’ouvrage en illustrations et cartes reflète la richesse de l’exposition. Comme le dit A. Farge citée par Aïda Kanafani-Zahar, « L’archive agit comme une mise à nu ; ployés en quelques lignes, apparaissent non seulement l’inaccessible mais le vivant. »
     Il est élégant de trouver, à côté des contributions d’historiens, d’économistes, d’anthropologues et de politologues chevronnés, des « témoignage(s) familia(ux) » comme intitule ses pages Hikmat Beyhum: Lyne Lohéac parle du « message » de son grand père « patriote politique libanais » Daoud Ammoun, Zeina Toutounji-Gauvard du roman du sien, Al-Raghif (Le Pain) (1939) de Toufic Youssef Awwad ; on pourrait peut être ajouter le « témoignage » de K.T. Khairallah dû à son biographe Samir Khairallah. L’histoire du Liban ne manque pas parfois de ressortir du patrimoine familial.
     La période étudiée, que couvre si bien le titre du livre, est évidemment capitale dans la vie du pays et pour son être et devenir. Elle lui permit de voir le jour dans ses frontières présentes (1er septembre 1920). Mais il avait vécu en les années de guerre une époque des plus noires de son histoire. Laps de temps court en apparence, mais période dense et pleine d’événements disparates. En bousculant un peu le plan de la publication, on peut faire ressortir trois grands axes autour desquels tournent les contributions, quitte à les voir souvent confluer. Un quatrième s’y ajoute d’une plus vaste ampleur puisqu’il aborde la question de la mémoire, celle de l’histoire libanaise (J. M. Fevret), de la guerre de 1975-1990 (A. Kanafani-Zahar) et à travers le témoignage du cinéaste Ph. Aractanji. Ne pas y revenir ne signifie nullement en sous-estimer l’importance.
     Le premier grand thème est celui des relations franco-libanaises durant la période traitée et même un peu en amont (intéressant « aperçu » de J. Thobie sur « l’influence culturelle française dans l’Empire ottoman au déclenchement de la guerre » : l’interprétation abusive des Capitulations, « l’ambiance semi-coloniale », l’interpénétration des finances et de la culture, de la laïcité et des missions…) Dans cet ensemble, ce ne sont ni les bonnes intentions qui manquent, ni les informations fournies, ni la vaste couverture des divers aspects de la question : l’aide au Mont-Liban durant les années difficiles (Y. Bouyrat), l’action des Jésuites (Ch. Taoutel), la naissance d’une littérature libanaise « en langue française » comme se plaisait à le dire la quatrième de couverture de La revue phénicienne (article érudit et très mesuré quant à la qualité des œuvres de D. Lançon). Mais ce qui gêne parfois, c’est, d’une part, une présentation épique ou idyllique du « combat commun » et du « mutuel dévouement» (Clemenceau), et, d’autre part, la description sans aspérités ni contradictions de la France et du Liban. Les différences internes à l’un ou l’autre protagoniste sont diluées quand elles ne sont pas évacuées.
     Le second grand axe est la famine qui a sévi au Mont-Liban principalement dans les années 1915-1917. Joseph Moawad tente de la cerner, d’en apprécier les diverses causes, de répartir les responsabilités, de fournir une description juste du cadre politique et des diverses attitudes d’alors. Il essaie d’expliquer pourquoi elle fut « occultée » dans l’entité libanaise née en 1920 au bénéfice d’une autre cause, celle des martyrs de toutes confessions, qui après maint déboire, se révélait plus fédératrice.  La thèse est discutable en certains points, elle n’en demeure pas moins éclairante.


Les accords Sykes-Picot de 1916 et la configuration ultérieure des Etats

     Le dernier thème majeur est les « accords secrets » qui ont permis le passage du Mont-Liban au Grand-Liban. G. D. Khoury les inscrit dans le monde réel des « intérêts » et de « l’action » et les éclaire dans leur contexte historique et leurs avatars suite à l’accord Fayçal/Clemenceau et à son échec dû aux forces antagonistes dans chacun des deux camps. J. Maïla s’attaque à la « légende vraie » des accords Sykes-Picot et pointe « le caractère sordide » qu’en ont retenu les politiques et l’historiographie arabes. Mais l’effondrement des États d’Irak et de Syrie est loin de pouvoir leur être imputé et les revoir ou les reconstituer sur d’autres bases territoriales peut difficilement être imaginé. Karim É. Bitar qui met au devant la part de l’imaginaire dans l’action historique, parle du « syndrome Sykes-Picot », donc de l’utilisation faite par les autorités politiques d’une séquence mémorielle assemblée, modelée et remodelée au gré des circonstances pour en faire découler tous les maux et ne pas s’attaquer aux causes des malheurs.

     La Grande Guerre, les accords secrets, les mandats de la Société des Nations, la formation d’entités plus ou moins justifiées par l’histoire et la géographie n’appartiennent pas seulement au passé. A l’heure actuelle des déchirements et des violences dans les anciennes provinces arabes de l’Empire ottoman et au delà, il faut assumer la construction ou la reconstruction d’Etats qui défendent la liberté, l’égalité et le bien être des citoyens et qui s’acceptent et collaborent pour leur bien commun. 

Friday, 2 October 2015

HABERMAS, LE DERNIER PHILOSOPHE ?





« La triade conceptuelle que forment la sphère publique, la discussion et la raison a, de fait, dominé tant mon travail de chercheur que ma vie de citoyen. »

La revue Esprit  consacre à Jürgen Habermas, le représentant le plus notoire de la deuxième génération de l'École de Francfort, né en 1929 à Düsseldorf, un dossier copieux, sérieux et critique (août-septembre 2015). Le penseur allemand a pris part aux principaux débats théoriques en Allemagne et dans le monde : il s’illustre, dès les années 1960, dans la querelle du positivisme aux cotés d’Adorno contre Popper et les siens, et met à jour l’aspect force productive de la science dans le monde contemporain et sa dimension intersubjective refoulée;  il se prononce sur divers événements sociopolitiques et historiques du mouvement étudiant (années 1960) à l’actuelle crise grecque (2015) en passant par le 11 septembre (débat avec Derrida)[1]. Michaël Foessel qui présente le dossier prend soin de signaler que l’intitulé Le dernier philosophe ne signifie pas la fin de la philosophie et que Habermas avait donné ce titre, en 1971, à Hegel qui maintenait la tutelle de la discipline sur les sciences. A l’instar de Hegel, il cherche à « conceptualiser ce qui est », mais à son encontre il ne pense pas que tout soit rationnel. Pour lui, il est des formes de rationalité dans le présent qu’il faut repérer pour aller plus loin. Dans sa condition « postmétaphysique », la philosophie -ouverte aux sciences et dans un « espace public » où s’élabore une universalité communicationnelle-  sauvegarde sa réflexivité générale sur la société, ouvre au changement et combat sur deux fronts : la critique des illusions dogmatiques et la reconstruction de la raison. « La triade conceptuelle que forment la sphère publique, la discussion et la raison a, de fait, dominé tant mon travail de chercheur que ma vie de citoyen. »
Cette phrase de Habermas est extraite du discours prononcé lors de la réception du prix Inamori à Kyoto[2]. Texte remarquable où le penseur, tout en réaffirmant l’inutilité pour un philosophe de « parler de soi » au vu de l’importance des idées et de leur formulation, « soupçonne » quatre « expériences » d’être à « la source de ses intérêts ». D’abord celle de la maladie et de plusieurs interventions chirurgicales lors de la prime enfance puis à l’âge de 5 ans mieux ancré dans  la mémoire. Elle lui a sans doute communiqué le sens de la dépendance à l’égard des autres et l’importance du lien. Ce qui distingue l’homme des espèces animales qui vivent en communauté, c’est d’exister « dans un espace public », de ne pouvoir devenir une personne qu’en développant les compétences que lui assure son insertion. L’intérêt pour la constitution intersubjective de l’esprit humain développée par C. S. Peirce, G. H. Mead, Cassirer, Wittgenstein et bien d’autres puise à cette source.
Ensuite, un « handicap » d’articulation empêchait les autres écoliers de comprendre leur collègue Habermas et les poussait à le rejeter. Viennent de là une approche philosophique centrée sur le langage et une théorie morale qui lui est liée. Les philosophes classiques ont toujours associé le langage à la représentation ; pour notre auteur, « nous usons du langage à des fins plus communicationnelles que purement cognitives. Le langage n’est pas le miroir du monde ; il nous permet d’accéder au monde», de prendre position vis-à-vis des énoncés d’autrui. Suite au handicap aussi, la conviction de la supériorité de l’écrit sur l’oral et la place prééminente de la « discussion pas qu’orale », appuyée sur des raisons, dans la communication. L’impératif éthique qui en procède est le refus de la discrimination sociale et la nécessité  d’intégrer dans le réseau mutuel les personnes menacées d’être exclues ou marginalisées.
Avec la troisième « expérience », nous passons du personnel au politique et l’année 1945 devient charnière. Le passé nazi de l’Allemagne, criminel et pathologique, appelle à reconnaître la « responsabilité collective » (Jaspers) et à une nouvelle théorie qui, tout en reconnaissant la différenciation présente dans les sociétés modernes (Marx), retient ce que Brecht appelle les formes « amicales » du vivre-ensemble. Il fallut surtout penser avec le Heidegger du Dasein et d’Être et temps (1927)  contre le Heidegger des années hitlériennes (Introduction à la métaphysique publié en 1953), celui de l’appel à la « violence créatrice », de la clôture platonicienne de la pensée authentique  à « quelques uns » (Discours du rectorat, 27 mai 1933), du rejet de l’universalisme égalitaire des Lumières…
Enfin dans le climat morose de l’après-guerre en République Fédérale, face à des penseurs réunis par le mépris de la masse et la célébration de l’homme supérieur (Heidegger, C. Schmitt, Jünger, Gehlen…) et grâce aux perspectives ouvertes par la Théorie critique de Horkheimer et d’Adorno (dont il devient le premier assistant en 1956 à l’Institut de recherche sociale de Francfort), Habermas met au centre de sa pensée le concept d’Espace public. Seul il peut, dans les structures complexes   de la modernité, « unir ce qui est différent sans aplanir les différences »,  constituer le cœur de la démocratie et œuvrer à l’intégration sociale. La médiatisation par le droit lui est nécessaire. Quant aux interventions de l’intellectuel, elles doivent livrer les meilleurs arguments, relever le niveau des débats tout en se sachant faillibles. A l’intérieur de l’Allemagne, de l’Europe ou dans le monde, il doit toujours prendre soin de séparer rôles public et professionnel. « Il ne doit donc pas confondre « influence » et « pouvoir ».
*** 


Si nous avons donné tant de place à ce Discours, c’est parce qu’en croisant la vie de Habermas aux thèmes de sa pensée, par sa plume même et dans l’esprit de synthèse qui le caractérise, il donne du penseur une image concrète éloignée de sa sécheresse supposée et fidèle à « sa personnalité disponible, fraternelle et bienveillante » ( J-M Durand Gasselin). Le numéro d’Esprit  comporte, par ailleurs, un long entretien avec le philosophe qui revient plus en détail sur son itinéraire, ses problématiques et ses débats. Il se répartit en 3 chapitres, l’un centré sur l’Allemagne, le deuxième évoquant surtout « l’effet Habermas » en France[3] (divergence avec Ricœur, controverses[4] puis dialogue avec Foucault[5] et Derrida…). Le dernier est consacré aux interventions politiques du citoyen Habermas, à sa réflexion sur le droit international où il reprend l’idéal cosmopolitique kantien à la lumière des objections de Carl Schmitt (J-Cl Monod), et à cet ouvrage monumental Droit et démocratie, Entre faits et normes (1992)[6] qui avec Théorie de l’agir communicationnel (1981)[7] constitue l’apport théorique le plus important de Habermas.
Ce que nous devons surtout à cet éminent penseur, c’est la restauration de la place et de l’importance de la raison après sa « destruction » par le fascisme et la désillusion née chez ses aînés de l’Ecole de Francfort[8] quant aux Lumières. Habermas critique la raison « instrumentale »[9] (l’assujettissement des moyens à une fin) qu’il préfère appeler « fonctionnaliste » et qui tend à « coloniser le monde vécu » par les logiques du marché et de la bureaucratie. Il nomme « raison communicationnelle » celle née dans et de la discussion. Il retrouve par là Kant qu’il « détranscentalise » grâce au paradigme nouveau du langage.       



[1] Jacques Derrida, Jürgen Habermas: Le “concept » du 11 septembre, Dialogues à New York (octobre-décembre 2001) avec Giovanna Borradori, Galilée, 2003. 
[2] Inédit en français et inclus dans le numéro.
[3] On regrette l’absence de Castoriadis dans le dossier. Habermas dans Le discours philosophique de la modernité (Gallimard, 1988) a consacré à L’Institution imaginaire de la société (Seuil, 1975) un des plus pertinents commentaires sur l’ouvrage (pp.387-396)  
[4] Une des méprises à l’origine des controverses est le fait d’avoir appelé Foucault et Derrida « jeunes conservateurs » et qui fut traduit en français par « néoconservateurs ». Esprit, p.44.
[5] Le dialogue avec Habermas est l’une des origines du texte de Foucault : « Qu’est-ce que les Lumières ? ».
[6] Traduction française chez Gallimard, 1997.
[7] Traduction française en 2 volumes chez Fayard, 1987.
[8] Horkheimer, Adorno: Dialectique de raison, 1947 ; Adorno : Prismes, 1955.
[9] Le concept et le mot sont de Max Weber.

Friday, 4 September 2015

F. MERMIER A L’ASSAUT ANTHROPOLOGIQUE DES CITÉS ARABES





Manifestation à Beyrouth août 2015 


Franck Mermier: Récits de villes: d’Aden à Beyrouth, Sindbad Actes Sud, 2015, 272pp.
          Prendre la Ville, le projet était naguère politique et émanait de groupuscules qui voulaient « changer la vie » dans l’Europe des années 1970. Pour être seulement théorique ou anthropologique, l’assaut de Franck Mermier n’en est pas moins ambitieux. Il s’agit de saisir, au milieu des sociétés, des pays, des villages et des tribus, une « citadinité » propre à travers ses nombreuses implications, de l’identifier dans ses manifestations particulières (hiérarchie, institutions, métiers…) sans la couper des connexions voisines et tout en dépassant les oppositions classiques et inadéquates Ville/campagne et citadin/tribal. Le champ de l’enquête, malgré la prééminence donnée à Beyrouth et Aden (2 chapitres pour chaque ville), couvre tout l’espace arabe, du Golfe au Yémen, de Bilâd al-Châm à l’Egypte et au Maghreb. En perpétuel devenir, il ne se coupe ni de la sphère géographique méditerranéenne ni de l’antécédence historique ottomane et parfois antique. Certes ce vaste domaine est prospecté depuis longtemps et le nombre de monographies et œuvres de synthèse, faites autant par des américano-européens que par des nationaux et perpétuellement en cours, impressionne. Mermier ne semble pas seulement avoir tout lu, mais parvient à donner une idée nette d’un grand nombre de recherches multilingues les exposant l’une après l’autre sans répit et dégageant leur apport, leurs dissonances et leurs convergences. L’empirie est loin cependant d’être le souci unique et l’auteur ne cesse de chercher à mettre à l’épreuve l’impact des observations et des conclusions dans le concept et la problématique.
          De mère libanaise, Franck Mermier, que les lecteurs de L’Orient littéraire connaissent pour des collaborations disparates, a longtemps séjourné à Beyrouth (été 1975 et 2002-2009) et dans les cités du Yémen (Taez, Sanaa, Aden entre 1979 et 1997). Chercheur, il dirigea des centres d’études dans ces pays à des périodes cruciales et très mouvementées de leur histoire. Il relate dans ses « Chroniques citadines » liminaires son « récit ethnographique » ; non seulement les axes réflexifs de la présence sur le « terrain », mais aussi les méandres « des cadres mémoriel et émotionnel ».     La « jeunesse », la « timidité », l’initiation au qât, l’étiquette liée aux règles de l’hospitalité, l’ambiance diverse des villes et des quartiers …et bien d’autres traces s’intègrent dans la narration. Une forme d’exotisme imbue d’illusions identitaires a disparu ou doit le faire, mais une autre fondée sur la quête du même dans le déplacement demeure de retombée gratifiante comme l’ont montré Segalen et Nizan.    
          La richesse des analyses de Mermier est toute dans les détails. La première étude sur Beyrouth est molaire et porte sur ses « frontières » internes et externes, horizontales (quartiers confessionnels) et verticales (dimension de classe des tours) ; elle décrypte à travers divers niveaux,   événements et situations les décalages et « effractions »entre «symbolique urbaine » rigide et « réalité urbaine » diversifiée et mouvante. La seconde est poctuelle et toute de précisions: l’édification de la mosquée Muhammad al-amîn sur la Place des Martyrs et « la bataille du ciel » qui en a résulté avec la cathédrale Saint Georges avoisinante. Cette association des perspectives globale et moléculaire se retrouve mutatis mutandis dans le domaine adéni : à un vaste panorama historique succède l’évocation d’une de ses étapes, « Aden au temps de l’étoile rouge. »
          Quant à l’analyse de la « citadinité arabe », si fouillée, si enchevêtrée, si complexe, on n’ose la reprendre succinctement sans craindre d’en défigurer des éléments ou d’en oublier certains de première importance. On ne peut toutefois, parmi d’autres exemples très nombreux, que : distinguer les unes des autres les villes de l’espace arabe : Casablanca, créée sous le Protectorat français, n’est pas la traditionnelle Fès et les grandes villes palestiniennes de la côte d’avant 1948 ne nourrissent pas les mêmes idéologies que celles de l’intérieur (S. Tamari) ; applaudir au « flou » dénoncé du contenu sociologique de la notion de asabiyya « légitimée par la référence prestigieuse à Ibn Khaldoun » dont on use et abuse pour parler des groupements traditionnels et contemporains ;  bien accueillir des notions comme celle de « seuils » (et non de murs) introduite par J-C. Depaule entre les espaces d’une même ville…La distinction entre « urbanité » et « citadinité » (elles mêmes plurielles suivant les auteurs et les cités) est capitale pour passer d’une « essence » propre à une ville, plus ou moins ancienne, à celle d’une agglomération où ce registre traditionnel, sans disparaître, devient lié à l’une des composantes et l’enjeu d’une dispute incessante avec d’autres composantes. La pluralité des imaginaires et leur importance est dorénavant une donnée de base.

          Riche et dense, l’ouvrage de Mermier est au carrefour de toute réflexion sur les cités de l’espace arabe. 

Thursday, 3 September 2015

HUMANISME & CULTURE :PHARÈS ZOGHBI (1919-2015)








" - Pourquoi Maître, écrivez-vous votre prénom avec Ph ? – Tanmîr (afféterie) ! » Pharès Zoghbi était un amoureux de la lettre mais sa passion ne se passait ni de l’esprit, ni de l’humour. Aux années 1990 et 2000 où je l’ai connu, il affichait toujours simplicité et générosité sur un visage d’enfant auréolé de chevelure blanche et où un regard malin perçait des lunettes minimales à monture dorée. Son dos semblait porter plus le poids d’une Culture à sauver, à transmettre et à en tirer un parti éducatif que celui des ans.
           Né dans le Minas Gerais au Brésil, orphelin à 6 ans, il revient à Cornet Chahwan dans sa douzième année avec le portugais pour unique bagage. Elève au collège de la Sagesse, étudiant à la faculté de Droit de l’USJ, il maîtrise le français et l’arabe. Dans A livres ouverts: Une vie de souvenirs (Dar annahar, 1998), on le voit se rendre à la fin des années 1930 à la Librairie Antoine de Bab Idriss pour se procurer Le Temps et L’Action française.  L’ouvrage raconte, à travers des anecdotes savoureuses, comment s’est façonné son itinéraire.
          Avocat chevronné, il dote Le Nahar  de son ami Ghassan Tuéni d’un règlement intérieur qui met la rédaction du journal à l’abri total de ses propriétaires. Chargé de discuter avec Georges Naccache l’achat de L’Orient, il sort après de longues heures d’âpres discussions en disant : « Il connaît très bien Péguy ! » De passer maître dans le règlement des dossiers ne le distrayait jamais d’une voluptueuse fréquentation de la culture, une culture dans laquelle il cherchait le salut du Liban et un rempart vigoureux contre la violence et la guerre. Son aptitude juridique, son vaste savoir et ses affinités littéraires s’inscrivaient dans un engagement éthique et philosophique pour l’être humain, la personne comme le montre son long compagnonnage de la revue Esprit fondée par Emmanuel Mounier : il en possédait tous les numéros (privilège unique de lettré) et il a reçu la confiance de ses comités de rédaction successifs qu’il guidait dans le dédale libanais.
          Sa passion du livre imprimé auquel il consacra sa fortune donna une riche bibliothèque où il aimait recevoir et guider et dans les jardins de laquelle il invitait. Il en sut faire don, avec le domaine qui l’entoure, à l’USJ, à Cornet Chahwan, au Liban, à la culture, l’humanisme et la liberté. Elle préserve aujourd’hui son nom, son exemple et des pans de son ironie.
           En ce, Pharès Zoghbi a réussi à faire de sa mort une généreuse et brillante plaidoirie. 

Friday, 7 August 2015

LES LECONS D’INTELLIGENCE D’ITALO CALVINO








Italo Calvino: Ermite à Paris, Pages autobiographiques, Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro, Gallimard, 2014, 320 pp.

          Les écrits réunis de façon posthume ont souvent mauvaise presse. Ils cherchent à profiter de la réputation de l’auteur ou donnent un dérivatif aux lecteurs qui préfèrent ne pas affronter ses œuvres majeures. Ermite à Paris  rassemble 17 textes d’Italo Calvino (1923-1985). Une chemise de l’écrivain les avait groupés dans l’ordre chronologique sous le titre Pages autobiographiques. Pour des publics différents, dans des circonstances autres, à la première ou à la troisième personne, la vie de cet « oiseau migrateur » ligurien ne cesse d’être racontée : la naissance  à Cuba, les parents naturalistes acclimateurs de plantes exotiques et généticiens, l’éducation dans la  tradition laïque, républicaine et maçonnique, les 25 premières années à San Remo, ville duelle cosmopolite et provinciale dans l’entre deux guerres, l’engagement antifasciste et communiste…Une deuxième naissance survient au lendemain de la Libération et dure quinze ans : le travail chez Einaudi, éditeur d’avant-garde, l’amitié de Pavese et de Vittorini, l’installation à Turin après une hésitation entre elle et Milan…Curieusement les reprises ne sont jamais ennuyeuses : chacune amène un détail resté dans l’ombre,  s’opère sous un angle différent, s’imprègne de l’esprit de ce maître du formalisme, porte la trace du temps qui passe, celui où les réalités changent (San Remo n’est plus qu’un faubourg de Turin et de Milan) et celui du point de vue qui n’est plus le même et guette différemment. Il y a aussi, dans ces souvenirs, cette présence continue des villes (alors que les lieux reconnaissables sont souvent absents de ses récits) qui ne cesse d’animer la narration, de fournir des observations, d’enrichir la réflexion.
          New York tient la place prépondérante dans le « Journal américain » (inédit) où l’écrivain italien, invité avec d’autres comme Claude Ollier et Arrabal par la fondation Ford en 1959-1960, sillonne les Etats-Unis d’est en ouest et du nord au sud. A l’heure où il s’est désengagé du communisme et de la politique, où Kennedy est au seuil de la Maison blanche, où l’informatique s’installe dans les entreprises et la « Beat generation » dans la culture, Calvino arrive : « la vision la plus spectaculaire qu’il soit donné de voir sur cette terre. Les gratte-ciels émergent tout gris dans le ciel à peine clair et évoquent les énormes ruines d’un monstrueux New York abandonné dans trois mille ans. » La métropole est scrutée dans ses quartiers, ses communautés, ses maisons d’édition, ses librairies, ses collèges, son nouveau musée Guggenheim très critiqué et dont il se fait un défenseur acharné, noël…L’observation méticuleuse, jamais anodine, s’illumine souvent de synthèses réfléchies : contrairement à la société soviétique où l’adversaire capitaliste est continuellement présent, il n’existe en Amérique « structure totalitaire de type médiéval » aucune antithèse possible « sinon l’évasion individuelle ».
 Les Villes invisibles (1972) si « éloigné des habitudes de lecture américaines » est le plus connu de ses livres outre Atlantique et Calvino  s’est approprié New York comme « sa » ville, la plus proche de la forme idéale. « Géométrique, cristalline, sans profondeur, apparemment sans secrets », elle donne « l’illusion » de pouvoir être pensée « tout entière au même instant ». Ce chassé croisé met-il à nu une harmonie occulte ou cache-t-il une mésentente cordiale?
Paris, où il habite souvent, est l’objet d’un beau et dense texte dont le titre a été donné au recueil. L’ermite est une figure des récits de Calvino qui vit  à l’écart, mais pas très loin.  De la ville française, l’auteur à son « âge mûr » fait un usage inopiné : c’est sa « maison de campagne » ; il y accomplit dans la solitude son travail, y a l’impression d’être invisible, non reconnu. Cela ne l’empêche nullement de prospecter des couches de son « épaisseur » : son côté encyclopédique où chaque magasin de fromages est un Louvre qui les répertorie ; son catalogue de monstres de l’inconscient (gargouilles, jardin des Plantes) qui en fait la capitale du surréalisme ; son caractère bureau des objets perdus car on peut récupérer dans un des étroits Studios du Quartier latin qui puent ou dans sa cinémathèque un film gardé en mémoire depuis l’enfance. Si de Rome, Calvino est « incapable de parler », bien qu’il y vécût plus longtemps qu’à New York, il éclaire très bien Milan et surtout Turin à l’un de leurs moments.
De nombreux textes de l’ouvrage reviennent sur le combat partisan, le militantisme au PCI et dans ses périodiques, le désenchantement de l’été 1956. Leur lucidité, leur intégrité morale,  leur tentative de justifier une  génération portée principalement sur l’action sont dignes d’intérêt. Mais quand la place du politique diminue dans son espace intérieur, Calvino trouve  la force d’avouer : « Je ne crois en aucune libération, individuelle ni collective, obtenue en faisant l’économie d’une autodiscipline, d’une auto construction, d’un effort. » En quoi il peut  être « encore un peu stalinien » ; en quoi, la vie se redresse dans l’œuvre.
Une œuvre dont les écrits et les entretiens de ce livre tentent de dégager « l’unité poétique et morale ». Des histoires « lyrico-épico-bouffonnes » des années 1950 où le fantastique « est un moyen de rejoindre l’universel » du mythe[1], aux recherches plus formalistes[2] des décennies suivantes, une continuité se laisse voir. Elle est faite de travail, d’ironie  et du bonheur d’écrire. «La prose requiert un investissement de toutes les ressources verbales de l'écrivain, exactement comme la poésie: vivacité et précision dans le choix des termes, économie, prégnance et invention dans leur distribution et dans leur stratégie, élan, mobilité et tension dans la phrase, agilité et souplesse dans les déplacements d'un registre à l'autre.»
Lire Ermite à Paris ne sert pas seulement à mieux approcher Italo Calvino, l’homme comme l’œuvre.  C’est surtout accueillir une leçon d’intelligence, de l’intelligence de l’écriture comme de l’intelligence dans la vie.




[1] Dans la trilogie Nos ancêtres Calvino a regroupé  Le Vicomte pourfendu (1952), Le Baron perché (1957) et Le Chevalier inexistant (1959).
[2] Calvino est devenu membre officiel de l’OULIPO parisien en 1972. Citons de cette période les grands livres : Le Château des destins croisés (1969), Les Villes invisibles (1972), Si par une nuit d'hiver un voyageur (1979).  

Wednesday, 8 July 2015

"RACÉE" DE JOSEPH NOUJAIM, POÈME TRADUIT (II)

         


Planche de Matisse illustrant Les Fleurs du mal de Baudelaire

         Suit une tentative de traduction du poème de Joseph Noujaim (‘ariqa in Chi ‘r Joseph Noujaim, Dar Nelson, 2014), d’en retrouver les images, les sonorités et le rythme. Entreprise presque impossible.
         Le poème avait paru antérieurement dans le premier et le plus intense des recueils du poète Jassad, Dar Rihani, s. d.


1 Elle s’entortille ainsi qu'elle implore la rescousse
  Puis se réentortille  exaltant  la secousse

2 Ivre de déverser le bien de la nuit 
   Par la beauté elle se fait mal et nuit

3 Comme errer par la chair ferme, lisse, terreuse
   Et pâtir où elle est blonde et moelleuse
 
4 Comme deux seins dont l'un du toucher s'est suffi
    Et le second encor encor inassouvi

5 Amère est-elle racée qui dans la jouissance
   Se transfigure sur l’irréelle magnificence 

6 Ravive par la douceur des nerfs brisés flétris
    Et par la frénésie les renvoie anéantis 

7  L’infini narre ses yeux en lascives prières 
    La passion émanant de chacune des paupières

              
8 Tandis que son amour gronde par l’univers
   Les corps chutent sous la volupté de l’air

9 L’orgueil de la souillure-mère l’a assaillie
  Afin que tout orgueil sur la souillure plie

10 L’étendue de son aire est, du péché, la grâce
      Mais dans son sang ce qui  édifie et efface

11  Elle se découvre comme si par quiète nudité
      Elle réitérait : Couvre-moi, Destinée!

12 Seule à partager la couche du temps elle garde
     Un corps à consumer toute essence blafarde

13 A combler de splendeur le lit et à pétrir 

     En  délices la magie où dieux vont faillir


Cf. sur ce blog JOSEPH NOUJAIM POÈTE DU MAL, PRÉSENTATION ET TRADUCTION, janvier 2015