Thursday, 4 June 2020

SALAH STETIE : RESPIRATION SINGULIERE, ŒUVRE SOMPTUEUSE







             Avec la disparition de Salah Stétié (1929-2020) le Liban et la France perdent un grand poète, un écrivain somptueux issu de leur confluence et qui a su enrichir et approfondir le patrimoine des deux pays. Illustrateur magique des paysages et héritages libanais, innovateur de la poésie française, critique avisé et ami des plus grands, témoin complice et ironique des vies culturelles, il a su incarner au-delà du dialogue des cultures, la Méditerranée elle-même, la sillonnant de l’Orient à l’Occident, d’Ur à Homère et d’Ibn al-Faridh au Cimetière marin, plus loin que les rivages et les dates, aux dunes et aux sources. Ses dernières années, ses derniers mois, sur lesquels Vénus Khoury Ghata[1] a levé une partie du voile, furent assombris, bien qu’il ait résisté longuement et stoïquement  à une leucémie apprivoisée par sa poésie. Ainsi aura-t-il été jusqu’au bout un homme de son temps, le nôtre qui lui doit amplement.
          Nous sommes encore trop proches d’un auteur qui n’a cessé de produire plus de 50 ans durant, d’annexer de nouvelles scènes culturelles.  Les traits soulignés sont loin d’être les seuls. Stétié fut souvent appelé à évoquer sa « courbe de vie », expression qu’il emprunte à l’un de ses maîtres, le « cheikh admirable » Louis Massignon[2]. Il le fit avec charme et justesse (Sauf erreur, Fils de la parole, L’Extravagance). Son œuvre donna naissance aux plus savantes exégèses. Les jeunes artistes le sollicitaient pour des textes accompagnant leurs créations ; il le faisait avec brio dessinant de nouveaux destins…
          Ce que nous allons tenter, c’est de tracer un itinéraire, ni le seul possible, ni le plus probant. Il a le mérite de partir de Beyrouth, de la francophonie libanaise dont Stétié fut le défenseur et l’illustrateur, de joindre les fondateurs à deux époques de L’Orient littéraire[3], de lier et de voir se bifurquer deux authentiques chemins poétiques. Affirmant que son premier dialogue intérieur fut avec Schehadé (1905-1989), Stétié rapporte que, le rencontrant chez Gallimard lors des corrections des épreuves de son premier recueil L’Eau froide gardée (1973), il lui avoue : « J’écris contre vous, malgré ma profonde admiration ; je dois vous assassiner pour avoir ma place ; le combat du père et du fils n’est exclusif d’aucun domaine.»[4] Il est impossible pour quiconque de répéter Schehadé, de retrouver cet enchantement ouvert et cette facilité limpide ; dans Les Porteurs de feu (1972), Stétié évoque « la simplicité merveilleuse » de son aîné et son être « en confiance avec le langage », atouts uniques.
          Les deux poètes ont eu, tout comme l’Egyptien Edmond Jabès, un même « maître sûr » malgré ses incertitudes, Gabriel Bounoure (1886-1969). Le conseiller culturel français[5] les a rencontrés l’un après l’autre à Beyrouth avant leurs vingt ans. A lui Georges[6] doit d’être passé d’un « sylphe » et  « farfadet »[7] à un poète majeur qui lui préservait sa « fraîcheur » (son terme favori avec « absolu »). Son influence de maître, « au sens socratique du terme », consistait à pousser les initiés à être eux-mêmes et à ne marcher que  sur le chemin risqué et capital des « plus purs », les grands de l’époque. Son intuition « pénètre dans l’œuvre d’autrui avec une sorte d’humilité féminine induite par l’excès des pouvoirs sensitifs et affectifs, imaginatifs aussi bien, qu’il met au service de l’œuvre interrogée et qui, de son côté, l’interroge. » C’est dire son rang, apprécier la perpétuelle gratitude de Stétié à son égard,  reconnaître en lui le « fondateur »[8]  de la francophonie libanaise, « parcelle précieuse de la francophonie universelle. »
          Le critique, grand poète en creux, confie un Stétié de 20 ans à un vrai poète, Pierre Jean Jouve[9]. Il le fréquente plus de 30 ans[10], affirme que l’auteur de Sueur de sang « a magnifiquement réussi et mieux que n’importe quel autre poète de son temps » à tirer de la substance noire du vécu une profondeur grave et radieuse. Jouve est son « inspirateur », il le confirme dans sa sensualité, dans la reconnaissance de la splendeur du corps, dans l’assomption des pulsions les plus noires en vue de la création poétique. La sensualité d’un bord, la spiritualité de l’autre, l’intercession continuelle de Mozart entre les deux, « référence au cœur même de la langue à ce qui fait silence dans la langue », médiation allant au-delà de l’image et des surréalistes « imagiers ».



Pierre Jean Jouve en son "atelier"

          Malgré une lignée de « sources » poétiques partagées (Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé),  la convergence avec Jouve s’interrompt en divergence. Stétié ne partage pas l’idée chrétienne de culpabilité, l’islam l’a écartée. On peut la repérer chez quelque soufi, mais « la douleur du désir », présente dans les recueils de Stétié, se légitime par « l’arrière-fond de mort » et la pulsion spéculée dans la dernière topique freudienne[11]. Chez lui, pas de poème idyllique ou enchanté, et on est loin du vers de Schehadé « la mort est une fleur de la pensée ».
          A propos de Jouve, Stétié parle d’une « très singulière respiration, entre aise et malaise ». Rien ne le caractérise mieux lui-même, rien ne sous-tend plus sa poésie dense, alliant le sensuel, le terrible et le spirituel, exaltant le désir et la femme, pointant la déchirure, le désespoir, la disparition. A la source de cette respiration vitale et créatrice un arrière fond théologique, ontologique, mystique : « D’ailleurs le mot Allah lui-même – Allahou, le hou, le h – n’est-il pas au point de la respiration, le souffle, ce souffle qui, à l’ensemble des créatures, fut pour qu’elles fussent, insufflé ? »
          Cette respiration se donne ses moyens, pour ne pas dire sa rhétorique : la répétition, le redoublement (Le cri du cri), la négation (de non mourir étant mourir), l’opposition pléonastique (dormant endormi)…Elle bouscule la ponctuation, utilise le tiret, la barre oblique (/), réinvente les deux points (:), fait appel aux blancs, replis, vides…Ses haltes, reprises, silences…régentent le lecteur et exposent le poète.   

C’est dans ses derniers recueils[12], L’Eté du grand nuage (2016),  Le Mendiant aux mains de neige(2018) que Stétié se retrouve le plus schehadien sans renoncer à être soi même, sans renier son itinéraire :
Je suis ô mon amour la maison qui te reste
Ses tuiles de pigeons azurées par les songes
Et la maison par ses carreaux mange les astres
 Là il est coulant, simple, léger, accessible, avec des mots plus crus, une sensualité plus nette, des visions alternées et assombries, une culture étoffée, un cosmopolitisme religieux, une pensée impérieuse… 







[1] In L’Orient Le Jour, mai 2020.
[2] Massignon, orientaliste et mystique (1883-1962) occupa la chaire de sociolologie et de sociographie musulmanes au Collège de France (1926-1954) et fut directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il fut l’un des principaux maîtres et amis de Stétié. 
[3] Schehadé fonda pour une très courte période L’Orient littéraire en 1929 ;  Stétié le reprit en 1955 pour de nombreuses années.
[4] Stétié la rapporte dans L’Extravagance 2014. Une version légèrement différente  avait été donnée au journaliste Iskandar Habache, As Safîr 2006. Nous avons tenu compte des 2 versions.
[5] Bounoure a été au Liban et en Syrie de 1923 à 1952. D’abord auprès du Haut-commissariat e et après l’indépendance auprès de l’ambassade de France. Il créé l’Ecole Supérieure des Lettres en 1945 et l’a dirigée avec Schehadé comme secrétaire général. On trouve le beau témoignage de Stétié le concernant in En un lieu de brulure (Laffont, Bouquins, 2009, pp 928-946)
[6] Georges pour Schehadé et Gérard pour Nerval sont les seuls prénoms usités.
[7] Schehadé renia tous ses écrits d’avant Poésies  (GLM, 1938) particulièrement son recueil Etincelles (Editions de la pensée latine, 1927). N’en réchappèrent que les textes de L’Ecolier Sultan (1928) et Rodogune Sinne (1929) publiés chez GLM en 1947 et 1950.  
[8] De la francophonie post-phénicianiste, celle de l’entre deux guerres. 
[9] Stétié est devenu une référence obligée sur Jouve. Cf. Les cahiers Obsidiane, autour de stétié, Portrait de Jouve, pp 101-103 et En un lieu…(pp 919-927).   
[10] Ce que Stétié ne rapporte pas dans ses écrits, et qu’il me confia un jour, c’est qu’un froid enveloppa la relation durant les dernières années de Jouve et les visites à la rue Antoine-Chantin cessèrent, probablement en raison de l’extrême susceptibilité du poète français. Mais à l’enterrement de Blanche Reverchon, seconde femme de Jouve (janvier 1974), au cimetière de Montparnasse,  les embrassades furent chaleureuses entre les 2 poètes. Jouve mourut peu après en 1976.
[11] La seconde topique freudienne (ça, moi, surmoi) fut présentée comme les 2 pulsions de vie et de mort, Eros et Thanatos dans Au-delà du principe du plaisir (1920). Freud affirmait ces 2 pulsions comme une « spéculation ». Grâce à Blanche, psychanalyste, traductrice et amie de Freud, la théorie freudienne était familière au poète et à ses amis.   
[12] Fata Morgana. 

Thursday, 7 May 2020

SCHOPENHAUER, L’ATTRAIT DU DESESPOIR







Arthur Schopenhauer: Parerga et paralipomena, Edition établie et présentée par Didier Raymond, Bouquins Robert Laffont, 2020, 1088pp.


          Je dédie ce texte à la mémoire du professeur Henri Birault dont les cours magistraux à la Sorbonne dans les années 1969-1972 parlaient si justement de Nietzsche et de Schopenhauer et opposaient à merveille le pessimisme de ce dernier à l’optimisme de Leibnitz tout en montrant la parenté des deux pensées. La philosophie de Nietzsche serait « une monadologie délirante ».

  
          En 1851, paraît en 2 volumes l’ouvrage d’Arthur Schopenhauer (1788 - 1860) Parerga et paralipomena. Le titre réunit des termes grecs peu usités, et qu’on peut traduire par « Accessoires et Restes » ou, plus simplement par « Suppléments et omissions ». Il n’empêche pas le succès du livre et met fin à la traversée du désert de l’auteur dont l’opus majeur Le Monde comme volonté et comme représentation (1819) a été accueilli avec indifférence[1]. A l’époque, Hegel est le penseur officiel de l’Allemagne. Schopenhauer qui estime que son système est « une forme de verbiage particulièrement néfaste »  se rend à Berlin en 1820 pour le défier et place ses cours aux mêmes heures; l’échec est affligeant et se répète en 1827. Cela l’incite à rompre tout lien avec le monde enseignant et à critiquer violemment dans un pamphlet La philosophie universitaire, ce dont elle lui tiendra compte. Il s’éloigne, à l’instar de Kant de toute vie sociale, connaît des déboires amoureux et publie jusqu’en 1850 un ensemble d’ouvrages remplis d’amertume et de rancœur ; ils forment l’essentiel des Parerga… et lui assurent la reconnaissance. Le livre  accueille sa théorie du pessimisme et sa métaphysique du beau ; il réunit des  textes sur le penser par soi même, les écrivains et le style, la lecture et les livres, la religion, le christianisme, le suicide, l’histoire de la philosophie, Ethique, droit et politique, l’éducation …Les contributions ont leur pertinence et leur originalité. Elles sont liées par des fils ténus et se nourrissent de sa philosophie. La somme  ne reformule pas de manière autre sa pensée, mais lui ajoute et en dessine de nouveaux prolongements.
          La première et suffisante règle d’un bon  style est d’avoir quelque chose à dire (Nietzsche met le sien au rang de celui de Goethe et de Lessing et affirme qu’il sait « émouvoir sans rhétorique »). Schopenhauer (si cultivé et maître de l’insertion de ses citations, selon Proust) est contre les textes indigestes, l’érudition boulimique, la recherche effrénée de références livresques : la lecture dépossède de la réflexion spontanée et personnelle. La femme n’est pas faite pour être heureux, elle est un piège de la nature pour la  reproduction ;  ruineuse par les dépenses et pertes de temps, elle devient laide et acariâtre avec l’âge. D’où le plaidoyer pour le célibat : l’homme, un être incapable d’amitié,  est une catastrophe qui doit s’assumer seul. La misogynie prolonge un pessimisme radical. L’insupportable est le malheur d’être né : « la vie est une affaire qui ne couvre pas ses frais » et rien ne peut racheter la somme des souffrances, des frustrations qui pèsent sur la totalité d’une existence. Le bonheur est une valeur négative, il s’identifie avec l’absence de souffrance. Didier Raymond écrit : « Rarement une philosophie aura créé autant de plaisir en décrivant autant de malheurs, en conférant enfin une certitude philosophique au sentiment de désespérance, d’extrême lassitude de l’existence.»
          Pour ne pas disséminer la pensée de Schopenhauer en un ensemble d’opinions originales reprises et célébrées par des écrivains et artistes (de Wagner à Charlie Chaplin, de Proust à Kafka…), il faut les enraciner au cœur même de sa réflexion exposée dans Le Monde comme volonté et comme représentation  écrit à 31 ans. Il faut d’emblée dire qu’il ne s’agit pas, comme certains ont voulu l’amoindrir[2], d’une Weltanschauung  (Vision du monde), mais d’une philosophie au sens fort du terme: radicale, totalisante, vigoureusement argumentée.  Nietzsche n’a fait que la reprendre en renversant « dans le sens affirmatif toutes les problématiques ascétiques, pessimistes et négatrices de Schopenhauer. Le dionysiaque, c’est le tragique schopenhauerien transmué en affirmation et belle humeur. » (E. Blondel)[3]
Schopenhauer cherche à recueillir les fruits de la Critique de la raison pure de Kant. L’ouvrage porte un coup fatal à la métaphysique allemande,  interdit tout rapport à la transcendance et rend caduque toute tentative de l’idéalisme postérieur (fichtéen, schellingien et hégélien) à retrouver l’absolu. Schopenhauer rassemble, sous le nom de principe de raison suffisante, les a priori kantiens (l’espace et le temps, la causalité, les formes logiques du raisonnement, la causalité de la volonté) mais s’écarte du maître en proclamant la supériorité de l’intuition sur le concept et en identifiant la chose en soi avec le vouloir-vivre. Ainsi au-delà de la représentation soumise au principe de raison, la chose en soi reste accessible  non comme un double du phénomène mais dans l’expérience étendue à toute la vie affective, au corps saisi subjectivement. A la dualité de l’esprit et du corps, le philosophe substitue celle de la volonté et de la représentation. Le monde entier est pensé comme volonté; elle est présente dès les minéraux et chez les animaux, mais avec l’homme, le raisonnement et le langage, elle se double d’un intellect à son service. Outre la source kantienne, Schopenhauer s’est nourri de la physiologie de son époque et retient pour la vie la définition de Bichat : « l’ensemble des forces qui résistent à la mort ». « La vie, le vouloir, la chose en soi ne font qu’un, et l’individu n’en est que la manifestation », note Raymond. La volonté est une force dépourvue de but et privée de sens, basculant de la souffrance à l’ennui ; elle s’objective au plus haut point dans l’homme, conformément au principe d’individuation, en particulier en son trait le plus constant, l’égoïsme qui n’assume que la réalité du moi, annule autrui, est à l’origine des maux.
Cette philosophie n’est ni une ‘destruction de la raison’(Lukacs), ni un romantisme ‘morbide’ (B. Croce). Elle donne naissance à une morale et à une esthétique. La première est faite d’ascèse, de renonciation, de pitié: ne pas transmettre la vie; abandonner la tromperie du bonheur; être juste et ne point léser; compatir pour s’arracher à soi, refuser le ressentiment et la haine issus du vouloir-vivre. Plus proche des religions de l’Inde que des eschatologies monothéistes, Schopenhauer ne conçoit la délivrance que dans la négation du vouloir-vivre par lui même. Le moi seul est apte à abolir le moi, la volonté ne se manifestant que dans l’individu et n’étant entière qu’en lui. Il ne s’agit pas de la détruire une substance mais d’accomplir un acte : « ce qui jusqu’ici a voulu ne veut plus. »
Le rapport à l’œuvre d’art est plus qu’un plaisir,  un mode de connaissance intuitif qui libère des obligations du vouloir-vivre et surpasse les concepts. L’art arrache son objet au flux des choses, le rend « un équivalent du tout », saisit ce qui est « infiniment multiple dans le temps et l’espace, s’attache à cette chose singulière ; il arrête la roue du temps ; les relations disparaissent pour lui : l’essentiel, l’Idée, est son seul objet. » Nous voilà plus proches de Platon que de Kant, un Platon quelque peu distordu. Par ses références, par ses influences[4], par sa teneur,  l’esthétique de Schopenhauer mérite d’amples développements.    
      


     
        

 



[1] Goethe et Jean Paul furent les seuls à dire leur admiration.
[2] Des épigones de Heidegger.
[3] In Dictionnaire Nietzsche, Dr. Dorian Astor, Bouquins Robert Laffont, 2017. C’est Schopenhauer qui a arraché Nietzsche à la voie de la philologie pour l’engager dans celle de la philosophie et il semble que ce dernier n’ait connu les philosophes que par le premier, le seul qu’il ait véritablement lu.  
[4] Il est curieux de noter que Wagner qui a fait plus que tout autre pour la réputation de Schopenhauer ne l’a fait qu’au prix de deux méprises : « rien n’est aussi contraire à l’esprit de Schopenhauer que ce qu’il y a de proprement wagnérien chez les héros de Wagner : j’entends l’innocence de la suprême avidité de soi, la croyance à la grande passion comme étant le Bien en soi, en un mot le caractère siegfriedien dans la physionomie de ses héros.» (Nietzsche, Le Gai savoir) ; Schopenhauer n’aime pas la musique de Wagner à qui il conseille de renoncer à composer et de rester poète et demeure fidèle à  Mozart et Rossini. En peinture, sa préférence va à Raphael. 

Thursday, 2 April 2020

DEFRICHEMENT EGOISTE DE LA LITTERATURE MONDIALE






Charles Dantzig: Dictionnaire égoïste de la littérature mondiale, Grasset,  2019, 1248pp.
          L’égoïsme et la lexicographie semblent convenir à Charles Dantzig. Quatorze ans après son volumineux Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005, 968 pp), il publie un autre de la littérature mondiale encore plus volumineux. L’abécédaire ne restreint pas la liberté, la revendication de l’égoïsme lui donne ses lettres de créance et une certaine immunité contre les critiques. Le passage à l’universalité élargit l’horizon surtout qu’il s’accompagne d’une vaste étendue historique allant d’Héraclite à Susan Sontag, va au-delà des genres pour saisir Platon, Machiavel, Nietzsche… Mais on peut compter sur les lectures de l’auteur, ses voyages, sa culture artistique pour relever le défi. Lui reproche-t-on d’avoir ignoré les lettres arabes anciennes et modernes, de n’avoir mentionné des Persanes que l’histoire d’Ali-Baba, le voici qui cite longuement la mu‘allaqa (suspendue) du poète préislamique Tarafa pour y déceler l’une des plus grandes œuvres du monde.
          Il est difficile de venir à bout du livre de Dantzig non seulement en raison du nombre des pages, mais aussi de la variété des littératures (italienne, allemande, anglaise, hispanique…), des entrées (auteurs, livres, personnages, concepts importants ou récréatifs). Une lecture méticuleuse pourrait relever les constantes qui commandent l’énorme corpus et s’expriment de différentes manières. L’aversion de l’auteur aux qualificatifs inutiles, l’attention portée à la ponctuation, aux adverbes, aux conjonctions… composent un art d’écrire antécédemment affirmé : «Presque chaque fois qu’on écrit mais, ou, et, donc, or, ni, car (mais aussi parce que ou c’est pourquoi) dans une phrase, et toujours quand c’est en début de phrase, on peut les supprimer, faites le test. » Cette prescription générale s’accompagne de techniques régionales (roman, conte…)  et même d’un art d’éditer (Ce qui aurait manqué à Joyce pour Ulysse).  Kafka ne figure pas comme entrée indépendante, mais vous le trouvez comparé à Nabokov, Tchekhov pour l’élever ou l’amoindrir.
          Si on procède pour la lecture du Dictionnaire en partant de son plaisir propre comme le fait l’auteur, on commence par les articles sur les œuvres aimées et appréciées. On tombe sur des points de vue hautement dépréciatifs. Les Hauts de Hurlevent est « trop fastidieux, trop réitératif » sans scène brillante, phrase complice, surprise ou délice. Dans L’Amant de Lady Chatterley, « rien d’érotique », nulle bienséance, roman « d’apparence  naturaliste », « à thèse », ses personnages supposés sympathiques sont antipathiques et l’inverse. « Il est le contraire de ce qu’a accompli Lawrence, fils du peuple monté aux duchesses(…) » De T. S. Eliot, « il émane une raideur froide, gélatineuse. Elle vient de ses moments moraux. » Hamlet, la pièce comme le personnage, sont traités de très haut ; elle « se passe un dimanche. Seul un jour d’un pareil ennui peut-on concevoir des assassinats aussi mornes. » De Gombrowicz dont Ferdydurke et La Pornographie sont deux grandes œuvres du XXème siècle, il n’est presque question que de son Journal, d’une homosexualité qui lui fait honte, de sa polonité et de sa ‘polonitude’…
          Passés les premiers chocs personnels, il faut reconnaître à l’ensemble de l’ouvrage de mêler invention intérêt plaisir, des articles fouillés équilibrés ou laudatifs, des surprises de formulations heureuses, des réflexions de fond sur l’essence de la littérature ou la vie, une verve polémique jamais en manque, des liens créés avec les lettres françaises, des ponts jetés avec les autres arts (Nicolas de Staël, Richard Strauss, Puccini…),  une insistance sur l’honnêteté des auteurs (Beckett « ne cherche pas à (s’)impressionner, mais la sincérité. C’est un artiste probe », « on n’a jamais vu une personne aimant Oscar Wilde être un salaud »). On ne peut reprocher à Dantzig une injustice occasionnelle indispensable à son écriture, mais l’obscurité qu’il signale jusque chez Shakespeare (« condensation inouïe des images ») et dont il blâme justement Gombrowicz entache souvent son style.
          Sur tout ce qui précède, les exemples fourmillent. Les articles sur Ulysse et L’homme sans qualités sont menés avec maestria : franchise, maîtrise du sujet, équilibre des qualités et des défaillances, de l’originalité et de la règle. « Un roman n’est pas un examen que le lecteur doive passer. » Le critique le passe brillamment : « ce livre lourd a des légèretés enchanteresses » dit-il de celui de Joyce, exemples à l’appui. De Musil : Le scepticisme des personnages a contaminé l’auteur, « l’ironie peut être le sourire de la dépression », « grand livre passionnant, jamais enthousiasmant. » Guerre et Paix est disséqué dans une optique des plus admiratives : «C’est en cela que les bons romans ressemblent à la vie, sont dans la vie, sont la vie : ils procèdent comme elle, non pas sans logique, mais sans enchaînement. » 
 Thomas Bernhard a droit à un trait créatif et juste : « Il écrit comme la mer(…) Il n’est pas monotone, pourtant, car à chaque vague il apporte une retouche et, lentement, une progression se fait. » Beckett, dont l’auteur préfère le théâtre au roman « naturaliste ralenti », est saisi en son point capital : « Il est sans doute allé le plus loin qu’on puisse littérairement aller dans la contestation de la vie. » Shakespeare est le génie égal aux dieux. « Ne le commencez pas, c’est une drogue. On l’ouvre : tout ce qu’on faisait d’autre est annulé. »
La dimension égoïste du Dictionnaire de Dantzig lui permet de glisser des souvenirs et des aveux intimes dans ses articles, et ce qui peut paraître prétentieux de comparer ses œuvres à celles de géants. Elle l’oblige à se perpétuer dans une originalité souvent salutaire, parfois périlleuse. Son génie est principalement énumératif comme le montrent ses listes sarcastiques et ses articles.
            Nous prenons tellement de plaisir aux chansons énumératives de Ferré : « la mélancolie », « la nuit », « A toi »…          

Friday, 6 March 2020

UN NOUVEAU PARADIGME POUR LE CORAN





un des plus anciens manuscrits du Coran maintenant en Grande Bretagne


M. A. Amir-Moezzi et Guillaume Dye (dir.) : Le Coran des historiens, T. 1, Etudes sur le contexte et la genèse du Coran, T. 2 (en 2 volumes) Commentaire et analyse du texte coranique,  1022 & 2390 pp, Cerf, 2019.

          L’ampleur de ce Coran des historiens dont les pages imprimées dépassent les 3500 (suivies d’un 3ème volume à paraître sous forme électronique pour la liste des nouvelles études en perpétuel accroissement depuis 1990 et 2000) ainsi que « la rigueur, la précision et l’érudition scientifiques » de ce docte corpus ne doivent pas détourner le lecteur cultivé de ce livre encyclopédique. D’abord il cherche à mettre, au prix d’efforts louables, la synthèse des études passées et le résultat des recherches actuelles sur le Coran à la disposition du plus large public. Ensuite, la lecture des textes introductifs est aussi passionnante que celle d’un roman policier dont on cherche à résoudre l’énigme mais dont les indices s’évaporent soit pour être des preuves insuffisantes soit pour s’intégrer dans des scenarii plausibles et contradictoires. Constructions  scientifiques et antiroman mêlés, pourrait-on risquer, sans porter atteinte aux apports de l’entreprise et en reconnaissant son extrême richesse et son sérieux.
          Le Dictionnaire du Coran, dont nous avons dit tant de bien ici même (avril 2008) et qui a été dirigé par l’un des codirecteurs du présent ouvrage s’appuyait principalement sur les sources musulmanes, faisant une place nette aux sources chiites. Celui-ci ne le fait que très secondairement, s’occupe du livre saint de l’islam comme « document historique, littéraire, linguistique et religieux du VIIe siècle » et cherche à l’installer dans « les traditions bibliques vivantes de l’antiquité tardive ». Il se fonde exclusivement sur des recherches historiques et philologiques indépendantes du registre de la foi et principalement entreprises par les cercles académiques scientifiques des 2 derniers siècles.
          Le premier volume est une substantielle introduction à l’univers qui a vu naître le Coran : il cherche à présenter ce qui se passe en Arabie et dans ses voisinages lors de l’avènement de Muhammad. Il se subdivise en 3 parties. La première est consacrée aux contextes historique et  géographique : l’Arabie préislamique, les relations entre Arabes et Persans, ce qu’on peut savoir « ou ne pas savoir » de Muhammad, des grandes conquêtes et de la naissance de l’empire arabe (4 chapitres). La deuxième étudie le Coran comme « carrefour » de traditions et de religions de l’Antiquité tardive : judaïsme, christianismes divers, judéo-christianisme, manichéisme, sources dites « apocryphes » ou apocalypses notamment syriaques, juives et zoroastriennes, et, nouveauté, l’environnement juridique (10 chapitres). La troisième aborde le Coran par l’histoire de l’étude de ses manuscrits en Occident, par les approches codicologique[1] et épigraphique, l’étude de son contexte, de sa composition et de sa canonisation, enfin la perception shî‘ite de son histoire (6 chapitres). Une trentaine de remarquables chercheurs de diverses nationalités et académies participent à l’entreprise et font état des plus récentes découvertes archéologiques et autres.
          Le deuxième volume commente une à une les sourates et versets du Coran. Il présente la synthèse des résultats des recherches historico-critiques et philologiques depuis le début du XIXème siècle jusqu’à nos jours augmentés parfois de nouvelles pistes d’investigations proposées par les auteurs. Il comporte lui-même 2 tomes, le premier allant de la Fâtiha à la sourate 26, le second de la sourate 27 à la sourate 114.
          Dans un article central (pp. 733-846), le codirecteur Guillaume Dye fixe les objectifs : non pas faire la synthèse des recherches existantes, mais comprendre la trajectoire des études coraniques en Occident, déterminer les problèmes méthodologiques les plus aigus actuellement posés, et esquisser des pistes de réflexion prometteuses ; un objectif triple « historiographique, analytique et prospectif ».
          Le Coran est un texte énigmatique, profondément anhistorique, polémique, « fonctionnant par slogans ». Il regroupe des genres littéraires très divers : sermons, récits dialogués, controverses et polémiques, proclamations oraculaires, versets juridiques, prescriptions rituelles, hymnes et prières… La tradition musulmane n’a pas nié « un caractère décousu, désordonné, déconcertant et obscur » du Livre, mais elle a fourni un « récit-cadre » pour mettre en ordre inspiration et prédication.
          Le grand philologue allemand Theodor Nôldeke (1836-1930), dont l’influence persiste, a « naturalisé » ou «laïcisé » les récits d’une tradition principalement sunnite : Muhammad est l’auteur du Coran, tous ses morceaux sont authentiques, sa collecte/édition a été réalisée sous l’initiative du calife ‘Uthman (m.656)…Sous l’impact de multiples critiques et en se fiant au texte sans évidemment ignorer les sources islamiques (devenues elles mêmes objet d’examen), les chercheurs ont changé de  paradigme [2], passant à un nouveau cadre définissant les problèmes et méthodes légitimes de leur discipline : rassembler autant d’indices que possible dans le texte même du Coran sans présupposer le modèle traditionnel de sa genèse.
          Le contexte comme la composition du Livre[3] saint posent des problèmes qu’on peut regrouper sous des rubriques abstraites : de quoi parle le texte et de quelle manière ? Comment cet ouvrage hétérogène a-t-il été composé ? Mais les tentatives et esquisses de réponse auxquelles donnent lieu ces questions sont captivantes. Pour ne retenir qu’un exemple, prenons celui du christianisme dans le Coran. D’abord il s’avère que l’arrière-plan chrétien y dépasse le background juif (personnages, traditions, angéologie, démonologie…) Or la présence de chrétiens en Arabie occidentale n’est avérée ni par les sources islamiques ni par d’autres. D’où 4 options pour répondre à la question, dont aucune ne le fait totalement : 1. Le Hedjaz connaissait au VIIe siècle une présence et une culture chrétiennes comparable au reste de la péninsule arabique et à la Syrie et Palestine proches ; 2. Les thèmes chrétiens seraient parvenus au prophète par le biais de voyageurs, marchands, missionnaires…venus à la Mecque ou rencontrés ailleurs ; 3. La carrière de Muhammad s’est déroulée ailleurs qu’en Arabie occidentale ; 4. Une partie du Coran a été rédigée après la mort du prophète. « Ces différentes options sont d’ailleurs, dans certains cas, plus complémentaires qu’exclusives », conclut Dye.
          Près d’un demi-siècle après sa critique par Edward Saïd (1979), l’orientalisme montre sa vivacité. Il a gagné à lui des chercheurs de l’autre rive sans leur faire renoncer à leur croyance. Il étend son champ et renouvelle ses méthodes. N’a-t-il tiré aucune leçon de sa critique ou celle-ci était-elle hors de propos ? La rigueur désormais apportée à la discipline, la disparition d’une certaine hargne, la grande ouverture aux autres sciences de l’homme font état d’un nouveau climat. La critique des sources islamiques  ne fait que les aligner sur les autres sources religieuses. Non seulement elle est en quête de vérité, mais elle « cherche à remplir son rôle civique, aussi modeste soit-il » (M.A. Amir-Moezzi).         



[1] La codicologie est l’étude des livres en tant qu’objets matériels.
[2] Le concept est utilisé au sens que lui donne Thomas Kuhn in : La Structure des révolutions scientifiques, 1970, Flammarion, coll. Champs.
[3] Il semble que pour la vulgate coranique, le rôle important revienne au califat omeyyade de ‘Abd-al-Malik bin Marwan : «  Les symboles suprêmes de l’instauration de la nouvelle religion arabe sont, d’une part, la construction ou l’achèvement du dôme du Rocher à Jérusalem, l’officialisation d’un Coran officiel, appelé la Vulgate de ‘Uthmân, et, d’autre part, la sacralisation des villes arabes de La Mecque et Médine… » M.A. Amir-Moezzi, Le shi’isme et le Coran, T.I, p. 956)  

JOSEPH SAYEGH DANS UNE ŒUVRE ECLATEE





Joseph Sayegh: Journal sans jours (Yawmiyyâtt bilâ ’ayyâm), Dar Nelson, 2019, 418 pp.

Joseph Sayegh est né en 1929, année du jeudi noir, ce qui a alimenté sa tendance naturelle au pessimisme. A son récent livre publié à l’âge de 91 ans,  il est impossible de trouver un sujet, un pôle, un plan. Il passe des souvenirs aux réflexions,  de l’esquisse sociologique à l’écrit autobiographique,  de l’autocritique sévère à l’épanchement lyrique, du fond à la forme, des acquis de la science contemporaine à l’ontologie…Il questionne l’écrit tout en le mettant en accusation : « Toute écriture manque de pudeur », affirme-t-il. « Nous comprenons sur un fond de malentendus».
Des croquis astucieusement dessinés de la vie de naguère à Zahlé, la ville natale, sont parsemés sans ordre ni choix justifiables ; ils viennent directement de la souvenance, investis d’affection,  riches de leçons sociales et psychologiques. Vécus dans la frayeur et l’émotion, les souvenirs sont relatés avec finesse : les premiers amours, la cruauté et l’obscurantisme des responsables religieux, la fantaisie des enseignants dont Saïd Akl, la lutte de parents pauvres et leur sévérité  pour assurer une vie éminente  à leur progéniture, la voix douce de la mère et son chant mélodieux …Ils réapparaissent pour évoquer des villes, des rencontres, des souvenirs estudiantins ou littéraires.
Joseph Sayegh réussit à évoquer son ingratitude envers les personnes qui l’ont chéri, puis à leur rendre justice sans se perdre dans les larmoiements du pardon. « La vie m’a aimé et choyé mais j’ai passé mon existence à l’injurier pour des raisons que j’ignore. » Et de se demander : « Pourquoi la lumière aveugle-t-elle au lieu d’éclairer ? »
Sa vie, il l’a sacrifiée à l’amour si on peut appeler cela un sacrifice. Très tôt il a éprouvé l’extase de la beauté où qu’elle apparaisse et éminemment en la femme, un être investi d’émotions inconscientes et désincarné ; mais un peu plus loin le philosophe en lui proclame : « l’âme, c’est le corps ». Il ne cesse d’écrire, de prendre des risques, maniant une plume arabe de plus en plus alerte et interrogeant l’écriture comme accomplissement miné et la création comme activité vitale.


        

          Journal sans jours nous semble réunir les traits du « style tardif » dégagés par  Theodor W. Adorno (1903-1969), philosophe et musicologue, de la troisième période de Beethoven (« Spätsil Beethovens »), celle de la Missa solemnis,  des derniers quatuors et sonates. Edward Saïd[1] a étendus ces aspects à un plus large éventail de créations artistiques.  Le style tardif se distingue du style dernier ou ultime; celui-ci couronne une œuvre dans un renouveau d’énergie et la pleine harmonie des éléments comme le font les opéras finaux de Verdi, Otello et Falstaff.
Le style tardif implique une tension d’où sont absentes « toute harmonie et toute sérénité », une coupure avec l’ordre social et esthétique dominant, un « exil » né de « l’intransigeance » et prenant le parti pris de l’art « par une combinaison particulière de subjectivité et de convention » ; il s’oppose à l’abdication devant la réalité. Il est l’affirmation de la «totalité perdue » et de la synthèse impossible, le triomphe de l’épisode, du fragment et de la fissure; en lui, cohabitent un retour aux archaïsmes et l’annonce de langages futurs.
         L’âge est endurant, mais longue vie à Joseph !


         



[1] Cf. mon compte rendu (7/12/2012) dans ce blog sur l’ouvrage de Edward Said : Du style tardif, Musique et littérature à contre-courant, (On Late Style),  essai traduit de l’américain par M.-V.  Tran Van Khai, Actes sud, 2012.

Friday, 7 February 2020

LA CREATION POUR ACCEDER A SA PROPRE HUMANITE





FRANCIS BACON: ETUDE POUR UN AUTOPORTRAIT


Paul Audi: Curriculum, Autour de l’esth/éthique, Verdier, 2019, 336pp.

          Il y a près de 11 ans, juin 2009, nous avons consacré ici même un article à l’ouvrage de Paul Audi, Jubilations : « Jubiler n’est pas ‘jouir’ d’avoir atteint à la satisfaction du désir mais ‘jouir’ d’être dans le désir le sujet de celui-ci. Plus exactement, c’est ‘jouir’ d’être, au point de naissance du désir, son surgissement même, et ce bien avant que le désir n’exacerbe sa tension à force de buter contre son insatisfaction, pourtant inévitable. » Avec son nouvel opus, suite à maint autre, le penseur franco-libanais (né en 1963) ne quitte pas ses thèmes, ne cesse de les approfondir, de les mettre à l’épreuve de  sources et de champs nouveaux, de les (re)créer, pourrait-on dire s’autorisant de lui qui affirme n’avoir fait, tout au long de sa trajectoire, que s’interroger sur une seule et même question : celle au croisement de l’éthique et de l’esthétique, point possible, impossible, souhaitable, point à   repérer ou réinventer en étendant l’« extrême limite du possible » (Bataille). Le but est de fonder une «éthique de la création » pour laquelle le mot-valise d’«esth/éthique » est trouvé, la barre de séparation  identifiant. Mais comme il s’agit de mettre en lumière les conditions permettant à l’être humain d’accéder à sa propre humanité, voire de faire accéder l’humanité à sa vocation, sans doute ne faut-il pas négliger au-delà du versant éthique le  versant politique. L’impératif est important surtout qu’ « un deuil affecte en profondeur les sociétés démocratiques(…): qui est le peuple ? où est le peuple ? »  A l’heure de la mondialisation et du numérique, il faut tôt au tard comparaître devant un « procès-monde ».
          Curriculum est, comme le titre l’indique, par les voies de textes retouchés et regroupés, une espèce d’éducation, à la Flaubert,  philosophique ou intellectuelle, ou commise dans l’esprit de la troisième Considération inactuelle de Nietzsche « Schopenhauer éducateur ». Audi y explique en quel sens il est nietzschéen, ce qu’il tire de Lacan, en quoi il suit ou complète Foucault,  Derrida, Deleuze, de nombreux autres tout en pointant sa différence. Résumant une doctrine, il est fidèle, critique, éminemment créatif, sans quoi il ne ‘vivrait’ pas ‘plus’ et ‘mieux’. Il se passe de la rencontre physique, voire la conjure comme dans ce délicieux portrait des travers de Jacques Lacan. Il mène loin l’enquête, retrouve Platon, Augustin, Thomas d’Aquin, Leibnitz…
          Il ne saurait être question dans cet article de reproduire toutes les richesses d’un texte aux sinuosités capitales ni de s’éloigner de ses formulations. Nous nous contenterons d’abord de tracer des lignes de l’éducation, nous exposerons ensuite l’idée de création, pivot de l’ouvrage et de l’œuvre, telle qu’elle ressort d’un séminaire donné à l’USJ de Beyrouth à l’automne 2017.
          A Nietzsche présent dans tous les faits de notre temps mais auquel il faut laisser son inactualité radicale, l’auteur doit de considérer l’acte créateur comme la valeur suprême, valeur inscrite dans la vie, vie toujours incarnée dans l’individualité. Créer est le seul moyen pour la vie de se dépasser, pour l’homme d’aller au-delà  de la finitude, non seulement la mort, mais la « butée sur soi », c'est-à-dire l’impossibilité, pour le soi, d’être autre chose que lui-même. Créer, vouloir, donner forme autrement dit donner sens et valeur à ce qui naturellement n’en a pas pour qu’il devienne utile à la vie. Connaître l’ivresse créatrice dont les deux caractéristiques sont d’être généreuse et fécondante. « Et voilà aussi en quoi, et peut être seulement en quoi, je me reconnaîtrais volontiers ‘nietzschéen’. »
          C’est en philosophe que Paul Audi a lu Lacan, non en psychologue et possible disciple. Or si Lacan a laissé un « champ » riche et fertile, « le concept absolument grandiose et largement polysémique de jouissance », Audi se borne à évoquer ce qu’il y trouve de plus décisif. L’impossible est la seule mesure digne du désir, ce qui déclasse la « rêverie bourgeoise ». Nous devons notre essence à notre soumission aux pouvoirs du langage, à la dépendance à l’égard de la dette symbolique, ce dont les implications sur la liberté sont grandes. Avant Freud et Lacan, la tradition philosophique faisait résider le souverain bien dans le principe de plaisir, mais avec la pulsion de mort, l’éthique de la psychanalyse est « de ne pas céder sur son désir » au risque de perdre son humanité. Pour l’esth/éthique, la création jouissive conjure la contradiction infernale en préservant, sans le détruire, le corps parlant et désirant et en faisant entrevoir en ce bas monde la beauté, au moins égale à la bonté.
          Que veut dire créer ? Le concept est réputé de provenance théologique. Pour Derrida, c’est non seulement produire mais inventer. La production investit bien des domaines, l’invention implique de l’inattendu. Elle se doit d’être nouvelle, originale, singulière. Sans entrer dans les détails de l’analytique de l’invention qu’il l’entreprend, de ses fruits, de ses axes, des  caractéristiques disséminées qu’Audi énumère dans un ordre à lui, Derrida garde une différence entre créer et inventer : le premier verbe survient sur le fond d’un certain « rien », le second suppose règle et convention.
          Si Derrida a réinventé l’invention, Paul Audi cherche à réinventer la création, ce qui nécessite une seconde déconstruction. Sans entrer dans le  dédale impossible nommé création, citons ce propos confondant : « Le domaine du créateur n’est pas tant celui de la réalité (c’est bien plutôt celui du producteur) que celui de la possibilité. Plus qu’il ne réalise une possibilité, le créateur instaure le possible dans son être de possible, lequel n’existerait pas sans lui. Il est donc comme le Dieu de la Genèse, ce créateur de monde… »

          Autant que le récit d’une initiation, Curriculum est une œuvre initiatique.