Tuesday, 5 September 2006



















LA PREMIÈRE MONDIALISATION

Un ouvrage de Paul Veyne est toujours un événement. On a beau n’être pas particulièrement passionné par le monde romain et ne pas être spécialiste en la matière ou dans le domaine historique en général, on est séduit par sa seule signature. Au crédit de ce grand historien, au-delà d’une érudition professionnelle étourdissante (et des amitiés souvent saluées pour leurs contributions dans les notes, voire le texte), et d’une culture humaniste et universelle autant à l’aise dans le platonisme et l’augustinisme que dans la théorie des jeux et le positivisme logique et dans la fréquentation des poètes anciens et modernes, une manière toujours renouvelée d’écrire l’histoire, de l’interroger. Le scandale, comme l’a noté Raymond Aron à son propos dès 1971, est, de joindre aux précédents atouts, ses critiques toujours rafraîchissantes, une écriture claire et ...le bon sens.
Pour narrer l’histoire, Veyne crée des intrigues propres à relier causes matérielles, fins conscientes et hasards en découpant à son gré phases et sujets. Les « faits » n’existent pas sans l’intrigue, mais tiennent d’elle leur place et leur pertinence : « La valeur d’un livre d’histoire dépendra d’abord du découpage de cette intrigue, de l’unité d’action qu’elle comporte, de la hardiesse avec laquelle on a su dégager cette unité à travers des découpages plus traditionnels, bref de son originalité. « (Comment on écrit l’histoire, 1971, Seuil, p.273) La connaissance du cœur humain et la beauté littéraire, mystérieusement liées pour l’auteur, sont partie prenante à la discipline historique, et celle-ci est œuvre d’art, semblable au roman et au théâtre, non pas parallèlement à, mais par ses efforts vers l’objectivité.
L’ouvrage monumental que vient de publier Veyne sur L’Empire gréco-romain n’est pas une synthèse historique, au sens habituel du terme, ou un exposé chronologique des événements et/ou des périodes (que de flash-back au niveau de l’ensemble et de chaque page !), mais une série d’intrigues, de réponses aux questions les plus patentes et les mieux écartées: Pourquoi les empereurs mouraient-ils si rarement dans leur lit ? Pourquoi tant de « césars » fous ? Existait-il une classe moyenne à Rome ? Aimait-on les dieux ? Quand et par quelles voies l’art est-il le miroir de son époque ? Pourquoi Socrate a refusé de s’évader? La charité chrétienne a-t- elle mis fin aux combats de gladiateurs ? Pourquoi les empereurs ont-ils laissé les Germains envahir l’Occident ?
Les aperçus partiels auxquels donnent lieu les réponses, parus pour la plupart dans des revues savantes entre 2000 et 2004, mais profondément refondus ici car les idées les plus simples et générales viennent à notre auteur toujours trop tard, forment treize chapitres copieux et s’additionnent pour donner une vision d’ensemble sans lacune majeure de cet Empire que l’on disait romain et que pour trois raisons au moins Veyne nomme gréco-romain. La première est que sa langue véhiculaire était autour de la Méditerranée orientale et au Proche-Orient le grec. La deuxième est que sa civilisation matérielle et morale est la civilisation hellénique, en place de l’Afghanistan au Maroc, et que les Romains répandront en Gaule et ailleurs : « L’Occident latin était grec de la même manière que le Japon actuel est un pays occidental, avec droits de l’homme, démocratie, ordinateurs, prix Nobel, art international et Neuvième Symphonie. » La troisième est que si la culture y est grecque, le pouvoir, ainsi que le droit ou au moins la procédure, y est romain. Jusqu’à la fin de l’Empire d’Occident, les Romains auront un complexe de supériorité politique et d’infériorité culturelle vis-à-vis des Grecs (p.178). Ceux-ci conserveront, à travers résistances et collaborations, le sentiment de leur différence et supériorité et c’est seulement à la chute de Rome, qu’ils se proclameront les vrais Romains, les Rômaioi, les Rum des Arabes. Les empereurs byzantins bénéficieront alors de l’héritage politique latin : L’idée même d’empire, le césarisme, le droit privé romain… (p. 256-257)
Nous sommes géographiquement concernés par le nouvel ouvrage non seulement parce que nous étions une des provinces les plus riches de cet Empire, mais surtout en raison des deux remarquables chapitres consacrés à Palmyre et dont la portée va bien au-delà de la Cité du désert pour dessiner le rapport de l’Orient méditerranéen à la Grèce et à Rome. Le premier prend un départ ingénieux (et d’indéniable qualité littéraire rappelant Foucault détaillant les Ménines) dans la visite par un Romain de l’époque à la Venise des sables : il est l’occasion pour démêler ce que Palmyre, située près de l’Euphrate aux frontières de l’empire d’Iran, l’ennemi héréditaire de Rome qui se partage avec elle le monde, a de gréco-romain et ce qu’elle a de nomade, d’araméen, d’iranien et d’oriental. Après l’ouverture magistrale, on en vient à la question : La reine Zénobie voulait-elle se séparer de l’Empire ou y devenir impératrice ? Veyne démontre, preuves à l’appui que durant ses cinq années de règne (267-272) une tragédie en trois actes s’est déroulée : après avoir proposé au souverain de Rome un régime bicéphale avec prééminence de l’Auguste romain sur l’Empereur oriental, elle chercha à reconstruire au profit de sa dynastie l’unité de l’Empire. La tentative aurait réussi sans l’énergie d’Aurélien, fils de paysans, empereur-soldat issu des régions danubiennes et balkaniques. Des essais semblables avaient abouti au début du siècle avec un Libyen d’origine phénicienne Septime Sévère et, vingt ans plus tôt, avec Philippe l’Arabe. « L’épopée palmyrénienne ou l’équipée des empereurs gaulois prouvent l’existence et la puissance d’un attachement à l’Empire romain » (p.313). Plus loin, Veyne parle d’un patriotisme d’empire étranger aux identités ethniques.
Ce qui précède nous ramène à la question plus générale posée par le premier chapitre de l’ouvrage : Qu’était-ce qu’un empereur romain ? (pp 15-78) Celui-ci n’est pas, du moins jusqu’au IVème siècle (où le pouvoir appartiendra à une famille sans spécifier si c’est le fils, le frère, l’oncle ou le cousin… l’égorgement des concurrents par les militaires servant principalement d’arbitre), l’héritier d’une dynastie ou le propriétaire du trône, mais le mandataire du peuple pour exercer la charge. L’idéologie est certes une fiction et n’occulte pas les rapports de force réels : le consensus du Sénat et de l’armée crée l’empereur. Elle empêche toutefois le délégué de prétendre à la légitimité d’être roi, nom honni par les Romains parce qu’il évoque grecs et orientaux, peuples esclaves d’un maître. Le mot de République toujours utilisé sous l’Empire n’est pas de pure hypocrisie et tout citoyen dévoué pouvait, sous certaines conditions, prétendre au trône.
Nous ne saurons résumer ici un texte instructif sur tous les plans et novateur à plus d’un niveau. Notons le rapprochement opéré du césarisme avec le Califat et surtout le sultanat ottoman où les autorités religieuses et militaires désignaient le chef suprême au nom de la communauté (avec le même risque de guerre civile lors de tout changement de règne). Remarquons le paradoxe d’un pouvoir issu en principe de la souveraineté populaire mais sans partage et illimité : « Ce pouvoir absolu auquel la noblesse n’était pas en mesure de faire contrepoids n’avait d’autres limites que les prétendants rivaux, le meurtre du maître ou, si ce maître était un faible, les intrigues de sérail. » (p.51) Terminons par le tableau sans concessions d’un Empire néfaste, « l’empire du bakchich et de l’extorsion ou squeeze à tous les niveaux » (pp 65-66), une première mondialisation à laquelle manqua l’Etat de Droit, Droit par ailleurs si lié à Rome.

La lecture de Paul Veyne, ne manquerait pas de dire son ami René Char, est endurante. Mais au bout des peines se trouvent les plaisirs et de nouvelles questions concernant autant l’avenir que le passé.

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