Wednesday, 10 June 2009

Fouad Gabriel Naffah, inventeur de son classicisme


S’il est un recueil nomade entre les capitales libanaise et française, c’est bien celui du plus sédentaire des beyrouthins Fouad Gabriel Naffah (1925-1983) qui n’a fait que déambuler, sa vie entière, entre Achrafieh et la Place des Martyrs pour finir son existence de poète maudit à l’hôpital de Dora. Les premiers poèmes ont été publiés dans La Revue du Liban à partir de 1948 et réunis en plaquette, Poésies, à Beyrouth en 1950 ; Mercure de France en accueillit en 1950 et 1955, mais La description de l’homme, du cadre et de la lyre dans sa version définitive préfacée par Salah Stétié fut imprimée à Beyrouth en 1957 sans éditeur pour être reprise au Mercure en 1963 et recevoir le prix René Laporte en 1964. Ce recueil occupe moins du quart des Œuvres complètes publiées par Dar an-nahar (1987) et il est à nouveau question, en ce début de siècle, d’une nouvelle publication en France par un éditeur des plus exigeants.
Le vagabondage éditorial de ce petit ouvrage (45 poèmes de dimension limitée) dénonce son essence même : un pur joyau, une œuvre dont la place est des plus éminentes dans le firmament poétique français voire universel, un recueil dont les qualités prosodiques reconnues par de grands poètes et critiques ne parviennent pas à lever totalement les obstacles sur la voie d’un très large accueil. Donnons la parole à Yves Bonnefoy : dans ce livre, « rien n’apparaissait qui ne fût le mystère de l’évidence, la vibration nombreuse du simple, la note éternelle -comme disait Baudelaire de bien peu d’écrivains,- dans la parole pourtant la plus ouverte à la vie de tous les jours. » On ne peut mieux énoncer la triple polarité qui donne toute sa densité au recueil.
Du titre, simple mais inhabituel par son ambition d’embrasser autant d’éléments et par l’euphémisme, ou la volonté neutre, de ne pas outrepasser une description, il est d’usage de dire qu’il se réfère au poète lui même, à son milieu terrestre et « avec, sans doute, une nuance de dérision » (Stétié) au symbole ancien de la poésie. Thèse amplement justifiée par les poèmes qu’il s’agisse de ‘Déclaration’ ou d’ ‘Autoportrait’ ou de ‘Liban’, ‘La plaine’, ‘La mer’ :
Femmes cafés liqueurs et poésie
Les plus parfaits véhicules du rêve
Ne dispensent pas l’homme de la mer…
Je propose toutefois de la compléter par cette autre : l’homme, c’est le souffle poétique ample de Naffah, le cadre c’est cette forme mise au jour dans le recueil où il cherche à s’exprimer, la lyre, c’est cette tension entre le souffle et sa forme d’expression.
La forme que Naffah reprend de poème en poème dans la quasi-totalité de son recueil est celle d’un morceau de 17 vers, généralement en alexandrins, rarement en décasyllabes. Dans le sillage de Pétrarque, Shakespeare, Ronsard, ces maîtres absolus du genre, peut être en compétition avec eux, il va au-delà des quatorze vers habituels, place un tercet en plus qui n’est nullement un tercet de trop. Ces trois vers ajoutés à un sonnet désormais sans strophes, ni ponctuation, ni rime prévisible ou exclue, est rendu nécessaire par l’ampleur de l’inspiration et sert à relancer le poème au lieu d’en être la chute. On le voit particulièrement dans « Les deux amants d’hier » où les derniers vers, suite à la disparition des amants dans le « jardin de pommes », remettent en lieu leur présence :
Excepté leurs beaux yeux qui rallumés dans l’ombre
Sont quatre chandeliers tout ravagés de pleurs
La pièce poétique longue, compacte et répétée de page en page de Naffah, servie par ce vers de douze pieds ample et magnifique, impose au lecteur un rythme rapide qui le mène et souvent l’essouffle. Là est la puissance du poète et là est le tourbillon multiforme de ses « morceaux » et leur force. L’une des conséquences en est que nous avons tantôt des poèmes d’une transparence totale, tantôt des poèmes à l’obscurité têtue exigeant plusieurs lectures et laissant un arrière goût de non compréhension intégrale, tantôt des poèmes fluides d’un bout à l’autre et tantôt des « pièces » contorsionnées.
Si l’on joint à ce qui vient d’être dit la tension entre, d’une part, la facture classique, ample, inactuelle de l’alexandrin conjuguée avec des sujets ‘nobles’ sentant parfois le collège (« Esprit d’Alexandre », « Ame d’Annibal…) et, d’autre part, des termes tirés du quotidien (le divan, la chaise) ou d’un registre non poétique (l’appareil lacrymal), on peut mesurer l’effet déroutant de poèmes en décalage séculaire, ne sortant de la période du Mandat ou même de l’école des missionnaires que pour porter la poésie à ses sommets, à des frontières jusque là inconnues et pour perpétuer un mouvement de va et vient entre les deux pôles.
La poésie de Fouad Gabriel Naffah dont les Libanais ne connaissent que quelques morceaux célèbres reste à découvrir et à approfondir dans sa totalité. Toujours en deçà ou au-delà d’elle-même, elle invente continuellement son classicisme. Si on la dit nervalienne, ce n’est pas qu’elle est dans le sillage de l’auteur des Chimères, mais parce qu’elle lui est parallèle par son hermétisme et sa perfection formelle au niveau du vers et de la composition générale.

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