Thursday, 3 September 2009

Massignon, « cheikh admirable » et prêtre melkite


Louis Massignon: Ecrits mémorables (2 volumes), textes établis, présentés et annotés sous la direction de Christian Jambet par François Angelier, François L’Yvonnet et Souad Ayada ; Bouquins, Robert Laffont.


A l’heure où la dépouille du père Youakim Moubarac (1924- 1995) est rapatriée de l’abbaye de Jouarre en France où il fut inhumé à son village de Kfarsghab au Liban Nord (juillet 2oo9), paraissent dans la collection Bouquins chez Laffont 2 forts volumes dans un emboitage élégant de Louis Massignon (1883-1962) sous le titre Ecrits mémorables. Pour les Libanais, les 2 noms sont liés et le père Moubarac est réputé être « l’un des héritiers spirituels », sinon « l’héritier spirituel » du penseur français, en tous les cas « son proche et principal collaborateur » (P. Rocalve) du début des années 1950 jusqu’au décès de l’aîné. L’ouvrage salue « le travail et la mémoire » du père libanais (II, 941) comme « l’entreprise à proprement parler héroïque » (I, XVII) que furent les 3 volumes des Opera minora édités par lui et publiés à Beyrouth et au Caire en 1963. Cet ouvrage dont le titre avait été approuvé par Massignon qui en lut aussi les 2 premiers volumes a permis de faire connaître un ensemble considérable des écrits du Maître et sa réédition en France est elle aussi épuisée. Mais avant de comparer les 2 ouvrages séparés par près d’un demi-siècle, regrettons que le nom de Youakim Moubarac ne paraisse pas dans les « Repères biographiques » si fourrés de noms d’amis et d’hommes rencontrés et occupant près de 50 pages ; cela dépasse l’oubli pour la lacune et l’ingratitude.
Le titre Opera minora se référait implicitement à l’opus magnum qu’est La Passion d’al-Hallâj, thèse principale soutenue en 1922, continuellement revue et dont la seconde édition définitive sera posthume. Le nouvel intitulé, Ecrits mémorables, vient donc insister sur l’importance des études réunies, leur importance éducative et leur classicisme, sur leur centralité dans la pensée de Massignon, sur l’unité de l’œuvre qui s’y perçoit ou s’y structure. Par ailleurs, les textes rassemblés ne reprennent pas simplement ceux du premier ouvrage (une table de concordance figure à la fin), mais y ajoutent des inédits, principalement les résumés des cours au Collège de France (1919-1954) dactylographiés par l’auteur et de plus en plus fournis ; « un recueil non exhaustif sans doute, mais, à sa manière complet », affirment les éditeurs.
Le classement des études en douze parties successives obéit surtout à d’autres principes : il n’est pas chronologique « et se veut organiquement gouverné par une thématique principale ». Sont donc placés en tête de volume les textes qui donnent « une perspective d’ensemble » et qui relèvent principalement de l’inscription de Massignon dans la foi catholique. Des textes en apparence lointains par leurs sujets ou leurs champs mais relevant d’une même « quête » sont donc regroupés (comme ceux relatifs à Marie et Fâtima). Le père Youakim aurait-il retrouvé dans cette redistribution son Massignon ? On peut en douter, lui qui fut si amer après Le cahier de l’Herne sur Massignon (1970) dont il fut le grand absent.
Enfin, le moindre intérêt de ce nouvel ouvrage n’est pas son appareil critique très riche et sa notice biographique instructive et précise. Il est cependant légitime de regretter l’absence des planches et illustrations qui figuraient dans les articles originaux.
Pour en revenir à Massignon, il ne saurait être question de résumer ici les aspects divers de cette figure tant ils sont riches, complexes, enchevêtrés et unis, et tant l’œuvre est océanique. Homme de foi soumis à l’église catholique au point de rechercher (lui homme marié et père de 3 enfants) à être ordonné prêtre, ce qu’il fit au Caire en 1950 sans que son ordination soit rendue publique et après avoir demandé à Pie XII l’autorisation de passer du rite latin au rite grec-catholique, il vouait un culte particulier à Jeanne d’Arc et Marie Antoinette qu’il réunissait dans le thème du procès infamant et des combattants de la guerre sainte et s’était lié à Charles de Foucauld, à Huysmans, à Paul Claudel…
Homme de science, il est unanimement considéré comme le plus grand orientaliste français du XXe siècle non seulement par l’ampleur des domaines qu’il aborde et connaît profondément de la grammaire au mysticisme en passant par les mouvements sociaux (la « futuwwa »), l’art, la philosophie, les sectes… mais pour ce que Jambet appelle son « matérialisme » qui écarte toutes les caricatures faites de lui et montre son extrême rigueur: travaux de topographie, plans de villes, relevés géographiques, généalogies et listes de noms, exigence philologique et linguistique, sens de l’étrange, de l’anomique et des poussées dynamiques dans les sociétés étudiées…
De la foi à la science à l’engagement politique, le passage, dans une langue des plus belles, n’est ni de confusion, ni de simple voisinage. Il est d’affinités et d’orchestration des divers registres. Plus que jamais, celui que Jacques Berque appelait « le cheikh admirable » affirme l’unité de son œuvre. Mais sommes-nous toujours prêts à la percevoir non morcelée dans ses disciplines ?
Farès Sassine

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