Wednesday, 16 December 2009

Le roman francophone entre la différence sexuelle et la différence ethnique


Carmen Boustani: Oralité et gestualité, La différence homme/femme dans le roman francophone, Karthala, 2009, 291p.

Depuis son premier ouvrage sur Colette (2002), Carmen Boustani s’attèle à un même projet qu’elle ne cesse d’approfondir. Partie de la notion d’écriture-corps si palpable chez l’auteure de L’ingénue libertine qui « dépouille le mot de son habit sémantique pour le transformer en objet de ses fantasmagories », elle s’attaque ensuite à la différence des sexes inversant le rôle d’Œdipe et de la Sphinge, animal légendaire bisexuel qui interroge le héros grec sur l’homme dans les premières séquences du mythe: à elle de scruter les signes du masculin et le féminin mais dans l’œuvre littéraire, en particulier le roman. Boustani cherche à démêler les deux catégories - par une sémiotique de l’oralité et de la gestualité - non point comme des pôles opposés et extérieurs l’un à l’autre, mais comme pénétrés et absorbés l’un par l’autre : « Le féminin n’est pas la féminité. Il relève de la transgression dans la langue, basée sur une fascination pour tout ce qui appartient à la tradition orale, dans le sens de l’appartenance identitaire… » Son travail est de dissémination et de déconstruction, pour revenir à ces deux concepts de Derrida qu’elle évoque.
Conjointement à cette première approche de la différence sexuelle, l’auteure mène une autre concernant la différence ethnique. Elle analyse dans le présent ouvrage seize romans francophones contemporains venus de nombreux pays et continents (Afrique, Egypte, Liban, Maghreb, Antilles…) Sa hardiesse est alors de prendre la France elle-même à revers et d’en faire une des régions de la francophonie, intégrée, avec le Québec et la Belgique, dans ce qu’elle appelle « le monde occidental ». Sur ce plan aussi, la dissémination joue, mais pour aboutir à un « imaginaire francophone, un et infiniment multiple…modelé par la langue française ». Les cultures particulières, par le biais de créateurs singuliers, y impriment leurs marques, clairement ou subrepticement, mais aussi s’en nourrissent. Sous la houlette de la langue française, les ethnies semblent égales.
Carmen Boustani prend toujours soin d’élaborer et d’exposer ses catégories conceptuelles, puisées le plus souvent aux meilleures sources, pour encadrer la richesse de son travail. Il en résulte parfois un ouvrage d’accès peu facile. Mais pour le bonheur de ses lecteurs, elle ne cesse de transgresser ses propres règles en élargissant ses angles d’approche, quitte à rappeler plus loin sa méthodologie et à ne cesser de l’interroger.

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