Tuesday, 3 April 2012

À L'AUBE DU GRAND LIBAN, SA CHÂTELAINE PASSIONNÉE





Pierre Benoit: La Châtelaine du Liban, préface d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2012.
À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Pierre Benoit (1886-1962), un des romanciers les plus lus de son époque, Albin Michel fait reparaître trois de ses œuvres les plus populaires. Retenons celle dont le titre attache notre pays depuis 1924, La Châtelaine du Liban. Elle reçoit, dans la nouvelle édition, une préface aussi courte que perspicace d’Amélie Nothomb. Tout en affirmant que le livre, qu’elle a lu « avec délices » a « formidablement vieilli » tant au point de vue du fond (intrigue, sentiments, valeurs…) que de la forme (la « langue codée qu’est le style romanesque de 1924 » ; un « langage qui n’est plus »…), l’écrivain belge y découvre, outre la strate inconnue du temps relatée, une « excellente histoire » et un « romanesque pur » à faire envier ses belles rides à bien des œuvres et des vivants.
L’intrigue se passe tout entière en 1922, du printemps à l’automne, d’avril en novembre. L’État du Grand Liban a été proclamé le 1er septembre 1920, mais « les indigènes » continuent à être appelés des Syriens quand ils ne portent pas la seule étiquette communautaire. Le narrateur et héros du roman est un capitaine de 30 ans, Lucien Domèvre, du corps des méharistes, troupe du désert montant le dromadaire très rapide auquel ils doivent leur nom. Blessé par les bédouins Rouallah, il est soigné à l’hôpital Saint Charles de Beyrouth par l’infirmière Michelle, jeune fille rangée, réservée, pleine du sens du devoir et ils attendent ensemble la bénédiction de la mère de l’officier, résidant en France, pour unir leur destin. Le père de Michelle, le colonel Hennequin, a déjà donné la sienne et obtient pour Domèvre d’être affecté à Beyrouth au deuxième bureau de l’état-major relevant du Haut-commissariat. La ville et le travail de bureau n’enchantent pas beaucoup le jeune capitaine habitué au désert, à l’aventure, aux grands espaces, mais il se laisse prendre par la proposition de « centraliser ici les renseignements relatifs au contrôle bédouin ».
L’histoire qui suit s’étoffe de trois fils qui s’entrecroisent. Le premier est celui des tentatives des autorités françaises de pacifier et de dominer les diverses régions et populations de Syrie relevant de son mandat. Là, le principal adversaire n’est autre que l’Empire britannique. Il est incarné par le « tenace » major Hobson, « le type du colonial anglais » qui n’a pas fait la guerre sur le front français, « le soldat qui ignore le Kitchener des Flandres pour ne vénérer que celui de Fachoda », l’officier des renseignements plus à l’aise au Liban que ses homologues français principalement en raison du trésor où il puise. Parmi les plus délicieuses pages du roman on peut citer les conversations entre Domèvre et Hobson où chacun veut faire comprendre indirectement à l’autre, sans s’impliquer, ce qu’il sait de son activité et de ses plans. Elles rappellent le marquis de Norpois de La Recherche du temps perdu et précèdent La Pornographie de Gombrowicz sans avoir à souffrir de la comparaison.
Le deuxième fil est celui de Beyrouth, ville cosmopolite et levantine, territoire de l’oisiveté, de la mollesse et des dépenses. L’ami « viril et pur », le capitaine méhariste Walter la décrit ainsi avant que son esquisse ne prenne vie dans la narration avec moult détails et mainte précision: « Tu ne sais donc pas quel est le climat, l’atmosphère de cette ville ? Ils vous brisent. Ils vous annihilent (…) le matin, une heure de bureau, pour la forme ; l’après-midi, citronnades et tennis avec les petites jeunes filles aigres ; à sept heures, cocktails avec les femmes mariées plus ou moins jeunes ; la nuit, whisky, et les filles de music-hall à qui tu iras demander la dispersion du vague à l’âme que t’auront laissé tes flirts du jour… »
Dans le troisième fil, l’amour du capitaine Domèvre pour la Châtelaine de Kalaat-el-Tahara, ancienne forteresse franque située près d’Ain Zahalta, se rejoignent les deux premiers puisque la comtesse Orlof est une anglaise passionnée de déserts et une dilapidatrice de fortunes ne reculant devant aucun excès ; mais ils y sont surmontés par l’ardeur qu’elle fait naître dans le héros et qui le mène aux bords de la ruine, du déshonneur, de la trahison, de la folie. Dans la femme fatale Athelstane dont le nom masculin puisé dans l’ Ivanhoé de Walter Scott commence, comme celui de toutes les héroïnes de Benoit par la lettre A, le romancier a sans doute trop voulu mettre : elle a pour mari un comte russe qui serait, à certains dires, son père ; elle a été l’amante, durant la Guerre de Djémal Pacha, pour faciliter ses affaires et celles de son mari ; elle a fomenté l’assassinat d’un ministre russe des affaires étrangères…Mais surtout elle a cette passion de l’Orient et des Arabes qui habite bien des femmes et les pousse à former des empires bédouins : « L’histoire du peuple le plus désordonné doit flatter le perpétuel dérèglement, le goût de l’anarchie que les meilleures portent en elles. » Au premier rang de ces dames on trouve des Anglaises, Lady Blunt, Gertrude Bell et surtout Lady Hester Stanhope (1780-1839), interlocutrice de Lamartine, Sitt de Djoun et proclamée par les tribus « reine de Palmyre »… La comtesse Athelstane Orlof, belle, castratrice, sensible, fragile, passionnée et extravagante lui voue un culte véritable.
Ce qui frappe, quand on lit ou relit La Châtelaine du Liban en 2012, c’est la pérennité d’une certaine Syrie où les mêmes acteurs, communautés, Turcs et kurdes, tribus Chammar, Bkeyer, Taï…jouent et déjouent l’histoire se servant de puissances étrangères ou se mettant à leur service. Mais si l'on veut pousser un peu plus loin le paradoxe, on pourrait dire que, d'une part, ce roman fait peu de place au Liban humain, d'autre part, que dans la rivalité franco-anglaise qui forme l’armature de l'ouvrage, ce sont les Britanniques qui tirent mieux leur épingle du jeu.
Le Mont Sannine se profile à l’horizon des dix chapitres de La Châtelaine du Liban. Il les nuance de ses couleurs changeantes que Benoit s’attèle à saisir et noter, en particulier le mauve et le violet qui rappellent les affiches touristiques de l’époque. Les paysages qui vont du carrefour de Mdeirej à Djoun restent mémorables par leur description. Mais entre la mer et le désert, la ville amollissante et les dunes rédemptrices où s’éduque la volonté et se bâtit la virilité, c’est la Syrie tout entière qui étend pour l’intrigue sa scène. L’action se passe essentiellement à Beyrouth, mais ses protagonistes sont européens et elle est circonscrite dans « la ville européenne » aux contours bien délimités (avec une petite incursion au « faubourg de Basta » où le héros se rend pour extorquer de l’argent et trahir). Pierre Benoit a mené un travail méticuleux, mais cela ne l’a pas conduit au brassage des étrangers et des autochtones qui fait la richesse du Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell.
Par ailleurs, en montrant les Français trop près de leurs sous face à un officier britannique un peu alcoolique, mais prodigue et digne en passant de la « parole d’honneur » à « la probité professionnelle », et en faisant remonter loin dans les âges la frénésie anglaise, fût-elle féminine ou bisexuelle, pour le désert, La Châtelaine du Liban ne dessine-t-il pas en filigrane un Aboukir des dunes ?
Pour revenir à l’art romanesque de Benoit et lui rendre hommage sur un point, celui de la clôture, on se doit de signaler que le livre reprend, à trois reprises, sa fin. Dans un premier dénouement, le capitaine trahit. Dans le second, il est repêché par son ami Walter qui le sauve, à Beyrouth même, de sa dérive projetée. Dans le dernier, il retrouve le désert, son bédouin, son méhari et son domaine « grandiose et médiocre ». La perspective d’une revanche héroïque, d’une belle comme dirait Hobson, est même à un horizon prochain au-delà de la dernière page. La modernité aurait superposé avec plus ou moins d’artifice les épilogues. Benoit les intègre simplement l’un dans l’autre. En se vidant de tous les protagonistes de la fiction (Michelle qui meurt, le capitaine qui rejoint sa compagnie, la Comtesse et la fille du music-hall qui s’en vont bord d’un paquebot pour l’Égypte sans être dans la même classe comme il est noté), Beyrouth se livre à ses seuls démons. L’amour et l’aventure s’en sont allés et le roman est bien fini.

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