Thursday, 24 July 2014

SCHEHADÉ POÈTE DE SA POÉSIE

    









 


Les poèmes de Georges Schehadé, surtout à partir du recueil Poésies II (1948) où le poète a dégagé définitivement le dessin d'un poème à lui propre, sont d'emblée si parfaits, si évidemment poétiques qu'il est difficile au lecteur soucieux de percer le mystère de la poésie de ne pas répondre à l’appel de mettre à nu leur secret. Tout l'allèche dans cette entreprise: la clôture d'une œuvre que dès 1952, et alors qu'elle ne comprenait que quatre fascicules, Schehadé réunit, comme pour la sceller, sous le titre Les Poésies (trois carnets plus tard et après les Poésies VII posthumes, le diwan demeure de peu de volume), la brièveté des poèmes, leur charme patent, le miracle d'une surréalité "écologique" et d'une modernité certaine réconciliées avec un classicisme intemporel... Bret, tout, dans Schehadé poète, de l'élection des éléments premiers à leur couture métaphorique et à l'édifice d'ensemble, tout paraît donc faciliter la saisie de ce qu'a de propre cette œuvre  et, à travers elle, de l'essence de la poésie qu'elle incarne ou étend.


Le désenchantement toutefois survient rapidement et il est à la mesure des espérances. Le commentateur se surprend d'abord à n'être que l'écho de beaux vers et à se contenter de ranger des métaphores. Une voie de facilité lui est ouverte par l'importation de phrases empruntées au théâtre de l'auteur et qui viennent servir d'appoint. Mais là, il outrepasse son point de départ, car il avait choisi de comprendre l'œuvre  poétique par elle-même et non de mieux connaître l'auteur.

Les plus grands parmi les critiques se sont trouvés devant deux voies[1], quitte à essayer de les relier entre elles. La première conduit à circonscrire le monde schehadien, ses thèmes, ses éléments, à dessiner ses deux étages (l'ici et l'ailleurs, le clos et l'ouvert...), à repérer le point de passage de l'un à l'autre (l'oiseau, l'eau, l'œil  bleu...) et à signaler les contradictions inhérentes à chaque pôle. La seconde voie déconstruit les œuvres  pour y déceler la structure dramatique qui se retrouve identique d'un poème à l'autre: quelque chose est annoncé, vient et disparaît; le drame est sans antagonistes, sans tension et sans collision. Eclairantes, perspicaces, inégalées jusqu'à ce jour, les deux pistes tracées laissent le lecteur enchanté des Poésies et interpelé par elles sur sa faim. La délimitation d'un univers poétique et le tracé de points de passage entre ses thèmes par un discours critique ne risquent-ils pas d'être toujours aléatoires, d'émaner plus du bon vouloir du commentateur que du génie de l'auteur et d'emprisonner l'œuvre  entière dans un clos étroit? Le drame identique à lui-même ne rate-t-il pas la fraîcheur, la simplicité, l'invention propres à chaque poème? Nos auteurs d'ailleurs sont trop fins analystes pour ne pas reconnaître les limites de leur critique. Le premier affirme qu'il existe dans l'œuvre  de Schehadé des "trous de sens" où se forme le sens; le second reconnaît ne pas avoir révélé "le secret de la séduction" de l'œuvre. Aimer les poésies de Schehadé est facile; en dégager l'essence sans l'appauvrir ou la trahir est comme "le genou écarté" de "cette femme": "une peine infinie".

* * *

Dans les pas d'une réception plus ouverte à la poésie de Schehadé, je voudrais à présent nous mettre à l'écoute de sa parole en scrutant deux textes où la poésie est le sujet même du poème et qui, pour cette raison, risquent de jeter une lumière crue sur la poétique de l'auteur. Le premier est encore abstrait et il m'est avis qu'il est plus un liminaire au seuil de l'œuvre qu'un véritable poème tellement l'intention est claire et le contenu maîtrisé. Son emplacement révèle les préoccupations profondes du poète, sa peur d'être un incompris et sa volonté de décliner, autant à lui-même qu'aux autres, son identité et la nature de son œuvre. C'est le premier poème de Poésies (1938):

      

     D'abord derrière les roses il n'y a pas de singes

     Il y a un enfant qui a les yeux tourmentés


D'une manière fort concise, le message, à peine imagé, énumère les règles du jeu ou plutôt énonce les lois de l'hospitalité poétique.
1) Le poème est une rose avec toutes les connotations du terme: la nature, la vie (“La rose qu'on endort dans un tablier/ Respire encore pour le temps son âme...”), la beauté, la gratuité (“Tant de magie pour rien”), la sève, la couleur, la précarité, la joie... Chaque connotation écarte une alternative: le pleurnichement, la laideur, la vulgarité, l'utilité...
2) le poème n'est pas un jeu de mots futile ou scandaleux signé par un singe, un pitre et un jongleur. La veine de l'humour est bien schehadienne, mais le poète veillera, dans sa maturité à ce qu'elle n'accapare pas sa poésie.
3) En cette rose se révèle un enfant, c'est à dire un être insouciant, marginal, indifférent aux préoccupations adultes et totalement désarmé. Cet être n'a ni la pesanteur du clochard, ni le sérieux du révolutionnaire car il ne distingue pas dans son for l'interne de l’externe, ni le rêve de la réalité. Quelle aberration pour Schehadé que la littérature “sérieuse” ou “engagée”!
4) L'enfant a les yeux tourmentés: ceci indique que tout n'est pas lisse dans l'enfance, qu'elle est déjà un paradis perdu quelle que soit la nostalgie qu'on en a; ceci indique, aussi, que les tourments du poète ne sont pas ceux d'un adulte intégré dans le monde adulte ou en désaccord avec lui.
5) De cette tourmente nous ne connaîtrons que les yeux. La poésie de Schehadé dit d'emblée sa pudeur. Il n'est nullement question pour elle d'étaler un cœur ou de sonder des abîmes. De l'enfant nous connaîtrons uniquement l'œil, “cet animal charmant”.
Le liminaire des Poésies met une borne autant à une mésinterprétation de l'œuvre qu'à ses tentations internes. Le Poème auquel nous nous attellerons maintenant, et fort brièvement, car la prospection de son infinie richesse est elle-même infinie vu la répercussion de toute découverte sur chacun des éléments de la totalité, décrit la poésie tout en l'écrivant, l'incarne tout la démontant. C'est le poème VII de Poésies II:

Quand la nuit est brillamment éparpillée
Lorsque la pensée est intouchable
Je dis fleur de montagne pour dire
Solitude     
Je dis liberté pour dire désespoir
Et je vais bûcheron de mes pas
Egarer les mensonges
Dans une forêt de bois
Pleine de justice et de romances

La facture du poème est, à première vue, celle décrite par Gaëtan Picon: quelque chose est annoncé (ici par des conjonctions de temps: quand, lorsque), il vient et puis s'efface. Nous noterons cependant deux dérapages, deux subversions du schéma:
1º – Ce n'est pas l'image qui est au cœur du poème, mais sa mise à nu: la fleur de montagne cache la solitude et la liberté voile le désespoir.
2º – Le poème est tout entier en crescendo: de la situation initiale nous passons à un "je dis", puis à un "je vais" encore plus dynamique.
Revenons au texte même. Deux conditions veillent à l'émergence de la parole (poétique): l'éparpillement de la nuit qui est une dissémination de la lumière et un éclatement de la logique et de l'identité (A strictement parler, la phrase "la nuit est brillamment éparpillée" est une contradiction et une tautologie. Par ailleurs, elle est une description juste); l'inaccessibilité de la pensée, donc des catégories nettes et tranchées. La seconde condition approfondit la première (on passe de l'extérieur à l'intérieur) et la répète; notons son ambiguïté: est-ce la pensée qui est en elle-même intouchable ou est-ce moi qui suis incapable de la toucher?
Quant à la parole elle-même, elle transmue les données. La source initiale est "désespoir" et "solitude". En les énonçant "fleur de montagne" et "liberté", le poème délivré du jour, de l'unité et de la « pensée », s'approprie la Nature et l'intériorité pour s'épancher. Son opération n'est point de litote, mais de régénération. La poésie de Schehadé est une alchimie du désespoir, lui – même fruit d'une solitude qui a investi l'univers entier au point de ne pouvoir trouver ni voisin ni compagnon.
Les “mensonges” de la parole poétique pour libérateurs qu'ils soient, ne peuvent cependant faire fi de la réalité et le bûcheron de la métaphore ne saurait se soustraire aux lois de “la forêt de bois” bien réelle. Ultime surprise: cette forêt est “pleine de justice et de romance”. De Justice? “les pommes sont justes et belles” et bien des images du poète le sont comme “ces plages douces à toucher par le regard” ou cette campagne “où le soleil meurt comme un cheval boit”. De romance? L'univers ne manquera jamais de fantaisie “comme ces lacs qui font très mal/ Quand l'automne les couvre et les bleuit”. Le monde protège le poète d'une fantaisie trop délirante mais en même temps lui ouvre la voie de la perception juste de folies et de fantaisies bien réelles.

*  * *

J'espère n'avoir été ni trop scolaire ni trop obscur. Ce dont j'ai voulu parler, c'est de Schehadé poète de lui-même.

Le 29 Octobre 1999





·         [1] Jean-Pierre Richard : Onze études sur la poésie moderne, Seuil, "Pierres vives", 1964 ; (études sur Pierre Reverdy, Saint-John Perse, René Char, Paul Éluard, Georges Schehadé, Francis Ponge, Eugène Guillevic, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Philippe Jaccottet et Jacques Dupin) ; Gaëton Picon : Préface aux Poésies de Georges Schehadé, collection « Poésie », Gallimard.

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