Friday, 4 March 2016

HARET EL YAHOUD DU CAIRE A DÉSORMAIS SON CHAGALL








Tobie Nathan: Ce pays qui te ressemble, roman, Stock, 2015, 540pp.
          En prenant pour titre de son dixième roman un vers de Baudelaire, Tobie Nathan, universitaire français, psychologue et ethnopsychiatre à l’école de Georges Devereux, né au Caire en 1948 et l’ayant quitté en 1957 dans la foulée de dizaines de milliers de juifs d’Egypte, répond à une invitation au voyage dans un temps qu’il a peu  connu mais qui ne l’a jamais quitté, sa fiction allant d’avant 1925 à la révolution de juillet en 1952. Mais de quel pays s’agit-il ? de Haret el Yahoud, scène primordiale, antique et inchangée jusqu’à sa disparition ? d’une de ses venelles ? du Caire où ce quartier s’imbrique avec d’autres aux échelons des croyances et pratiques? de l’Egypte pré nassérienne où pullulent chanteurs et danseuses, qui aime son roi malgré ses travers scandaleux et dont le peuple a un sens aigu de la dignité nationale? de l’Egypte multiséculaire où le peuple entier est « cannibale » en mangeant ces fèves qui s’apparentent à des fœtus et les mijote de façon succulente, les mélangeant à l’huile et aux épices ? La réponse ne saurait être exclusive. Mais Le Caire est au carrefour des cercles et les condense. La ressemblance (du vers baudelairien) est encore chose essentielle et on la devine dans ce propos où l’auteur affirme que contrairement à Paris, ville où domine la raison, au Caire triomphe la vie : Al Qahira, la victorieuse, ne l’est que de l’ordre.
          Si Nathan réussit un portrait aussi vivant du quartier juif du Caire, c’est qu’il le saisit à travers des personnages atypiques, hauts en couleurs mais aux marges de la normalité : Esther belle mais tenue pour folle et habitée par un ‘afrît pour être tombée à 5 ans d’une terrasse et avoir perdu connaissance ; son mari et cousin Motty, son aîné de 14 ans,  beau et « immense dans sa galabeya immaculée », aveugle dès la tendre enfance, presque autiste et tenant dans sa mémoire les comptes des artisans juifs du souk des gawharjî (joailliers) . Le couple s’aime et est heureux en ménage, ce qui est une exception, un don de Dieu peut être, dans la Haret où on se mariait parce qu’on respirait, marchait, mangeait…Il reste 7 ans sans enfants, ce qui explique le recours à Khadouja, la sorcière, qui connait « les plantes, les pierres et les paroles qui font venir les enfants » et dont le théâtre d’opération est la vieille ville où elle déambule et dort sous les porches. D’un quartier l’autre : Esther et ses tantes passent à la hara musulmane de Bab el Zouweila pour participer à un rite conduit par la Kudiya aux seigneurs, les « zars », rite composé de danse, de transe, de présences…et un fils, Zohar « la fumée »de naître, principal héros du roman. Pour le lait maternel et la circoncision, il en faudra des stratagèmes, des recours dont le récit ne cesse d’étonner et de captiver. A l’instar de la logique narrative de notre ami Jabbour Douaihi, celle de Tobie Nathan a l’art d’intercaler entre 2 détails insolites un développement encore plus inopiné. D’où notre ensorcellement par des récits qui ne cessent d’émerveiller comme des contes.
          Les singularités pittoresques de Haret el Yahoud, dont on ne saurait dire si elles sont réelles ou sorties de la seule imagination, enrichissent leur épaisseur du cadre social où elles vivent : familial bourré d’oncles et de tantes aux avis partagés, économique plein de petits métiers, de misère et de désœuvrement, topique avec les synagogues et les tombeaux de saints, religieux avec des rabbins qui cherchent à traquer  les superstitions tout en s’accommodant avec elles par des amulettes et des prières étranges, philosophique avec la nokta (blague) comme expression fondamentale…Le quartier lui-même n’isole ses juifs ni des autres juifs sortis d’ici ou venus d’ailleurs et qui enrichis (les Cattaoui, Cicurel, Curiel, Mosseri, Menasce…) cherchent à faire bénéficier leurs frères dans le besoin de leur bienfaisance ; ni des autres Egyptiens auxquels les lient une langue arabe pleine de saveur, un patrimoine aux aspects innombrables fait de coutumes, de sagesse et de poncifs.
          La communauté de la Hara menait une vie quotidienne de routine, de misère et de bonheur. Mais elle se pensait hors du temps, présente avec Moïse avant l’exode, rappelée à la foi par Maïmonide 3000 ans plus tard, ayant survécu à tous les envahisseurs des Perses aux Ottomans ; elle croyait appartenir au paysage « comme les ibis, comme les bufflons, comme les milans ». C’était sans prévoir les affres du colonialisme, du nationalisme et de l’intégrisme.
          De fait, le roman de Tobie Nathan en cache deux. Le premier dont on a esquissé les principaux traits et un second consacré aux secousses du XXème siècle. On les suit à travers trois amis juifs, deux de la hara et l’un d’origine italienne. Nino Cohen Nino Cohen se convertit à l’islam et épouse la cause des Frères prenant le nom d’Abou l’Harb, Joe di Reggio  lorgne le sionisme par le biais du Maccabi du Caire ; Zohar ne cherche qu’à s’enrichir. Ils finiront respectivement dans la solitude, la mort,  l’exil. Ce deuxième roman est moins original,  néanmoins indispensable pour l’approche du cataclysme et la clôture du récit. Mais les dizaines de pages consacrées aux frasques et érections du roi Farouk, sans manquer de détails piquants et de notes analytiques justes, nuisent à l’économie de l’œuvre.
          Le texte gagne à baigner dans toutes les saveurs, celles de la bouche, de l’érotisme[1], de la parole qui ne manque pas de glisser d’une langue à l’autre[2]. Il approche vivement l’identité : les juifs sont affirmés des Egyptiens comme les coptes et les musulmans, mais la dualité est partout.  Zohar Zohar a pour nom arabe Gohar ibn Gohar et le nom est déjà double. La Kudiya lui dit : « Rappelle-toi, enfant de la nuit, tu n’es pas un mais deux ! Et si un jour tu crois savoir avec qui tu fais un, pense que tu n’es pas deux, mais trois… »      
Si l’on peut dire que la communauté juive d’Egypte  a eu en Edmond Jabès (1912-1991) l’auteur du Livre des questions son Rothko, il est possible d’ajouter qu’il n’est pas loin d’avoir en le livre de Tobie Nathan son Chagall, un Chagall moins poétique mais plus sensuel. 



[1] Le roman de Nathan a été rapproché de ceux de Mahfouz et je crois que les chapitres qui portent des noms de lieux sont un hommage discret au grand romancier égyptien dont les œuvres portent le plus souvent des noms de quartiers cairotes ; pour le désœuvrement et la misère on l’a rapproché d’Albert Cossery…Pour l’érotisme, les rencontres de Zohar et Masreya, et les abondantes citations du Cantique des cantiques, je lui trouve des points communs avec un roman qui se passe en Egypte (mais à Alexandrie) à l’époque hellénistique, l’Aphrodite (1896) de Pierre Louÿs. Je l’ai toujours trouvé en éditions bibliophiliques illustrées chez les libraires de livres anciens au Caire.     
[2] Certaines traductions de l’arabe sont toutefois risquées voire erronées : le prénom Nassrî ne renvoie pas à nisr (aigle) mais à nassr (victoire) ; 3alameyn ne signifie pas « deux mondes » (3âlameyn), mais deux étendards ; l’expression Kân yâ mâ kân qui débute les contes, mais qu’on ne trouve ni dans le Coran  ni dans la poésie ancienne, signifie le plus probablement : « Il a été parmi les (nombreuses) choses qui ont été » et non : il a été il n’a pas été…

1 comment:

andré Gargoura said...

» Ce pays qui te ressemble »

Ceux qui n’ont rien lu sur l’Egypte de ces années ou qui n’y ont jamais vécu aimeront certainement ce roman.

Les autres, ceux qui savent, verront très vite qu’on est loin du souffle de Durrell ou de l’humour de dérision, allié au style ciselé, de Cossery. ; loin de la virtuosité de Durrell, pour Alexandrie ; loin de la virtuosité décapante de Cossery à qui n’échappent ni le burlesque ni l’absurdité de la vie du peuple, ces hommes oubliés de Dieu…
En réalité, on est plutôt proche de Solé.

Néanmoins, ce roman reste attachant et l’aurait été encore plus si l’auteur n’avait pas eu la malencontreuse idée d’utiliser le mot « ghetto », rappelant les horreurs que l’on sait (l’étymologie ne change rien à la projection !!).

Je ne crois pas que l’on puisse qualifier de ghettos les différentes communautés qui vivaient en Egypte, tant au Caire qu’à Alexandrie, dans une harmonie qu’on ne retrouve nulle part ailleurs… Ou alors, je vivais dans un ghetto sans le savoir, dans un rêve, un rêve merveilleux de surcroît !

D’autant plus que ce « quartier », s’appelait « Haret El Yahoud », i.e. le « Quartier des Juifs » et dans lequel vivaient, en harmonie, juifs, chrétiens, musulmans…

Oui, en harmonie ! C’est malheureusement ce que les européens et les américains ignorent et c’est ainsi qu’ils confondent « religion » et « ethnie » : ils ignorent qu’on peut être juif, chrétien ou musulman ET arabe ou, plus largement, sémite !
Ils font systématiquement l’amalgame, le raccourci musulman=arabe=musulman…

Enfin, saluons le courage de Michel Boujenah qui a « osé » déclarer, récemment sur Canal + : Je suis un juif arabe !
Et sa pointe d’humour en forme d’histoire juive la plus courte : C’est l’histoire d’un juif qui rencontre un autre arabe !