Monday, 10 May 2010

Pour le roman moderne, l’Avenir c’est l’impuissante attente


Enrique Vila-Matas: Perdre des théories, traduit de l’espagnol par André Gabastou, Christian Bourgois, 2010, 64p.

L’exquis petit ouvrage que fait paraître le romancier espagnol prolixe Enrique Vila-Matas commence comme les œuvres de David Lodge qui font tant rire aux dépens du si petit monde des universitaires et de leurs colloques : l’auteur (ou son double) arrive à Lyon pour un symposium international sur le roman. Le fait de n’être accueilli ni contacté par personne ni à la gare ni à l’hôtel peut aussi faire penser au mot de Julien Gracq omniprésent, par ailleurs, dans cet opuscule : on voudrait être Chateaubriand ou rien et on finit par être Chateaubriand et rien.
Mais le récit vire peu à peu de bord, sans jamais se séparer de son assise géographique et narrative, pour devenir une méditation sur l’attente. Celle-ci est au confluent de bien des œuvres : « l’attente ignore et détruit ce qu’elle attend », écrit Blanchot ; elle est au centre de celle de Gracq dont les nouvelles et romans « ressemblent à des salles d’attente ». Le livre de Vila-Matas entremêle et noue, dans un grand luxe de citations glanées ou inventées, trois thèmes : l’Attente, une théorie de tout roman à venir et une réflexion sur Le Rivage des Syrtes (1951) comme le prototype même de ce genre. Le roman de Gracq, prix Goncourt refusé et perçu à sa parution comme «brillamment désuet et d’un sublime classicisme », recélerait « la beauté extrême de la modernité la plus absolue ».
Cinq traits essentiels caractériseraient tout roman moderne, ou du moins l’œuvre prochaine de l’auteur barcelonais. C’est d’abord ce qu’il nomme « l’intertextualité » : « nous écrivons toujours après d’autres. En ce qui me concerne, à cette opération qui consiste à donner un nouveau sens à des idées et à des phrases d’autrui en les retouchant légèrement, il faut en ajouter une autre, parallèle et presque identique : l’invasion de mes textes par des citations littéraires totalement inventées, s’entremêlant aux vraies. » Ce tissage lucide de ce qui est repris et de ce qui est ajouté pourvoie l’écriture d’une indéniable allégresse.
C’est ensuite « les connexions avec la haute poésie ». Le roman est loin d’être l’incursion d’un poète ou de son style dans le domaine narratif. Il est, sans doute, la découverte, par les voies de l’imagination, de la réalité, autant intérieure qu’extérieure : « le monde est toujours faux, cruel et beau… »
Le troisième trait « irréfutable » du roman à venir est intensément illustré par celui de Gracq. Il « réside dans sa vision glacée de l’avenir terrifiant, stérile et chaotique qui attend l’Occident. » Notre présent, mis à nu par Le Rivage des Syrtes, est un monde d’attente, l’attente décadente d’un lendemain qui n’arrive jamais.
Quatrième caractéristique pertinente : le style l’emporte toujours sur l’intrigue. L’idée contraire fut longtemps reçue mais elle est aujourd’hui mise en pièces d’autant plus que le nombre des intrigues s’avère limité. De John Banville retenons cette répartie : « Le style avance en faisant de triomphales enjambées, l’intrigue suit en traînant les pieds. »
Dans le dernier trait, se lit la différence du roman moderne avec celui du dix-neuvième siècle. Le grand homme politique et le grand écrivain parlaient alors le même langage, leurs discours étaient similaires et solidaires dans la construction de la réalité. Mais de Bouvard et Pécuchet à Musil et Gracq en passant par Kafka, le divorce s’imposa sur fond de guerres mondiales et d’impuissance de l’individu: « comme tout s’était déjà passé, il ne se passerait plus rien, aussi vivons nous dans le néant. » La conscience d’un « paysage moral délabré » est désormais au cœur de toute œuvre narrative.
Même quand les idées de Vila-Matas ne sont pas assez claires ou ne sont pas suffisamment élaborées, la force et la fécondité de sa vision ne sont jamais en défaut. Mais suffit-il d’élaborer des théories pour les mettre en pratique ? L’auteur qui emprunte à Pessoa le titre de son ouvrage (« Voyager ! Perdre des pays ! ») n’en est pas si sûr. Il aura donc à perdre ses théories.

Monday, 3 May 2010

FOUAD ABI ZEYD-CESAR GEMAYEL


Fouad Abi Zeyd par César Gemayel

 





Dans ce portrait de Fouad Abi Zeid (1914- 1958) en élève sage et modèle, tout entier replié sur son intériorité et protégé par une tignasse noire et drue, César Gemayel (1898-1958), son aîné percevait-il le poète visionnaire au destin tragique, fabricant de strophes où se nouent dans des phrases amples, impulsives et retenues, les éléments premiers et les cycles du cosmos ? Ou ne faisait-il que saisir à ses débuts un grand créateur dont le lectorat sera toujours restreint ? Peut-être prend-il simplement en compte cette assertion de l’écrivain : « Mais j’étais faible, et vague, et point de nom. »
A l’age de 23 ans, date du portrait (1937), Abi Zeyd avait fait paraître à Beyrouth son premier recueil, Poèmes de l’été (1936), mais il lorgnait Paris et la reconnaissance des plus grands. Néanmoins la dilatation des narines et la sensualité des lèvres que Gemayel, peintre des incarnats légers et des formes suaves, a indiquées en son modèle se heurteront toujours à cet arrière-fond gris de la toile, insurmontable. De ce froissement naîtront le malheur de l’individu et la magie de son verbe : « Et moi, pauvre, qui écris ceci, j’ai conscience de ressembler à cet enfant qui, ayant creusé un trou dans le sable, y voulait faire tenir la mer. » (Le lit noir)

Wednesday, 31 March 2010

Le roman de la fidélité arabe et des fictions borgésiennes


Alberto Mussa : L'Énigme de Qaf (O ENIGMA DE QAF). Traduit du portugais (Brésil) par Vincent Gorse, Anacharsis, 2010, 224 p.


On sort de L’énigme de Qaf de l’écrivain brésilien d’origine libanaise Alberto Mussa comme des tourbillons d’une tempête de sable dans le plus terrible des déserts d’Arabie, heureux de se retrouver indemnes, encore imprégnés des émotions les plus fortes, fascinés et perplexes face à l’ampleur de ce qu’on a vu, fantasmé ou manqué. Car la matière de ce roman présumé ne cesse de déborder son cadre : tout en multipliant les clins d’œil et les réflexions sur sa virtuosité, le texte propose des itinéraires pour sa traversée. Livre en quête de la huitième mouallaqa par la mise en honneur des poètes de l’Anté-Islam, période qu’il nomme selon la plus littérale, mais aussi la plus paradoxale, des traductions, « l’âge de l’ignorance », l’ouvrage se métamorphose en conte digne des Mille et une nuits, puis en récit d’une investigation plus vaste, historique, mathématique, astronomique, interstellaire, aux confins de l’espace et du temps, esthétique : « La littérature arabe (et en particulier le conte arabe) est fondamentalement géométrique. Davantage que raconter une histoire, les premiers conteurs du désert prétendaient dessiner une figure. Ce n’est pas sans raison que chez les Arabes, la calligraphie est pratiquement l’unique art figuratif. » Mais qu’on ne s’y trompe pas, ni les personnages, ni les procédés, ni les affirmations, ni les dénégations ne sortent intacts du périple, chacun d’eux étant détourné, subverti, parodié…par un auteur latino-américain qui a assimilé les leçons de Borges pour mieux orienter son imagination et son érudition et pour essayer de les maîtriser.
L’énigme de Qaf narre l’histoire d’un poème écrit à l’âge d’or des poètes du désert, quand la poésie parvint à «des hauteurs jamais atteintes dans aucune langue, en aucun siècle ». Comme les sept autres connus, celui-ci dont la rime serait la lettre Qaf, aurait été suspendu à la pierre noire de La Mecque pour « s’éterniser » dans la mémoire des bédouins. Authentique ou apocryphe, lacunaire ou intégral, énigmatique et fascinant, déduit d’indices sur matériaux divers mais s’écrivant au fil du présent récit, il serait l’œuvre du poète al-Ghatash des Labwa à la poursuite de Layla, jeune fille entrevue d’une autre tribu, les Ghurab, et sœur de sa femme répudiée Sabah. Que d’embuches et d’épreuves à travers les dunes, les légendes, les signes et les civilisations pour parvenir (ou ne pas parvenir) à la bien aimée !
La construction du roman est conçue pour préserver sa lisibilité et contenir sa fécondité. L’intrigue principale se déroule en 28 chapitres, au nombre justifié des lettres de l’alphabet arabe et les ayant pour titres et pour fils conducteurs. Entre eux s’insèrent des détours et des paramètres qui sauvegardent la fluidité du récit, en étendent le propos à des dimensions hautement culturelles et cosmiques, le mettent en abyme. Les premiers consistent en reconstructions où se rejoignent l’histoire et la fantaisie (Le premier arabe, la digue de Marib, la femme qui divisait par zéro…) Les seconds sont consacrés aux grands poètes de la Jahiliyya.
Ces derniers donnent corps à al-Ghatash puisqu’il ne se conçoit que dans sa relation à leurs personnages et œuvres : différent d’Imru al-Qays par l’ascendance et les amours, très proche de Antara malgré une différence notable (‘Al-Ghatash avait une passion pour les juments ; Antara n’aima jamais qu’un seul cheval’), d’une ressemblance ‘surtout formelle’ avec Tarafa…Mais l’auteur de la Qafiya al Qaf n’est pas le seul narrateur puisque se manifeste un « Monsieur Moussa » universitaire, homonyme de l’auteur qui écoutait son grand-père Nagib lui réciter des vers de cette huitième ode qu’il cherche à reconstruire. De même, l’intrigue ne reste pas celle d’un amour mais devient une quête gnostique : Qaf est le nom d’une montagne, puis d’une constellation céleste…
Tout donc se meut dans cette œuvre dont on peut dire, à la fois, qu’elle est œuvre de fidélité et de fictions.
De fidélité d’abord. Celle de l’auteur, né en 1961 à Rio de Janeiro et traducteur en portugais de poèmes anté-islamiques (2006), au pays ancestral ; à un grand-père nostalgique; à l’œuvre d’un poète libanais émigré au Brésil et cité comme source, Chafic Maluf (1905-1977), « la plus grande autorité moderne » sur la mythologie arabe (la longue préface de ‘Abqar (1936, puis 1949) et le recueil lui-même méritaient bien cette résurrection) ; à la langue, à la civilisation et à la poésie arabes perdues de vue depuis la montée des intégrismes religieux et évoquées ici dans leur être premier et sans occulter les ombres de la scène: « La plus longue guerre de l’histoire universelle dura exactement quatre cents ans. Naturellement ce fut une guerre entre Arabes… »
Quant aux fictions, elles ne cessent de s’intégrer dans cette fidélité, de l’enrichir d’inventions et de miroirs critiques, de multiplier ses voluptés. Comment le poème énigmatique peut-il être le huitième alors que l’auteur, non seulement fait sienne la liste longue des dix odes (intégrant celles de Nabigha, Abid et Al-Asha), mais évoque aussi Shânfara et Urwa ? Les poètes traduits sans littéralité (on regrette de les lire ici par le biais d’une seconde traduction) et dépeints librement sont-ils eux-mêmes ou d’autres ? Quant aux mythèmes des divers récits anciens, ils sont constamment déplacés par une inventivité débordante à tel point qu’il nous semble assister parfois à un Lévi-Strauss placé de l’autre coté de la grille, celle de la production imaginaire. Au bout de la fable, comme en ses sinuosités, le principe d’identité (Sabah et Layla seraient ‘la même et unique femme’) et la distinction du vrai et du faux volent en éclats : « Et que l’on ne m’accuse pas d’avoir été faux : être faux est dans l’essence même des choses. »

De la traduction comme l’un des beaux- arts au Liban et ailleurs

Qu’est-ce pour un poète que traduire un autre poète ? La question vaut certainement pour les autres créateurs, le dramaturge, le romancier…mais prend pour le premier son allure la plus pure, la plus intense. Nous laissons évidemment de coté les raisons externes, les commandes et le besoin matériel, l’amitié personnelle, la volonté de prestige, la dette de reconnaissance… des motifs qui sont souvent déterminants. Nous nous demandons simplement pourquoi tant de poètes, et parfois des plus grands, se sont attelé librement, et depuis presque toujours, à transmettre la parole poétique de tant d’autres, s’obligeant à l’écouter dans les moindres de ses arcanes, faisant l’effort peut-être illusoire de la reproduire ou de la recréer ?
Pourquoi Chateaubriand, dont l’orgueil ne passait pas inaperçu, a-t-il traduit le Paradise lost de Milton et Nerval le Faust de Goethe ? Les affinités religieuses ou romantiques, la reconnaissance indirecte d’une tutelle donnent-elles seules les clefs ? Pourquoi Baudelaire a-t-il voulu donner une version française des Histoires extraordinaires et des poèmes d’Edgar Allan Poe et qu’est-ce qui a poussé Mallarmé à donner une autre version des derniers, conduisant certains critiques à distinguer deux poètes, l’un américain du nom de Poe et l’autre français du nom de Poë ? Peut-on comprendre l’insistance de tant d’auteurs de recueils, et de toutes les contrées et langues, à reproduire un ou plusieurs ou tous les Sonnets de Shakespeare et nombre de ses drames pour leurs lecteurs? Les versions allemandes qu’a données Rilke de poèmes écrits en français, anglais, italien, russe s’expliquent-elles par ces traits de son autoportrait ?
De l’humilité ici et là
Non pas celle d’un valet
Mais d’un servant et d’une dame.
Un poète décèle dans la poésie d’un créateur d’une autre langue, contemporain ou ancien, célèbre ou obscur, le même et l’autre de son message. La traduire vaut, pour lui, exercice et apprentissage, bref jeu et multiples épreuves de langue, de rythmes, de son, de perception de significations. En ce sens, le passeur fait acte de munificence et d’hospitalité : il accueille puis mène le combat de son hôte à ses risques et périls.
Le lettré libanais, au carrefour de langues et de cultures, de modernité et de traditions, est naturellement un passeur. Naguère René Habachi (années 1950-1960) a vu dans la traduction sa principale vocation, ce dont prirent ombrage certains pour (ré)affirmer la libre création de nos compatriotes dans les diverses langues. Reste que la traduction en son aspect créatif, et sans conduire à isoler les Libanais d’autres intellectuels arabes qui ont peu ou prou fréquenté la place de Beyrouth (désormais jumelée sur ce point avec Paris après l’avoir été avec Le Caire), est un signe des plus nobles.
Après une période de naql wa ’iqtibâss, adaptation libre et sans rigueur allant jusqu’à gommer parfois le nom de l’auteur européen utilisé, et une autre de taklîf wa ’ibtidâ‘ qui, selon Elias Abou Chabaka dans Les liens de la pensée et de l’esprit entre Arabes et Francs (1943), cherchait à glisser « une pensée occidentale dans un moule arabe ou dans le meilleur des moules arabes », vint l’époque de la traduction. On ne peut ici que citer Suleyman Al Boustani (1856-1925) et sa version en vers des 24 chants et douze mille vers de l’Iliade d’Homère(1904). Le traducteur utilisa les divers mètres du vers arabe cherchant à doter les divers passages, épiques ou lyriques, du rythme classique le plus approprié, comme il l’explique dans sa longue préface, texte lui-même fondateur de la critique arabe moderne et appelé à attirer l’attention des lecteurs plus que l’épopée elle-même. Connaissant plus de dix langues et utilisant plusieurs versions multilingues, Boustani partit du grec ancien et donna une réplique fidèle et intégrale du texte initial de la culture occidentale. Le texte arabe ne manque pas de beautés et de passages intenses, mais exige un tel labeur dans sa lecture qu’il est difficile à suivre de manière continue.
Le grand poète Khalil Moutran (1872-1949) s’est essayé à donner en prose des versions arabes de quelques uns des plus célèbres drames de Shakespeare, mais ses traductions ne furent pas probantes et Le marchand de Venise donna lieu à une critique acerbe de Mikhaïl Neaymeh dans Al ghirbal (1923).
De poèmes français traduits dont on peut dire qu’ils ont laissé trace dans la mémoire collective libanaise, citons au moins deux en raison de leur prouesse, de leur musicalité voire de leur fidélité : « Le lac » de Lamartine mis en vers par le poète et médecin Nicolas Fayad (1873-1958), traducteur par ailleurs de Géraldy et Maeterlinck ; « A une femme » de Louis Bouilhet (1822-1869), ami de Flaubert, rendu en mètres arabes par Béchara el Khoury, Al Akhtal As Saghîr (1885 - 1968), et qui semble unir à merveille dans sa nouvelle version le son et le sens, la matérialité du verbe et sa portée.
Une place à part peut être faite dans cette évocation historique à deux auteurs, l’un imbu d’un souffle poétique ample, l’autre poète lui-même. Félix Farès(1882-1939) et Youssef Ghoussoub (1893-1972) ont eu en commun de présider des départements de traduction, le premier à Alexandrie (à partir de 1931), le second au haut commissariat français de Beyrouth (1924-1943), ce qui explique la haute tenue des textes arabes issus de l’autorité mandataire. Farès dut essentiellement à son verbe oral la forte impression qu’il laissa chez ses contemporains. Il n’en est pas moins l’auteur de deux traductions magistrales: Les confessions d’un enfant du siècle d’Alfred de Musset (Alexandrie, 1938) et Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche (Alexandrie, 1938 ; Beyrouth, 1948). Ce dernier texte a connu des tirages énormes et donné une vaste audience arabe au philosophe allemand. La traduction souffre certes de son absence de rigueur et est truffée de contresens (l’un des plus célèbres est la traduction du sous-titre : « un livre pour l’individu et la société » à la place d’ « un livre pour tous et pour personne »). Mais il faut dire à sa décharge qu’elle date du temps où les traductions littéraires de Nietzsche étaient courantes dans toutes les langues, et en sa faveur qu’aucune autre version en français ou en anglais n’est plus magique ou plus fluide.
Le poète de La cage déserte et de Le Buisson ardent, Ghoussoub a touché dans ses traductions à des genres bien différents de Le nœud des vipères de François Mauriac à l’Antigone de Jean Anouilh. Mais c’est surtout dans les textes à teneur poétique qu’il donne le meilleur de lui-même : L’annonce faite à Marie de Paul Claudel et Le petit prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Ce dernier récit ayant connu plusieurs versions en arabe, celle de Ghoussoub est estimée la plus belle et la plus fidèle.
Avec la parution de la revue Shi‘r (1957), l’activité de traduction poétique prend une autre ampleur et bien des cloisons, sinon toutes, tombent. Dans le groupe qui anime le périodique, ses réunions et sa maison d’édition se retrouvent des arabes de divers pays, des Libanais, des Syriens, des Palestiniens, des Iraqiens…Les sources elles mêmes se diversifient et l’on voit Walt Whitman et T.S. Eliot côtoyer Saint-John Perse, René Char, Antonin Artaud, Rilke et Hölderlin…On peut dire que Beyrouth se met à l’heure de la poésie universelle et tente de jouer dans le monde un rôle pionnier. D’aucuns regretteront qu’à partir de cette date, la plupart des textes poétiques arabes porteront la marque du traduit et perdront tout rapport aux rythmes classiques. Mais telle n’est-elle pas la voie d’une modernité par essence momentanée et en quête? Quoi qu’il en soit, la tradition se perpétue aujourd’hui avec des traductions de poètes étrangers réalisées par des poètes libanais contemporains, trop nombreux pour être cités.
Reste à signaler un point : l’insistance des Libanais à traduire d’autres Libanais. Saïd Akl a donné dans la revue Al Machriq de belles versions de quelques poèmes de La montagne inspirée de Charles Corm, mais renonça (par déconsidération ?) de les réunir en volume. Adonis, Ounsi al Hage et bien d’autres ont traduit en arabe Georges Schehadé et Nadia Tuéni. Les dernières traductions d’Adonis en français portent la signature de Vénus Khoury Ghata et les versions arabes des poèmes de Salah Stétié ne se comptent plus. Enfin, où qu’on le trouve, le poète libanais est un passeur : Fouad El Etr a transmis de l’anglais en français Ode à un rossignol et autres poèmes de Keats et ces vers traduits font désormais l’objet d’un culte en raison du film le plus récent de Jane Campion, Bright Star, consacré à un amour du poète britannique.

Wednesday, 3 March 2010

SCHEHADE-GEORGES CYR



Georges Schehadé par Georges Cyr
"Quand les yeux se perdent dans le sommeil
Comme au fond d'un puits les visages
Il vient un songe avec ses paysages"
Le nageur d'un seul amour, XVIII


Tirés de leur contexte, ces vers pourraient bien seoir à Georges croqué par Georges, deux itinéraires qui se sont croisés à Beyrouth à partir de 1934, réunis par l' amour partagé de Breton, de Max Jacob, d'Éluard, de la créativité et de la lumière. Cyr (1881-1963) quittait presque définitivement la Normandie pour Beyrouth où il pouvait, dans son atelier de Ayn al Mraissé ", tremper ses pinceaux dans la mer". Schehadé (1905-1989) partait pour les jardins sans pays de la poésie de France. Ils se retrouvèrent, avec leur commun ami Gabriel Bounoure, dans une modernité défiant le temps. Une modernité qui ne cesse de nous enchanter.

Saturday, 6 February 2010

RIAD EL-SOLH: LA BIOGRAPHIE TANT ATTENDUE


Ahmad Beydoun: Riyâd al Solh fî zamânihi (Riad el-Solh en son temps) (2 volumes, 722p.)


Quand Riad el-Solh, un des deux pères de l’indépendance du Liban, a été assassiné à Amman le 16 aout 1951, il avait moins de soixante ans : 57 selon son biographe, car le mystère nimbe sa date de naissance (toutes les années entre 1890 et 1898 ont été citées), comme son lieu (Beyrouth, Saïda, Tyr), comme ses écoles de formation…Et pourtant que de siècles a traversé cet homme en une si courte vie, lui qui tenait aux députés lors de ses dernières années un discours de sagesse nourri de son ‘âge’ et de son ‘expérience’. Militant dans les cercles politico-littéraires d’Istanbul durant ses années d’étudiant en droit en 1911-1913( ?), auteur d’ articles appelant à la réforme dans la presse de Beyrouth peu après, il est condamné avec son père à l’exil, échappant de peu à la potence, par la cour martiale d’Aley durant la Guerre mondiale. Le voilà ensuite à l’automne 1918 à la tête du gouvernement arabe de Saïda, puis député de cette même ville au Congrès syrien de Damas en 1919, partisan de Fayçal et jouant les médiateurs entre les autorités damascènes et les membres du Conseil administratif du Mont-Liban récalcitrants à l’influence française. Tout au long du Mandat, à travers les condamnations (l’une à mort en août 1920), les exils, les voyages, la participation active à la vie politique, l’appui aux luttes revendicatives, le tissage d’amitiés de Paris à Jérusalem sans oublier Le Caire et Bagdad, Riad el-Solh n’aura de cesse de lutter pour l’indépendance syrienne d’abord, libanaise par la suite, faisant montre d’un dynamisme et d’une ubiquité extraordinaires.
Tout ce qui précède occupe moins du tiers de la grande biographie, fruit de plusieurs années de recherche, que vient de consacrer Ahmad Beydoun à Riad el-Solh, car le plus grand nombre de pages scrute avec minutie la décennie de l’Indépendance, de ce qu’on a appelé son ‘organisation’ (l’édification des institutions) et de ce que l’on peut dénommer sa désorganisation (1941-1951). Avant même sa parution, sa mise en circulation très limitée lui a valu un article enthousiaste de Hazem Saghiyé dans Al Hayat pointant les affinités entre le héros, l’auteur et une génération d’aujourd’hui.
Le livre s’offre en deux colonnes indépendantes et inégales, l’une consacrée au « Contexte » qui a ‘déterminé la formation politique du personnage et appelé son rôle’, la plus longue cernant les principaux faits et actes de la vie de Riad el-Solh pour dessiner les lignes de sa position et de sa trajectoire au milieu de son époque et de sa génération.
Avec une érudition sans faille là où de nombreuses périodes ne sont pas encore sorties de leur zone d’ombre et dans une langue arabe plus accessible qu’à l’ordinaire, mais dont la pureté classique épouse la modernité, Beydoun ne cesse de prendre prétexte de la multiplicité des versions de faits pour trouver un rythme de récit lento et presque policier, tranchant nettement à la fin ou laissant en suspens la question. Nous avons ainsi droit à une série de séquences de l’histoire du Liban contemporain (les élections de 1943, le renouvellement du mandat de Béchara el-Khoury, la guerre de Palestine, le soulèvement du PPS, l’invitation en Jordanie suivie de l’assassinat et de ses séquelles…) qui ont toutes le mérite d’apporter des éléments peu ou non connus et de les intégrer dans des synthèses magistrales.
Mais la multitude des tableaux, loin de laisser de coté le principal personnage, est au contraire conçue pour en déceler les nombreux paradoxes et plus profondément l’unité de sa trajectoire et de son Jihad (combat, comme on disait à l’époque) : « Il est avant tout l’homme de la négociation et du contrat. Nous le voyons ainsi consacrer ses efforts majeurs, dans l’entre- deux- guerres, à établir l’indépendance nationale sur une constitution et un traité. Il est de même un partisan de la souplesse et un inventeur de solutions, non seulement dans le détail des différends, mais aussi dans la hiérarchie des priorités. La meilleure preuve en est sa conception du rapport de l’indépendance et de l’unité, donnant l’ascendant à la première, faisant dépendre la seconde de la conviction à acquérir [par les peuples] de l’existence d’intérêts communs. » L’idée de l’indépendance du Liban ne naît pas chez el-Solh en 1943, mais est déjà en filigrane en 1920 puis en 1928. Mais à aucun moment elle ne sert à gommer celle de l’égalité des citoyens dans la république nouvelle. Souplesse donc, mais au service d’idéaux toujours réaffirmés.
Riad el-Solh dès ses premières responsabilités (Saïda 1918) s’affirme un homme de bilans. Très tôt, il découvre l’importance de l’opinion publique et noue avec ses faiseurs (principalement les journalistes) des liens d’amitié. Son biographe ne peut que le suivre et dresse dans une conclusion intitulée « Ce qui nous reste » un bilan de l’homme et de son passage au pouvoir. Il est difficile d’être à ce point exhaustif et de donner autant au personnage son dû, de déconstruire un attrait et de le fonder aussi profondément en raison.
On a raison d’attendre avec impatience la parution de cette biographie.

Friday, 8 January 2010

GLUCKSMANN BRILLANT ET BROUILLON



André Glucksmann: Les deux chemins de la philosophie, Plon, 2009, 294p.


André Glucksmann est le plus remarquable, sinon le plus notoire, des « Nouveaux philosophes », étiquette du milieu des années 1970 à laquelle il semble peu attaché. Intellectuel brillant de la gauche maoïste dans le sillage de mai 1968, il ne tarda pas (La cuisinière et le mangeur d’hommes, 1975) à mettre en parallèle fascisme et communisme et à donner une oreille particulière aux dissidents des pays de l’Est et une importance capitale à la dénonciation du Goulag « l’entreprise à ce jour la plus exterminatrice de l’histoire humaine (durée/espace/victimes) ». Présent dès lors sur les scènes médiatique et politique par des prises de position parfois très contestées, ses livres, pour être souvent des succès de librairie et connaître de nombreuses traductions, suscitent d’âpres polémiques. Les deux chemins de la philosophie qu’il vient de publier n’a pas encore eu d’échos mais échappera-t-il à la destinée des précédents ?
L’ouvrage, qui veut réaffirmer la philosophie comme « opposition intérieure au règne de l’opinion », se divise en trois parties comprenant neuf chapitres. La première se présente comme « Eléments pour un manifeste socratique ». Elle fait place à trois monologues : celui de Socrate, « confession d’un philosophe des rues », celui de Heidegger et celui de l’auteur lui-même intitulé « le soliloque du porte-plume ». Le premier n’est pas original par ses assertions (« je ne suis pas une réponse, mais une méthode » ; « j’indisposais les puissants… » ; « le clou de mon existence fut ma mort » ; « Déséquilibrer l’interlocuteur pour l’amener… à se contredire, coincé en aporie »…), mais par l’établissement d’une lignée socratique remontant à Antigone et passant par Rabelais, Montaigne, Shakespeare et Pouchkine( probablement une lignée de dissidence, d’ironie et de reconnaissance d’un mal inhérent à l’être humain) , et par l’affirmation du « déracinement » d’Athènes « née d’un rassemblement hétéroclite de pirates et de brigands, originaires de nulle part, venus s’échouer là par hasard » et retrouvée dans la civilisation transatlantique maritime destinée à la libre circulation (mais alors pourquoi Socrate ne serait-il pas né dans les colonies ioniennes ou de Grande Grèce plus surement conformes à ce schéma ?).
Le discours d’outre tombe de Heidegger prétend le libérer de son « profil habituel » pour rire et se moquer de lui-même et de tout : « philosophe et nazi tant qu’il vous plaira, mais philosophe. Et le seul à survivre comme tel au naufrage des sections d’assaut. » Ayant produit des concepts avant, pendant et après Hitler, le penseur « non-repenti » domine depuis les années 1920 la scène intellectuelle et ne fait qu’accroître sa notoriété en passant du plan allemand aux niveaux européen et mondial. Désormais se rencontrent dans son « conservatisme planétaire » tous les courants de la modernité et de la postmodernité : « Ici communient droite et gauche, gouvernants et gouvernés, technocrates en costume Armani et cagoulés de l’altermondialisme, végétariens des quartiers chics et révoltés sans pain des antipodes ». Ayant cherché à détruire rationnellement les « traditions philosophique et théologique », Heidegger fait un travail assidu de démoralisation pour avoir eu raison trop tôt et prévu un « déracinement » général inscrit désormais dans « l’esprit de l’époque » et auquel seul désormais « un dieu » peut remédier.
Socrate, le contestataire, et « Dr. H. », le professeur influent, sont aussi « actuels » l’un que l’autre. Glucksmann « petit poisson passé entre les mailles de la solution finale » cherche par leur « confrontation » à donner sens à une époque et à retracer les deux chemins de la philosophie, tout en essayant de ne pas les opposer comme « le vice et la vertu ». Vœu pieux certes, mais souvent inévitable tant les voies s’entremêlent et se chevauchent. Et d’abord, les deux philosophes pensent sur fond de « peste », « un cataclysme physique, politique et mental qui affecte l’ensemble d’une société » : la guerre du Péloponnèse pour le premier, les 2 guerres mondiales pour le second.
Les enjeux, « prosaïques et vitaux » de la confrontation sont au nombre de quatre: Penser librement ; Apprendre à mourir ; Apprendre à aimer ; Vouloir survivre. Faute de place, nous n’évoquerons que les 2 premiers. Sur la question de la pensée, on note un commun vouloir de refuser l’opinion dominante et les facilités de recours à des solutions providentielles. Socrate veut soumettre tout discours à l’alternative du vrai et du faux et l’analytique existentiale de Heidegger reprend le même projet dans le retour phénoménologique « aux choses mêmes ». Sur la question de la mort, tous deux la reconnaissent comme marque de la finitude humaine ; mais pour le Heidegger d’Etre et Temps (1927) « l’authenticité » consiste à projeter sa mort au fondement même de sa vie et il y a ainsi identité du choix de la vie et de la mort (un fil rouge conduirait des combattants du Reich et de la IIIème internationale aux bombes humaines d’al Qaëda). Pour Socrate, elle est principe de liberté et non d’identité.
A propos du premier ouvrage de Glucksmann, Le discours de la guerre (1967), Raymond Aron avait écrit qu’il était « brillant et obscur ». De l’actuel dont on n’a pu donner qu’une idée sommaire, on peut dire qu’il est brillant et brouillon, répétitif, obsessionnel, plein d’éclairs et de paradoxes. Si l’auteur fait très souvent preuve d’un « bon sens » cartésien dans ses argumentations et touche juste ceux qu’il critique, il ne cesse de reprendre l’assaut contre ses adversaires surtout Heidegger, déchiré qu’il est lui-même entre l’objectivité (voire une certaine déférence) et une animosité sans frein. Il ne lui suffit pas de reconnaître que les regroupements qu’il opère ressemblent à « une énumération à la Prévert » pour les justifier. Quant aux jeux de mots fréquents, ils sentent moins le style original que « l’esprit de l’époque ». Nous y revoilà donc…Mais Socrate reste l’issue, Socrate que Heidegger qualifia en 1951 de « penseur le plus pur de l’Occident ».


Post-scriptum : Paradoxes glucksmanniens
Les meilleures pages du livre de Glucksmann sont sur la possibilité et la nécessité d’agir, sur l’inhumain comme fondement des Droits de l’homme (p. 128), sur la « solidarité des ébranlés » (p.126)…Les plus mauvaises sont sur Heidegger comme machine-avocat pour innocenter le fascisme et le blanchir (p. 230 sq.) Néanmoins bien des paradoxes demeurent. En voici quelques uns :
1. Contre Glucksmann : La dissidence, sans rien perdre de son importance, n’est pas la philosophie. La seconde élabore la première comme l’un de ses points de départ. Aux origines de la dissidence le corps, l’animalité, la vie, la culture, la simple conscience…
2. En affirmant le Mal inhérent à l’être humain (et en disculpant la Technique), Gluksmann soutient une thèse défendable mais qui, d’une part, va au-delà de l’aporie socratique, et, d’autre part, esquisse une métaphysique essentialiste.
3. L’introduction du Mal radical en philosophie est l’œuvre de Kant (La religion dans les limites de la simple raison après la deuxième critique et même la première). Les tentatives d’interpréter dans le sens du Mal l’affirmation de Socrate : Nul ne fait le mal volontairement ! relèvent de l’acrobatie et contredisent tout ce que l’on sait de la pensée de Socrate et des Grecs en général : La vertu est science.
4. N’est-ce pas le déracinement et la Technique comme organisation du monde humain qui sont à l’origine des bombes humaines plutôt que l’enracinement …et la pensée de Heidegger ?!
5. En liant le principe de non-contradiction à Socrate et à la guerre contre le nihilisme comme Heidegger faisait en liant la modernité au principe de raison suffisante, fait du Heidegger et permet à l’ironie de s’exercer à ses dépens.
6. En faisant de Heidegger un « sophiste » (pp 272-273) après en avoir fait un « maître penseur » (p 141), Glucksmann rattache le penseur du Heimat aux plus déracinés des penseurs grecs, ceux qui affluaient à Athènes de partout (d’Abdère, de Léontium, de Céros,d’Élis…) !
7. En marge de Les deux chemins de la philosophie :
Le couple enracinement/déracinement est capital pour Heidegger comme pour Glucksmann mais dans une appréciation axiologique inverse. Le premier est coupable pour le second de n’avoir pas vu que les grandes victimes de la seconde Guerre Mondiale, sont les déracinés (juifs et tziganes). En voulant enraciner les juifs (et déraciner les Palestiniens) dans l’État d’Israël, Glucksmann n’est-il pas quelque peu antisémite ? A moins de penser que les juifs resteront déracinés même enracinés par essence même, ce qui est pour l’antisémitisme un comble !

Wednesday, 16 December 2009

ROMAN FRANCOPHONE, DIFFERENCE SEXUELLE, DIFFERENCE ETHNIQUE


Carmen Boustani: Oralité et gestualité, La différence homme/femme dans le roman francophone, Karthala, 2009, 291p.

Depuis son premier ouvrage sur Colette (2002), Carmen Boustani s’attèle à un même projet qu’elle ne cesse d’approfondir. Partie de la notion d’écriture-corps si palpable chez l’auteure de L’ingénue libertine qui « dépouille le mot de son habit sémantique pour le transformer en objet de ses fantasmagories », elle s’attaque ensuite à la différence des sexes inversant le rôle d’Œdipe et de la Sphinge, animal légendaire bisexuel qui interroge le héros grec sur l’homme dans les premières séquences du mythe: à elle de scruter les signes du masculin et le féminin mais dans l’œuvre littéraire, en particulier le roman. Boustani cherche à démêler les deux catégories - par une sémiotique de l’oralité et de la gestualité - non point comme des pôles opposés et extérieurs l’un à l’autre, mais comme pénétrés et absorbés l’un par l’autre : « Le féminin n’est pas la féminité. Il relève de la transgression dans la langue, basée sur une fascination pour tout ce qui appartient à la tradition orale, dans le sens de l’appartenance identitaire… » Son travail est de dissémination et de déconstruction, pour revenir à ces deux concepts de Derrida qu’elle évoque.
Conjointement à cette première approche de la différence sexuelle, l’auteure mène une autre concernant la différence ethnique. Elle analyse dans le présent ouvrage seize romans francophones contemporains venus de nombreux pays et continents (Afrique, Egypte, Liban, Maghreb, Antilles…) Sa hardiesse est alors de prendre la France elle-même à revers et d’en faire une des régions de la francophonie, intégrée, avec le Québec et la Belgique, dans ce qu’elle appelle « le monde occidental ». Sur ce plan aussi, la dissémination joue, mais pour aboutir à un « imaginaire francophone, un et infiniment multiple…modelé par la langue française ». Les cultures particulières, par le biais de créateurs singuliers, y impriment leurs marques, clairement ou subrepticement, mais aussi s’en nourrissent. Sous la houlette de la langue française, les ethnies semblent égales.
Carmen Boustani prend toujours soin d’élaborer et d’exposer ses catégories conceptuelles, puisées le plus souvent aux meilleures sources, pour encadrer la richesse de son travail. Il en résulte parfois un ouvrage d’accès peu facile. Mais pour le bonheur de ses lecteurs, elle ne cesse de transgresser ses propres règles en élargissant ses angles d’approche, quitte à rappeler plus loin sa méthodologie et à ne cesser de l’interroger.

LES MARONITES DANS TOUS LEURS ETATS


Ray Jabre Mouawad: Les Maronites, Chrétiens du Liban, collection « Fils d’Abraham », Editions Brepols, 2009, 268pp.


Il faut connaître la difficulté de « chanter dans un buisson de questions » pour apprécier à sa juste valeur le livre si pertinent de Ray Jabre Mouawad sur les maronites. Pas une des questions relatives à leur histoire ancienne qui n’ait soulevé passions et polémiques, à l’heure où les sources originales sont rares. Pas une de leurs prises de position politiques depuis la guerre de 1975, sinon depuis le milieu du XIXème siècle, qui n’ait enflammé les champs d’un coté et de l’autre (mais déjà est-il légitime de les leur imputer collectivement ?). Et si à présent les déclarations de leurs leaders ne suscitent plus les véhémences d’antan, et qu’ils sont courtisés par les camps en présence, c’est probablement pour être au bord de la perte de l’initiative historique.
Commençons par quelques ombres au tableau d’un ouvrage aux mérites patents. Certaines sont des erreurs mineures que l’auteure aurait pu facilement éviter. Qualifier Sa‘îd ‘Akl d’« un des pionniers du vers libre » en arabe (p. 179) est un peu court, voire faux ; le poète (grec orthodoxe) Georges Schehadé (1905-1989) a plus d’une raison d’être mécontent de ce membre de phrase : « nombre d’auteurs maronites, tels Charles Corm et Georges Chéhadé ( ! ), ont écrit en français et continuent à le faire » (p.186). Le plan général de l’ouvrage, ou plutôt certains de ses aspects, ne se justifient pas totalement comme le prouvent des redites et quelques retours à une question déjà évoquée ou traitée. Enfin on ne peut que regretter l’absence dans le corpus du livre et jusque dans la bibliographie de l’œuvre majeure de Dominique Chevallier La Société du Mont Liban à l’Epoque de la Révolution industrielle en Europe (Paris, 1971) qui a tant fait pour situer les maronites dans l’empire ottoman et les enraciner dans les structures arabes. Quant au sous-titre, probablement choisi par l’éditeur pour le lecteur non libanais, il est en contradiction avec l’ensemble d’un ouvrage qui montre que les maronites, partis initialement de Syrie, ne tardent pas à se manifester en Mésopotamie et à Chypre, pour se retrouver aujourd’hui dans les cinq continents. Il est vrai que leur relation, très ancienne au Liban, demeure privilégiée et que le vocable lui-même a suivi leurs pérégrinations historiques et géographiques en s’étendant au Kesrouan, au Chouf et au Jabal ‘Amil.
Ray Jabre Mouawad ne maîtrise pas seulement une documentation ample qu’elle parvient à mettre avec une parfaite clarté et une grande concision au service du lecteur. Elle a produit un ouvrage exhaustif sur sa communauté, ne laissant dans l’ombre aucune des dimensions de sa vie sociale et spirituelle. Sur l’art sacré maronite multiple en ses manifestations (l’architecture, les arts figuratifs, la musique et le chant…), méconnu et qui a été souvent victime de la modernité et de la latinisation, nous avons droit à des aperçus clairs, passionnés et convaincants. Sur la liturgie et divers rituels, elle nous pourvoit d’un ouvrage de référence auquel on pourra toujours revenir et qui détaille avec précision une richesse insoupçonnée pour les enfants mêmes de la paroisse. Sur les congrégations religieuses, les diocèses, les institutions communautaires, la présence dans divers Etats de la planète…des exposés historiques sont suivis des données les plus récentes.
Le doigté de l’auteure se manifeste éminemment dans les deux premiers chapitres (Histoire, Doctrine) où, tout en confessant la rareté des documents, le sérieux des questions et l’ampleur des controverses, elle parvient à tisser un récit historique continu qui, tout en se plaçant dans la lignée traditionnelle maronite, se montre plus pudique, plus persuasif, plus ouvert. Sur la question du monothélisme en particulier, que l’historiographie maronite, à partir du XVème siècle (Ibn al-Qilâ‘i) et jusqu’au XXème siècle (Debs et Dariân), a persisté à nier pour affirmer « la perpétuelle orthodoxie » des maronites et leur fidélité constante à Rome, l’historienne soutient une thèse plus conforme aux textes. Si deux œuvres maronites du XIème siècle (kitâb al-kamâl du métropolite David et Al-Maqâlât al- ‘ashr de Thomas de kfartâb) confirment le monothélisme de la communauté, celui-ci fut adopté sous Héraclius (610-641) par fidélité au concile de Chalcédoine et à l’empereur de Constantinople. Par la suite, les maronites, qui s’affirmaient melkites, ont refusé de l’abandonner sous la menace de la force et ont élu leur patriarche.
Ray Jabre Moawad a bien retenu les leçons de « liberté d’esprit » et de fidélité à la tradition du P. Youakim Moubarac qu’elle cite souvent sous le pseudonyme Youssef Samia. Son livre est à la fois une présentation éclairée et complète, un plaidoyer fervent et une prise de position ferme.







Monday, 16 November 2009

L’EMIGRE GEORGES, RETOUR DE TUNISIE



Ridha Bourkhis: Georges Schehadé, L’émotion poétique, L’Harmattan, 2009, 204p.

Un livre sur Georges Schehadé poète (‘‘ Qui l’est plus que lui ?’’, écrivait Saint-John Perse) ne peut que faire plaisir, car le mystère de ses Poésies, malgré quelques études importantes mais courtes, demeure à élucider : la tâche pour paraître facile n’en est pas moins ardue. Que ce livre soit d’un Tunisien, professeur à l’université de Sousse, ne peut qu’aiguiser le plaisir tant les chemins francophones du Machreq au Maghreb sont coupés et détournés vers Paris. On n’en voudra pour preuve que l’auteur de l’ouvrage ignore qu’une édition de l’Œuvre complète de Schehadé enrichie d’inédits (dont Poésies VII) a paru à Beyrouth en 3 volumes (Dar annahar, 1998) et qu’il ne se réfère qu’aux éditions françaises. Et pour autre preuve qu’il définit l’auteur de Monsieur Bob’le tantôt comme «un poète français d’origine libanaise », tantôt comme « un poète arabe ». Mais la « parole poétique imagée, vague, légère et évasive, faite pour être un enchantement pur » de Schehadé a su se frayer sa voie au Maghreb…via la Sorbonne.
L’ouvrage de Ridha Bourkhis se présente comme un triptyque où, avant de s’attaquer au corpus poétique schehadien, il assoit une théorie de la communication poétique fondée essentiellement sur l’émotion et principalement inspirée de Michel Collot (La matière-émotion, 1997) et de Georges Molinié : celle-ci est « l’acte » et « l’événement » qui légitime un texte d’essence littéraire. Mouvement du corps et de l’esprit caractérisé par la soudaineté et une intensité variable, l’émotion naît, chez le créateur, des êtres et des mots. Elle est communiquée au lecteur par le verbe. Valéry écrit : « Un poète(…) n’a pas pour fonction de ressentir l’état poétique : ceci est une affaire privée. Il a pour fonction de le créer chez les autres ». Cette citation, comme d’autres, permet au critique de dépsychologiser « l’émotion » créatrice et réceptrice et ouvre la voie à une étude objective des procédés techniques par lesquelles le poète fait l’alchimie du langage et provoque ses effets.
Ce sont les deuxième et troisième parties de l’ouvrage, consacrées exclusivement aux Poésies, qui forment la part la plus intéressante du livre et présentent une approche jusque là inconnue, par son ampleur et sa minutie, de l’œuvre poétique de Schehadé. La référence à la théorie de l’émotion est présente à toutes les pages, mais ce n’est pas elle qui retient l’attention, voire qui convainc ou donne assise. On peut, à la rigueur, la mettre souvent entre parenthèses pour mieux apprécier la fine exploration de la forme ou, pour mieux dire, de l’unité de la forme et du contenu accomplie dans la poésie de Schehadé.
Pour examiner le ‘lyrisme’ (c'est-à-dire le moi qui se prend pour objet et énonciataire) schehadien, Bourkhis étale l’omniprésence du Je dans l’œuvre : continuellement affirmé, ouvrant le vers inaugural, ponctuant la progression strophique, bénéficiant de subversions syntaxiques, transparent derrière des substituts (l’enfant, celui qui, on, tu…) Mais ce Je est dans un va-et-vient perpétuel entre le présent et le passé, entre la présence et le songe, d’où cette mélancolie continue qui interdit la grandiloquence et s’allie aux sonorités qui l’expriment à merveille. L’auteur énumère, ensuite, les ‘outils’ propres à ce lyrisme : l’interjection fréquente avec une nette prédominance du « O » redoublé dans certains poèmes, la modalité exclamative, la répétition qui remplit une importante fonction architectonique, l’absence de ponctuation et de titres, la suspension du poème dans le blanc typographique. Il répertorie enfin les mots propres à Schehadé (entre 20 et 25) et qui se répartissent dans deux réseaux sémantiques, le rêve et la mort, à la fois opposés et enchevêtrés.
La dernière partie prend pour objet le « régime de littérarité » de l’œuvre. Cette notion a été proposée par Georges Molinié pour remplacer la « fonction poétique » de Jakobson : il s’agit toujours de l’accent mis sur le message pour son propre compte, mais sans exclusive ni séparation des autres fonctions du langage. Bourkhis montre le travail du poème schehadien à trois niveaux : la grammaire, les images et le rythme. Il arrive au poète de briser l’ordre syntaxique habituel, de pratiquer une syntaxe discontinue, coupée, inachevée qui fragmente le sens et l’égare, de recourir à l’inversion et à la suppression des mots de liaison, d’utiliser des phrases sans verbe, de multiplier les phrases à présentatif (« il y a »), de transgresser les catégories langagières en proposant des relations inattendues. Les images, quant à elles, totalement imprévues, personnifient l’animal et l’objet, concrétisent l’abstrait, cherchent à tout rendre visible dans « un grand livre d’images ». Le rythme s’appuie essentiellement sur la prépondérance du vers long abruptement opposé à quelques vers courts dans des poèmes plutôt brefs, à la syntaxe cassée, et où se concentrent des voyelles et des syllabes ouvertes.
Le livre de Ridha Bourkhis est en un sens trop académique (avec sa litanie de mots barbares : anacrouse, polyptote, épizeuxe…) et un brin scolaire avec ses redondances pédagogiques. On peut lui reprocher de n’avoir pas montré le devenir du poème schehadien de la version ponctuée parue dans Commerce (1930) aux derniers poèmes et d’avoir négligé le scenario propre à chaque poème. Il n’en reste pas moins qu’il nous a ouvert une voie royale pour mieux approcher le mystère de Schehadé poète.